1985, l’embuscade irlandaise

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    1985, l’embuscade irlandaise
Publié le , mis à jour

Il y a trente ans, à Lansdowne Road, le match Irlande-France fut le théâtre d’une empoignade mémorable avant de se terminer par un score de parité (15-15). Un combat féroce et une opposition de style d’anthologie, témoin d’une folie d’un autre temps, du Fighting Spirit opposé au French Flair.

Avertissement au lecteur. Ne cherchez pas de rapport entre cet Irlande-France là et celui qui se déroulera dimanche prochain. Depuis trente ans, il y a tellement d’eau bleue verte qui est passée sous les ponts du rugby mondial que c’est un océan qui séparera probablement ces deux affrontements. Cet Irlande-France de 1985 se solda par un 15-15, cinq pénalités d’un côté (devinez lequel) et deux essais de l’autre et surtout un combat dantesque, un peu grossi par la télévision selon les acteurs. Nous confirmons : depuis notre salon, nous avions trouvé la force des images carrément sidérante. La lecture du Midi Olympique nous avait confortés dans notre première impression : « Nous n’avions devant nous que des Irlandais de toujours masquant leurs lacunes techniques et collectives par des coups de pied tous azimuts, dans le ballon, dans les têtes, dans tout ce qui bougeait. On crut même déceler de la haine dans le comportement de leur chef Ciaran Fitzgerald. Au nom de cette folie d’un autre temps, également au nom de l’esprit du jeu, il est dommage que ces Irlandais-là n’aient pas été battus sur leur terre sacrée », analysait Henri Nayrou.

Déquiller tout ce qui dépasse

Comme tout a changé depuis cette époque… Une simple évocation de cette partie nous ramène aux temps des rugbys cloisonnés qui ne se rencontraient qu’une seule fois par an. Et ça donnait de vraies oppositions de style. Au milieu de ces années quatre-vingt, le public français ne connaissait ni le Munster, ni le Leinster, ni l’Ulster. Ces hommes verts débarquaient sur nos écrans une fois par an comme parachutés de la planète mars pour nous imposer une bonne séance. Une séance de quoi au fait ? D’un rugby antédiluvien qui semblait imperméable à toute modernité. Ce 2 mars 1985, l’Irlande n’était pourtant pas spécialement nulle puisqu’elle allait gagner le Tournoi sans perdre un match et en empochant la Triple Couronne. Mais les Français étaient alors supérieurs à tous les Britanniques en termes de rugby pur, c’est-à-dire de talent ballon en main. Commandés par un Jacques Fouroux qui n’était pas encore converti au rugby d’impact à tout prix, les coqs alignaient des Blanco, Sella, Codorniou, Lescarboura qui jouaient de la grande musique contre des Britanniques qui semblaient condamnées à la bourrée la plus rustaude. C’est sûr cette Irlande 1 985 était à des années-lumière du rugby millimétré de Joe Schmidt. Face à nous, les British et spécialement les Irlandais semblaient complexés, justes avides de jouer le contre, de balancer des coups de pied ou de nous faire disjoncter. Pourtant avant la rencontre, Mick Doyle, l’entraîneur parlait d’un match « à l’australienne », en référence à la tournée des Wallabies à l’automne précédent. La déclaration avait fait sourire les Français : « Je n’en crois rien », avait commenté Philippe Dintrans, le capitaine français. La suite lui donna raison, reconnaissons quand même une circonstance atténuante à ces Irlandais : leur meilleur attaquant, le centre Brendan Mullin avait déclaré forfait la veille. Il ne leur en fallait pas plus pour ouvrir la boîte à chandelles et à gifles, comme si leur entraîneur Mick Doyle, vétérinaire de profession les avait piqués tels des chevaux de course. « J’attends encore leur jeu à l’australienne, aujourd’hui, j’ai surtout vu des chandelles et des mecs qui courraient comme des fous pour déquiller tout sur leur passage, » confia Jérôme Gallion, le demi de mêlée du XV de France. Sur le coup d’envoi, déjà, on eut un aperçu de ce qui nous attendait, un ballon mal capté par les avants français, et un dribbling pur malt du capitaine et talonneur Ciaran Fitzgerald, suivi par la horde de ses avants sous un ouragan de clameurs. Car la dramaturgie de ce match ne se comprend que dans le contexte du vieux Lansdowne Road, ses tribunes au ras du terrain, ses spectateurs serrés comme des sardines. « C’était l’enfer, les Irlandais venaient dans les regroupements pour faire mal, pour casser du bois, » commenta Didier Codorniou.

Un capitaine et un arbitre homonymes

Le public l’avait cru sans peine car la télévision avait fait un spectacle de la dureté des débats, deux ou trois débuts d’échauffourées et quelques ébauches de coups vicieux, mais dans les colonnes du Midi Olympique, Pierre Verdet précisa : « Violence accuse la télé : engagement, répondent les joueurs. Vu des tribunes, ce match nous a paru dur, très dur, mais parfaitement fidèle à l’idée que l’on se fait des Irlande-France de toujours. Vu à la télévision, la violence a pris d’autres proportions avec des gros plans sur les points de friction. »

Sur terrain neutre, la classe des Français aurait fini par prendre le dessus, mais dans cette enceinte explosive, les Irlandais jouaient presque à seize car l’arbitre australien, M. Fitzgerald (ça ne s’invente pas) fut aussi pris dans la tempête et dans la tourmente de ses origines familiales. Le tri de ses pénalités fut éloquent, dix-neuf contre les Français, sept contre les Irlandais avec l’assistance empressée de ses deux assesseurs gallois. Il autorisa beaucoup de choses aux Irlandais jusqu’à laisser dans les dernières minutes, le deuxième ligne Anderson venir passer les bras dans un regroupement pour empêcher Gallion de jouer sous les protestations des Français. Il paraît qu’une analyse pointue au magnétoscope lui donnait raison. Soyons sûrs qu’à Paris ou ailleurs il aurait sifflé sans hésiter. Son homonyme Ciaran comprit tout de suite le parti qu’il pourrait tirer de la situation. Ce Fitzgerald-là avait déjà trente-trois ans. Dans le civil, il était… militaire, officier et aide de camp du Président de la République. Dans sa jeunesse, il avait tâté de la boxe et du Hurling avant d’être nommé capitaine des Lions en 1983. Il ne pesait que 86 kg mais connaissait toutes les ficelles de ce rugby encore amateur. Il faut le revoir haranguer ses troupes, les galvaniser malgré les coups du sort. Car tout ne marcha pas non plus comme sur des roulettes pour les Irlandais. Il leur fallut remplacer dès la 17e minute, leur numéro 8 chirurgien, Brian Spillane, salement touché à la lèvre en sauvant un essai en couverture de son arrière. Puis sept minutes plus tard, le flanker Phil Matthews se démit l’épaule mais resta sur le terrain malgré la douleur, conscient qu’il n’y avait plus de spécialiste sur le banc. « Je ne lui ai pas demandé de sortir car je préférais jouer avec un troisième ligne diminué qu’avec un pilier qui aurait joué les utilités. Phil a fait preuve d’un courage extraordinaire, » commenta son capitaine. Mais Matthews finit par sortir à l’agonie à la 67e, remplacé par un pilier, Mick Fitzpatrick à qui Ciaran Fitzgerald vint directement parler à l’oreille, zoomé par les caméras. On imagine le discours : « Tu vas vivre les treize minutes les plus intenses de ta vie. »

Estève martyrisé

En attendant, les Irlandais avaient essayé de « rétablir la balance », en prenant l’ailier Patrick Estève pour un paillasson aux 50e et 51e minutes. « Là, j’ai vraiment eu peur. J’ai cru qu’ils l’avaient tué. Il a pris deux coups de pied. J’ai été surpris qu’il se relève aussi vite. Il en a fait une crise de nerfs, il a fallu le calmer, » expliqua Philippe Dintrans. Même Jérôme Gallion, modèle de bonne éducation, se laissa aller à un coup de poing à la face d’un avant : « Patrick était en danger, il fallait l’aider. On aurait dit qu’ils avaient tous pris un ticket pour lui marcher dessus. » L’ailier de Narbonne avoua sans problème son calvaire : « Il me faut du rugby champagne à moi. J’ai pris deux pointus, un dans le dos, un dans la hanche. Je suis complètement cassé. »

Cassé, mais assez fier car au cœur de ce maelström, les Français avaient terminé avec la satisfaction d’avoir pu, un peu jouer au rugby et marquer deux essais de trois-quarts parfaitement construits : petit côté Lescarboura-Blanco-Estève à la 5e (quel crochet intérieur…) ; puis une combinaison impeccable Lescarboura-Sella : feinte de redoublée pour alerter Pardo à l’intérieur, Codorniou finissant le travail (57e). Finalement, le match nul apparaissait comme une solution de compromis acceptable pour tout le monde. Sibyllin, Ciaran Fitgzerald expliqua calmement « qu’il avait vécu le match le plus engagé qu’il ait jamais disputé » sans entrer dans le détail. Mick Doyle reconnaissait un match « très dur, très rapide, très viril. Mes joueurs n’ont jamais démissionné devant une très bonne équipe de France. » Il ne put s’empêcher de jouer la fable de l‘équipe qui aurait bien voulu faire du jeu : « Les Français ont une tradition offensive, nous, nous n’en sommes qu’aux balbutiements. »

Côté français, l’atmosphère était assez contrastée, un peu scandalisée mais aussi fière d’avoir participé à une telle empoignade. Dintrans poussa bien un petit coup de gueule : « Oui, c’est dur pour les copains qui se font marcher sur la tronche, qui se font sauter à pieds joints sur le dos. Ils se relèvent, tout ça pour repartir avec un match nul ? À vingt minutes de la fin, les Irlandais étaient en rupture de stock. On aurait dû avoir une ou deux pénalités de plus à tenter. » Puis, la colère passée, son ton se fit plus conciliant : « Ces Irlandais quand même, c’est le cœur, le ventre, les vertus guerrières. Ils ont dû se voir dans un miroir aujourd’hui. » Le mutique deuxième ligne Jean Condom sortit de sa réserve légendaire : « J’aime l’engagement physique. Plus il y en a, mieux je me sens. Contre les Irlandais, c’était impeccable. Après tout, c’est mon travail. Je ne suis pas là pour faire des passes croisées. »

Quant au maestro Jacques Fouroux, il répondit avec son petit sourire coquin. « De la violence ? Non, le climat n’était pas vraiment malsain. Il y a eu simplement un combat qu’il était facile de prévoir. Cela a pu rassembler par moments à de la violence mais regardez, il n’y a eu aucune victime. Les blessés ont été touchés sur des actions normales de jeu. » Dimanche à Cardiff, sur terrain neutre donc, il y aura aussi de l’engagement, mais sûrement pas la même folie des Irlandais. Mais on pronostique quand même une nouvelle opposition de style où l’imagination ne sera peut-être pas du côté français.C’est ça, la vraie révolution.

Jérôme Prévot
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