1995: UNE FINALE UNIVERSELLE

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    1995: UNE FINALE UNIVERSELLE
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Le succès des Springboks lors de cette finale du 24 juin 1995 allait à jamais bouleverser le destin de toute une nation et l’histoire de ce sport.

Ce 24 juin 1995, il y a tout juste vingt ans, les 63 000 spectateurs de l’Ellis Park de Johannesbourg savaient-ils qu’ils allaient assister à un match historique à tout point de vue ? Probablement pas. Mais peut-être l’espéraient-ils. Pour remporter la finale de la troisième Coupe du monde de l’histoire, les Springboks emmenés par François Pienaar devaient renverser l’ogre all black. Qui avait terrassé jusque-là tous ses adversaires. Dans cette Afrique du Sud post-Apartheid, il y avait bien plus en jeu qu’un simple trophée, aussi beau fut-il. Et de fait, ce 24 juin allait se révéler être une date historique à tout point de vue. « Cette Coupe du monde fut une grande réussite, la plus belle selon moi car elle allait au-delà du rugby, grâce à Nelson Mandela », se remémore Marcel Martin, directeur de la Coupe du monde 1995.

Dans son entreprise de réconciliation du pays, Nelson Mandela avait bien compris l’opportunité formidable que représentait un tel événement. Pour lui, le sport pouvait, devait être un vecteur d’espoir là où il n’y avait que désespoir. Le premier président de l’Afrique du Sud post-Apartheid, avait œuvré pour que les Springboks et le rugby, notoirement sport de Blancs, deviennent, lors de cette compétition planétaire, l’emblème d’une nation unie. Une nation arc-en-ciel rassemblée derrière une équipe dont le slogan était « Un peuple, un pays, une équipe. » C’est arborant fièrement le maillot du capitaine François Pienaar et la casquette frappée de l’emblème des Boks que Madiba s’était présenté au stade. La foule, pourtant composée à 99 % de Blancs, scandait son nom « Nelson ! Nelson ! » Du jamais vu ! Une image saisissante, et ô combien symbolique. À sa libération en 1988, Mandela était encore estampillé « terroriste » par les Afrikaners. Mais ce jour-là, la foule, bruyante et bigarrée, était tout entière acquise à sa cause universelle. Et reprenait en chœur le chant de liberté « Shosholoza ».

À quelques secondes du coup d’envoi, les spectateurs bouillants d’enthousiasme étaient prêts à encourager leur équipe. Et ils n’étaient pas les seuls. Dans les rues mais aussi dans les airs, les Sud-Africains vibraient pour les Boks. Un Boeing, au ventre frappé d’un « Bonne chance Springboks », avait salué d’un vol « au près » l’Ellis Park. Un épisode spectaculaire immortalisé par le film de Clint Eastwood, Invictus. Les joueurs du XV de France présents en ce jour si spécial dans les tribunes de l’Ellis Park avaient alors compris qu’ils avaient été battus une semaine plus tôt, sous un déluge d’eau à Durban, par 43 millions et quinze Sud-Africains.

UNE UNION SACRÉE GRAVÉE DANS LA PIERRE

Pour ce dernier match de l’ère amateur, le spectacle ne fut pas vraiment au rendez-vous. Les All Blacks du prodige Jonah Lomu n’étaient pas franchement dans leur assiette. Peut-être aussi parce que la leur avait été… trafiquée par une serveuse dénommée Suzy. Même encore aujourd’hui, cette affaire d’empoisonnement ne finit pas de faire couleur de l’encre en Nouvelle-Zélande. Au bout du suspense et de prolongations sous haute tension, c’est Joël Stransky qui délivra tout un pays, offrant aux Springboks la coupe Webb-Ellis. Trois ans seulement après son retour sur la scène internationale, l’Afrique du Sud était sur le toit du monde. Un pays entier en effervescence pouvait enfin se tourner vers l’avenir. Au coup de sifflet final, les rues étaient envahies par une foule aux anges, les accolades entre anonymes de toute ethnie se multipliaient. Les anciens ennemis de jadis avaient enterré la hache de guerre pour mieux s’unir dans la célébration la victoire et au-delà de la naissance de la nouvelle Afrique du Sud. « C’était l’un de ces moments d’exception comme on en connaît peu dans une vie », se souvient Philippe Sella.

Les destins de François Pienaar ou encore Jonah Lomu ont été changés à tout jamais par cette Coupe du monde. Le jeu, lui-même, est entré dans une nouvelle ère. Mais bien au-delà, c’est le destin d’un pays qui a peut-être changé. Qui sait si, sans cette victoire, l’Afrique du Sud serait ce qu’elle est aujourd’hui ? Peu d’images resteront dans l’histoire du sport comme celle de Pienaar recevant de Nelson Mandela la coupe tant désirée. « Ça a été un privilège de recevoir le trophée Webb-Ellis des mains de Madiba à l’Ellis Park, raconte le capitaine springbok. Là où d’autres présidents auraient revêtu leur plus beau costume, Madiba avait choisi de porter le maillot que je lui avais offert après notre victoire face à l’Australie. Pour le peuple, ce moment reste à jamais associé à la naissance d’une nouvelle Afrique du Sud, à l’unité et à la réconciliation nationale. Sur le moment, j’aurais voulu le serrer fort dans mes bras. Mais je me suis retenu car ce n’était pas le genre d’attitude à avoir envers un chef d’État. » Une scène à jamais gravée dans la pierre. Cette statue représentant l’union sacrée entre Mandela et Pienaar trône désormais dans le musée high-tech des Springboks installé sur le front de mer du Cap.

Jérôme Fredon
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