Une tournée homérique !

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    Une tournée homérique !
Publié le , mis à jour

Il y a quelques mois les All Blacks sont entrés encore un peu plus dans l’histoire en remportant un troisième titre mondial dont un deuxième d’affilée. Les Néo-Zélandais continuent donc de faire l’histoire du rugby et ce, 110 ans après une première tournée en Europe et en Amérique, au cours de laquelle le mythe et le nom des « All Blacks » est né.

À l’heure de la mondialisation, des nouvelles technologies de transports et de communication ainsi qu’à l’heure du professionnalisme dans le rugby, les tournées automnales sont devenues monnaie courante et des rendez-vous incontournables de toute saison rugbystique qui se respecte. Or, cela n’a pas toujours été le cas. En 1905, les Néo-Zélandais, du capitaine Dave Gallaher, ont été les pionniers du rugby. Ils sont effectivement partis plusieurs mois dans l’hémisphère Nord pour jouer pas moins de trente-cinq matchs. Une tournée qui a nécessité une longue préparation et qui fit entrer les Néo-Zélandais dans l’histoire du rugby. C’est effectivement à partir de là que le mythe et l’appellation « All Blacks » sont nés.

Un projet mûrement réfléchi

Le projet de réaliser une tournée dans les îles britanniques a été envisagé depuis 1902 en Nouvelle-Zélande. Toutefois, un tel événement ne pouvait pas se réaliser sur un coup de tête. Emmener une trentaine d’hommes à l’autre bout du monde n’est pas anodin de nos jours, ça l’était encore moins en 1905 et ce, notamment en termes financiers. À l’époque, le coût d’une tournée avec une vingtaine de joueurs qui joueraient pendant quatre mois avait été estimé à 5 000 livres de l’époque comprenant les coûts logistiques (transports, hébergement, nourriture…) auquel il faut ajouter un volet crucial. Cette question cruciale et problématique, à l’ère de l’amateurisme prôné par l’International Board, est : comment mobiliser une vingtaine d’hommes en pleine force de l’âge durant plusieurs semaines, les privant de leur travail et donc de leur salaire… ? L’équation était insondable, dès lors la Fédération néo-zélandaise a tranché, malgré le diktat amateur, il faudrait indemniser les joueurs à hauteur de 3 shillings par jour et par joueur durant la tournée et ce, même le dimanche. Il a donc fallu mobiliser des fonds. Pour cela, la Fédération a demandé des garanties financières sur les retombées billetterie aux Fédérations et clubs hôtes, de 500 livres par match. Seule l’Écosse a refusé, à cause de finances limitées, mais elle a proposé en échange l’intégralité de la billetterie moins les coûts d’organisation. Par ailleurs, la Fédération a émis des débentures auxquelles ont pu souscrire ses membres. Elle a également réussi à obtenir le soutien d’une entreprise en sponsorisant la tournée par le cigarettier BDV signifiant Boyd and Dibrell Virginia. Enfin, le Premier Ministre néo-zélandais de l’époque, Richard Seddon a certifié aux membres de l’équipe qui allait faire la tournée, que le gouvernement apporterait certaines garanties financières si la tournée n’était finalement pas un succès. Ceci montre bien, que le pouvoir politique avait bien saisi l’importance, du rugby et d’un événement tel, pour la renommée, la santé et la prospérité de l’archipel tout entier.

Après avoir réglé la question financière, la Fédération s’est penchée sur l’aspect sportif. Ils ont joué plusieurs matchs, repéré une cinquantaine de joueurs, avant de n’en sélectionner que vingt-cinq pour le grand départ le 30 juillet 1905, dont le capitaine Dave Gallaher et Billy Stead le vice-capitaine. Il faut noter que ce n’étaient pas les meilleurs joueurs Néo-Zélandais, car beaucoup n’ont pas pu se libérer de leurs travaux…

Un voyage hors-norme

Vingt-cinq joueurs, un manager Geroge Dixon et le coach Jimmy Duncan ont embarqué à bord du cargo SS Rimutaka, pour un voyage qui allait durer au moins quarante jours. Le voyage prévoyait la traversée de l’Océan Pacifique, le passage du Cap Horn et la remontée de l’Atlantique. Les marins, le savent bien, s’ils ont qualifié de « Pacifique » l’Océan qui sépare les Amériques de l’Asie, c’est bien qu’il est tout sauf calme et paisible. Et les All Blacks en ont fait la douloureuse expérience lors de leur première semaine à bord du bateau. Semaine qui était prévue comme une semaine de repos. En effet, au soir du huitième jour en mer, aux alentours de neuf heures du soir, le bateau a été malmené par des vagues énormes, qui ont brisé certains hublots de la cabine des joueurs, endommageant les baies vitrées de la salle réception qui se situait à dix mètres au-dessus de la ligne de flottaison ainsi qu’une partie du pont supérieur. Fort heureusement pour tous, le bateau a réussi à s’éloigner de la zone, et le matin l’équipage a trouvé une mer plus calme. L’équipe allait passer une quarantaine de jours en mer, or, il était hors de question de se tourner les pouces, et de se ramollir sur le bateau. De ce fait la semaine qui suivit, un rythme d’entraînement quotidien s’est mis en place. La matinée étant réservée à des exercices physiques sur le pont supérieur du bateau, avec des groupes distincts avec réveil prévu à 7 h 45 tous les matins. Avec une séparation avants-trois quarts, et des exercices s’inspirant du travail du culturiste allemand Eugen Sandow, utilisant notamment des lanières en caoutchouc pour travailler en résistance. Les Néo-Zélandais se sont toujours montrés novateurs ! Ce travail, les occupait et les extirpait de la monotonie de la vie à bord. Vers 17 heures, les joueurs se réunissaient pour évoquer les règles, ainsi que la tactique et le style de jeu qu’ils voulaient développer. Si la Fédération a nommé un entraîneur, ce sont bien Dave Gallaher, Bill Cunningham qui entraînaient les avants et Billy Stead, les arrières. L’histoire raconte, que les autres voyageurs se plaisaient à les regarder s’entraîner, et les joueurs auraient même initié deux femmes à la pratique du rugby. Les Néo-Zélandais n’ont donc rien laissé au hasard durant le voyage. Et ils ont pris part à la vie sociale du bateau. Un voyage qui fut très long, et qui fut entrecoupé par deux escales. La première, à Montevideo en Uruguay, ce fut une découverte pour beaucoup de joueurs, durant une journée de visite, eux qui n’étaient pas allés plus loin que l’Australie auparavant. C’est en cela que cette tournée est exceptionnelle, par l’audace des Néo-Zélandais et leur esprit de pionniers. La seconde escale s’est déroulée à Tenerife aux Canaries, avant d’arriver en Angleterre dans le port de Plymouth à six heures du matin. Accueillie par le président de la Fédération anglaise de rugby, Rowland Hill, la délégation néo-zélandaise posait le pied sur le sol britannique après quarante-deux jours en mer. C’était le début d’un marathon sportif de 35 matchs entre septembre 1905 et février – mars 1906.

Une réussite totale

Ce périple à travers l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, le pays de Galles, la France et les États-Unis a été un succès total, tant sur le plan sportif que financier et « historique ». Car c’est à partir de là que la légende, le mythe des All Blacks est né. On appelle d’ailleurs cette sélection de 1905 « The Originals », notamment car le nom de All Blacks est né lors de cette tournée, par le fait de la presse britannique. Sur un premier aspect, la tournée a été sportivement réussie, puisqu’en 35 matchs disputés, les Blacks en ont remporté 34, n’ayant perdu qu’une fois contre le Pays de Galles sur le score de 3 – 0. Par ailleurs, en termes de jeu et de spectacle, ils se sont montrés novateurs, avec en particulier le jeu et le poste de Dave Gallaher. Ceci entraînant notamment la venue de vastes foules à chaque match et même à leurs entraînements. C’est en cela que la tournée a aussi été une réussite. Les All Blacks ont pu mesurer leur popularité. En découle une réussite financière. Le profit engrangé par la Fédération a été estimé à 12 000 livres sterling. Pour un match contre l’Écosse, la Fédération a engrangé pas moins de 1 700 livres. Après, l’Europe, les All Blacks ont terminé par trois matchs aux États-Unis, organisés sous l’impulsion de Richard Seddon. Ils ont joué un premier match à New York, et deux autres à San Francisco face à une équipe qui représentait la Fédération canadienne. Ce sont les deux derniers matchs de leur tournée. Après cela, ils sont rentrés au pays le 6 mars 1906, accueillis comme des héros. Emplis de souvenirs et de découvertes durant leur voyage en Europe et aux États-Unis (Chutes du Niagara, Grand Canyon…). Beaucoup ont raconté leur histoire au gré d’interviews, d’articles dans les médias néo-zélandais ainsi que dans des livres. Grâce à ces hommes, la légende des All Blacks est née, et la Nouvelle-Zélande a acquis une place particulière sur le plan géopolitique. M. L.

La sélection finale

Avants : George Gillett (Canterbury), Ernest « General » Booth (Otago), Billy Wallace (Wellington), Duncan McGregor (Wellington), H D « Mona » Thomson (Wanganui), George Smith (Auckland), Eric Harper (Canterbury), H L « Bunny » Abbott (Taranaki), H J « Simon » Mynott (Taranaki), Bob Deans (Canterbury), Jimmy Hunter (Taranaki), Billy Stead (Southland), Fred Roberts (Wellington).

Trois-quarts : Steve Casey (Otago), George Tyler (Auckland), Dave Gallaher (Auckland), Bill Mackrel (Auckland), Frank Glasgow (Taranaki), John Corbett (West Coast), W « Massa » Johnston (Otago), Alex McDonald (Otago), Fred Newton (Canterbury), Charlie Seeling (Auckland), George Nicholson (Auckland), Jim O » sullivan (Taranaki), Billy Glenn (Taranaki), Bill Cunningham (Auckland).

Manager : George Dixon (Wellington). Entraîneur : Jimmy Duncan (Otago).

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