Derrière les lignes

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Publié le , mis à jour

Deux voisins discutent à la sauvette de tout et de rien. De la vie comme elle va. Au fil de leurs échanges se tisse une amitié où le rugby finira par s’intercaler d’une manière pour le moins inattendue.

Le voisin d'en face lève son café vers moi. Et puis il contrefait le salut militaire. Alors, ni une ni deux, je lève mon café dans sa direction et, pareil, je le salue très capitaine-mon capitaine. Lui, c'est un voisin qui était dans l'armée, avant. Aujourd’hui il bosse dans les trains. Il a vécu une jeunesse un peu turbulente vers la Grange aux belles. Une maman qu'il adorait. Un grand frère fauché par l'héroïne. Celui du milieu- « en principe c'est celui qui s'en sort le mieux, comme ça que ça marche, non, Ben? »-qui boit comme un gouffre.

Un soir qu'il avait « le moral basse consommation », il dit souvent ça, il m'a raconté comment sa grand-mère, ils y allaient tout juillet au bled, sa grand-mère « pas vraiment douce mais pas méchante non plus, tu vois. Faisait ce qu'elle pouvait la pauvre femme »-oui, comment sa grand-mère qui n'avait pas toujours les moyens de leur offrir deux repas par jour, les endormait parfois en leur lisant des histoires et comment elle faisait ça en les installant, ses frangins et lui « devant le feu où en fredonnant des chants de femmes kabyles avec sa voix de rivière lente, elle remuait une marmite...vide. » Mais ça ils s'en aperçurent, comme toujours, par hasard, un soir où la vieille femme s'était, pour une fois, endormie la première.

Sa compagne vient de lui donner un autre garçon. Le premier s'appelle Liam- ben ouais, Liam Gallagher, maximum rock’n roll quoi- et, certains après-midis on joue au foot ensemble. Liam trouve que je ne joue pas aussi bien que son papa et il a bien raison: c'est que son Papa a joué au Red Star – « je taquinais un peu, c'est vrai quand j'étais jeune »- mais oui, bien sur, tu penses. Il m'arrive de prendre le ballon dans mes mains et de faire une passe à Liam "façon ovale". Allez, pour tout vous dire, il m'arrive même de sortir mon ballon à moi. Mon ballon de rugby. "Oh là, je sens qu'y a du défi dans l'air, hein, Ben." Mais là aussi, sur ce terrain, je suis assez loin du compte. La première fois, quand je me suis cru plus malin, très vite j'ai compris que j'avais en face de moi un type qui savait vriller ou allonger une passe. La gestuelle, le bougre, il l'avait. Mais oui...

 "T'as appris ça, au Red star ou bien? »  Non. A l'armée. Presque par hasard. Comme souvent. Comme toujours. C’était à l’époque de l’Afghanistan, sur l’un des terrains en synthétique – «  tu sais, l’économat des armées nous avait reconstruit une mini ville avec centre commercial, terrain de sport etc…, en guise de camp. »- Il tapait un petit foot avec trois potes, histoire de relâcher un peu la tension après une série d’exercices « démonter un fusil-mitrailleur en moins de deux minutes, les yeux bandés, tu mords un peu l’esprit ? » quand une jeep a freiné devant eux, d’un coup sec. A l’intérieur, « ray ban  à la McCarthur »un général quatre étoiles- «  ça pétochait grave. Garde à vous et tout ce qui s’ensuit » et l’angoisse de s’être trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. L’officier était proche d’un départ en retraite et « cherchait trois volontaires, trois braves pour un dernier baroud. Un baroud d’honneur. » Son homologue britannique avait parié une caisse de champagne, que lui et ses hommes n’oseraient jamais défier son petit XV personnel, composé de rudes gaillards brumeux des Midlands et d’irlandais du nord aux manières, parait-il, très farouches.
 
Tout naturellement le Général français avait relevé le gant. Sauf qu’il lui était impossible de prévoir l’absence de trois de ses joueurs, bloqués, la veille de la rencontre, dans une embuscade lors d’une patrouille de routine. Il avait remarqué ces trois-là et peu importe que ce soit «  des manchots », ils avaient l’air sportifs et après tout, ils avaient maintenant l’occasion de vérifier « s’ils les avaient solidement accrochées ». C’était un général un peu reitre, « un peu beaucoup à l’ancienne avec ses façons de maitre de guerre mais, à la longue, j’ai appris à l’apprécier. » Et c’est comme ça qu’il s’est retrouvé, lui et ses potes, embringués dans « une douce galère. »

« Bon. N’empêche qu’au début on était terrifié. J’avais vaguement aperçu quelques images d’un tournoi des cinq nations, quand j’étais petit et pffff…pour moi, on partait clairement à la guerre, quoi. Et j’étais pas trop sûr qu’à cette guerre-là, non plus, les mecs respectent les conventions de Genève… » Pour une sacrée empoignade, ça avait été une sacrée empoignade. Comme il était totalement novice,  «  on m’avait mis à l’aile. Juste je devais garder ma ligne, comme une position dont l’issue de la bataille allait dépendre. Tu parles… » Et ça n’avait pas trop mal fonctionné «  sauf que je me jetais trop en défense, tu vois ? Je partais un peu comme un poulet sans tête… » Mais il était rapide et sans bien savoir ni  d’où- ni trop comment, «  l’instinct, mec », il avait sorti deux-trois crochets «  deux gris-gris et hop-là, les rosbifs je les ai  collés à l’amende. » A l’issue de la rencontre, des rires et du champagne…Et un mot à part du Général. « Un  vrai tire- larme, cet homme, sous son cuir épais de guerrier ».

Souvent, quand il passe me voir ou qu'on discute, lors de nos petits face à face- terrasse contre jardin- avec le voisin d'en face, on parle de la situation au Proche-Orient et même d'un peu partout dans le monde. J'aime bien l'écouter quand il me raconte, sans trop m’en dire, avec la pudeur de ceux qui ont vraiment été là où on ne se vante jamais d’être allés-comment c'était- ce que ça faisait d'être envoyé derrière les lignes. Les lignes ennemies. Il conclut toujours sur cette réflexion amusée «  C’est marrant comme dans votre jargon de rugbyman, première ligne- seconde ligne-tout ça, c’est très militaire, en fait ».

benoit_jeantet
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