Fallait pas en parler

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    Fallait pas en parler
Publié le , mis à jour

Il y a douze ans, le SUALG fut banni de la Coupe d’Europe par l’ERC pour avoir « balancé » ce match au pays de Galles. Une sanction unique dans les annales de la compétition. Au vrai, les Lot-et-Garonnais avaient surtout péché par naïveté…

Imaginez s’il y avait eu les paris sportifs à l’époque… » Dans les rues d’Agen, c’est la réflexion qui survenait immédiatement ces jours-ci à l’évocation de la terrible affaire de 2002. Le SUALG reste à ce jour le seul club à avoir été exclu de la Coupe d’Europe. Une suspension de deux ans, ramenée à un an en appel, assortie d’une amende record de 100 000 € (contre 20 000 en première instance), ce qui priva les Agenais de la H Cup l’année suivante. Qu’est-ce qu’avaient bien pu faire les Lot-et-Garonnais pour mériter un tel coup de massue ? On leur reprochait d’avoir « balancé » un match de poules de Bouclier européen chez les modestes Gallois de Ebbw Vale pour se priver d’un quart de finale qui leur tendait les bras. Le SUALG avait pris un méchant 59 à 10, neuf essais encaissés, juste ce qu’il fallait, face à une équipe qui ne comptait aucun international.

Fameuses impasses

Au SUALG évoluaient quand même Lamaison, Benetton, Gelez, Bouic, Labrousse, Rué, Porcu, tous porteurs du maillot bleu. Sur le moment, cette parodie de rugby n’avait scandalisé personne. La relecture de Midi Olympique de l’époque est même assez édifiante : « Bonheur aux vaincus » ; « Agen vient de vivre une bonne semaine en se faisant éliminer… » Et tous les articles étaient à l’avenant. De ce match devenu légendaire, joué dans un stade champêtre, on vit très peu d’images. Alors, les pires racontars ont circulé : en-avant volontaires à deux mètres de la ligne, passivité choquante en défense, fautes grossières d’antijeu. « Écoutez, il y a une action, en début de match, qui peut être sujette à caution. Un de mes partenaires se retrouve à hésiter dans un intervalle mais je crois que, de bonne foi, il ne s’était pas rendu compte de la situation de jeu, se souvient François Gelez. Mais, pour comprendre ce qui s’est passé, il faut replacer les choses dans leur contexte. Nous avions deux matchs de retard en championnat contre Bordeaux et contre Bourgoin. Le club sortait d’une crise financière majeure qui aurait pu le faire disparaître. La qualification pour les play-off était capitale avec les rentrées d’argent que ça supposait. » C’était cela, le nœud de l’histoire. Une question de calendrier surchargé. Agen avait dû jouer le mardi précédent la rencontre contre Bourgoin (victoire 32 à 3) ; éliminé par Ebbw Vale, il pouvait jouer contre Bordeaux le jour des quarts de finale. « Dix ans après, je continue de penser que c’était la bonne solution et si c’était à refaire, je ferais la même chose », confie Conrad Stoltz, le centre sud-africain, aujourd’hui entraîneur d’Aix-en-Provence. « En cas de victoire, nous aurions dû jouer six matchs en deux semaines, en pleine période de Tournoi en plus, nous qui avions des internationaux. »

Cette affaire résume déjà tous les problèmes du rugby moderne, ces fameuses « impasses » qui polluent nos compétitions et cette « deuxième » Coupe d’Europe qui ne sert que de récréation. En dix ans, on n’a pas vraiment progressé. « En plus, à ce moment-là, les effectifs n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. On jouait avec environ vingt-cinq professionnels, on ne pouvait vraiment pas tout assumer », précise Guillaume Bouic. Ce non-match faisait-il partie des consignes des deux entraîneurs (Christian Lanta et Christophe Deylaud) ? « Ce qu’on savait, c’est qu’il ne fallait pas chercher à se qualifier… Alors, on a joué au tout-venant, sans pousser les coups à fond. » François Gelez ajoute : « C’était un peu plus flou que cela. Les entraîneurs nous avaient présenté la situation en nous disant que si nous gagnions, ce serait très compliqué… Mais que la décision, finalement, nous appartiendrait. » On imagine que l’avant-match n’avait pas été des plus intenses et qu’une caméra indiscrète n’aurait pas capté de remontées de pendules à faire trembler les murs.

Guignard : « Nous avons été honnêtes jusqu’au bout »

Persuadés d’être dans le vrai, rendus euphoriques par leur succès sur Bourgoin, les Agenais s’étaient coupés de la réalité et n’ont pas vu venir le danger. La culture des impasses, plus forte en France qu’en Grande-Bretagne, ne leur a pas non plus rendu service. C’est ce qui explique qu’ils aient été autant abasourdis quand la sanction est tombée : « Je ne vais pas nier la faute mais la sanction était trop lourde, a fortiori avec un président français à la tête de l’ERC… », poursuit François Gelez, originaire de Saint-Vincent de Tyrosse, tout comme un certain Jean-Pierre Lux, le président de l’ERC, que les Agenais ont immédiatement suspecté d’acharnement à leur encontre. Au bord de la Garonne, on est même allé jusqu’à la thèse d’un règlement de comptes, en souvenir de l’époque Basquet-Ferrasse, quand Lux jouait dans les années 70 ! Tout cela ne fut que paranoïa. Pour se défendre, Jean-Pierre Lux dira : « Les Agenais trouvent la sanction lourde, je peux vous dire que les Anglo-Saxons la trouvent bien légère… » Après tout, il ne faisait pas partie des trois juges de la Commission de discipline. Mais, avec le recul du temps, les Agenais sont devenus plus lucides sur leur erreur : « Notre décision avait été bonne mais notre communication fut mauvaise », tranche Conrad Stoltz. « Nos dirigeants n’auraient pas dû laisser entendre dans la presse que ce ne serait pas grave de perdre », poursuit François Gelez.

C’est exact. Le comportement désinvolte des Agenais à Ebbw Vale, tout le monde le voyait venir depuis plusieurs jours. Jean-Pierre Guignard, le président de l’époque, s’en souvient très bien : « Nous avons été sanctionnés parce que nous avons été honnêtes jusqu’au bout. Cette décision, elle ne venait pas d’un homme seul, ni d’un petit groupe de dirigeants, nous étions en relation étroite avec les entraîneurs. Nous avons été trop transparents, moi le premier. J’ai pensé que, pour un club, on pouvait clairement annoncer la stratégie, comme dans le monde des entreprises. Alors oui, sur le coup, j’ai été surpris d’être condamné alors que je pensais œuvrer pour le bien de mon équipe. Je me voyais en train de sauver le capital humain d’une de mes sociétés. Sur le coup, j’ai reproché à Jean-Pierre Lux de ne pas être venu parler avec nous de cette question… »

Sur le plan juridique, Edouard Martial, l’avocat du SUALG, avait tenté le tout pour le tout en basant sa plaidoirie sur le fait qu’il n’existait aucune loi stipulant « l’obligation pour un club de jouer la victoire dès lors que celle-ci est estimée contraire à ses intérêts humains, sportifs et économiques » ! Mais c’était perdu d’avance. L’ERC tenait son exemple. « Quand on voit ce qu’ont fait plein d’équipes ensuite… », soupire Guillaume Bouic. Sur le coup, la polémique fit rage mais la vie continua. Agen battit facilement Bègles-Bordeaux le jour du quart de finale (33-6) et se retrouva propulsé vers la phase finale et bien mieux encore. « C’est bien la preuve que notre attitude avait été la bonne, nous sommes allés en finale », poursuit Conrad Stoltz. Le SUALG la perdit de peu face à Biarritz et dut attendre quatre ans pour enfin découvrir la H Cup.

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