Les frères Cambérabéro ou la dilatation du temps

Ils ont marqué le rugby français, mais ils n’ont joué que neuf matches et leur carrière commune n’a duré que quatre ans, ça a suffit pour en faire des légendes vivantes.

La semaine dernière, nous avons dit adieu à Lilian Cambérabéro. La nostalgie de toute une époque nous a saisis. La fratrie Cambérabéro fait partie des associations légendaires du rugby français. Le plus jeune est parti avant l’aîné. Lilian Cambérabéro est décédé mardi à l’âge de 78 ans d’un cancer du foie dans un hôpital lyonnais. Il va donc laisser son frère Guy affronter seul les rigueurs de l’existence. Jamais on avait connu une charnière du XV de France aussi fusionnelle. En 1967, ils crevèrent l’écran en marquant tous les points de la victoire contre les Wallabies, 20-14.Lilian avait marqué le seul essai sur une passe de Gruarin. Guy avait marqué quatre pénalités, une transformation et un drop. L’impact de cette rencontre fut énorme, les deux lutins landais accédèrent au statut de gloire nationale. Ils étaient en effet minuscules, 65 kg tout mouillés, leurs performances sortaient tout droit d’un conte pour enfants, ne serait-ce que par la bizarrerie de leur patronyme. N’avaient-ils pas conduit La Voulte, leur patrie d’adoption, au titre de champion de France en 1970, faisant de cette cité la plus petite localité jamais sacrée ? Un record appelé à durer. On ne les décrivait pas comme des artistes à l’instar des frères Boniface, leurs contemporains. Les « Cambé » ressemblaient plutôt à des artisans consciencieux, des ébénistes formés par un patient apprentissage. Lilian portait le numéro 9, il avait une très longue passe qui permettait à son frangin de bien se caler en profondeur, loin des troisième ligne adverses. Il transmettait ses ballons en plongeant, une attitude totalement abandonnée de nos jours, mais qui donnait beaucoup de force à ses transmissions. Il pouvait offrir des caviars à plus de vingt mètres. Les munitions lui parvenaient souvent après d’incertaines déviations en touche sous la menace de défenseurs intransigeants. Il les transmettait donc instantanément avec des attitudes acrobatiques qui faisaient les délices des photographes. En 1968, il avait marqué l’essai de la victoire du XV de France contre les Gallois dans la célèbre « cour de ferme » de Cardiff : une « 89 » avec son capitaine Christian Carrère. Ainsi, la France conquit son premier Grand Chelem et Lilian et son frère tirèrent leur révérence tout de suite après.

Ils n’ont même pas joué le tournoi de 68 en entier

Avec lui, c’est une partie d’un certain rugby qui s’évapore. À 17 ans, les deux frères avaient quitté Tyrosse leur club d’origine pour l’industrieuse vallée du Rhône avec, comme enjeu, un emploi d’ouvrier à l’usine Rhône Poulenc. Ils y restèrent dix-sept ans avant de s’effacer à 34 ans avec le sentiment du devoir accompli. Lilian laissa sa place à un espoir aux dents longues, Jacques Fouroux. Guy était évidemment plus médiatisé que Lilian en tant que buteur et surtout « droppeur ». Il passait les « coups de pied tombés » avec une facilité déconcertante, surtout compte tenu des ballons de l’époque, gros comme des pastèques, et parfois encore plus lourds et humides.. Durant le Tournoi 1967, il inscrivit deux drops contre Galles et deux contre l’Angleterre, plus un contre l’Angleterre,, un contre l’Australie et un contre l’Italie (qui n’était pas dans le Tournoi). On imagine l’impact de ses performances sur le grand public. Cette même année bénie, il avait inscrit 17 points contre l’Australie et 27 contre l’Italie, des chiffres hallucinants. Il n’en fallait pas plus pour faire des deux lutins de vrai héros. Évidemment, ils n’appartenaient pas à la confrérie du french flair, si souvent célébrés par la presse parisienne. Leur univers n’était pas celui des Maso ou des Gachassin. Guy Cambérabéro jouait les deux tiers de ses ballons au pied, c’est exact. Mais avec eux, l’équipe de France gagnait c’est incontestable. Lilian n’a perdu qu’un match sur treize, et Guy, trois sur quatorze. Des statistiques de rêve. Mais le plus étonnant, c’est que les deux frères ont joué ensemble à neuf reprises seulement dans les années soixante, la première en 1964 contre la Roumanie à Bucarest. Neuf fois, ça paraît peu maintenant mais c’était énorme pour l’époque. À se remémorer toute cette époque, c’est ça qui nous frappe. La dilatation du temps. L’ère des Cambé n’a duré que quatre ans et neuf matches, ils n’ont même pas joué le Tournoi 1968 en entier. Mais ce duo a marqué le rugby français pour l’éternité. Certes, il y avait le fait qu’ils étaient frères. Il y a eu vingt ans après une deuxième génération de « Cambé », Gilles et Didier, les fils de Guy. Ils ont été à deux doigts de former eux aussi une doublette internationale. Cela a forcément renforcé le mythe. Mais de nos jours, une charnière qui en jouerait que neuf fois ensemble passerait vite aux oubliettes. Mais il y avait moins de tests en ce temps-là. Il n’y avait pas de Coupe du Monde. Dix capes en valaient vingt ou trente d’aujourd’hui. Il n’y avait pas de Coupes d’Europe pour diluer le tout. Les matches internationaux s’inscrivaient au burin dans nos mémoires. Pour arriver à une telle notoriété, les internationaux d’aujourd’hui doivent jouer presque une décennie.

Cet article fait partie du dossier

Les « Cambé » ou les paradoxes de la gloire

Consulter le dossier

Réactions

Commentaires