On naît avec des ailes...ou pas

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    On naît avec des ailes...ou pas
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Un homme un peu sur l’âge se perd dans la contemplation de la forêt qui recouvre la montagne voisine. C’est alors qu’il se souvient de ce vieux complice de première ligne pour qui chaque arbre symbolisait un membre de l’équipe.  

Lorsque j’arrive enfin sous la véranda, le monde est toujours établi dans le silence, mon dos accuse le coup et il y a cette voix lointaine qui annonce une chute brutale des températures (0° mais un ressenti de -4°). Le vieux poste de radio crachote sa symphonie en ré mineur pour parasites et, alors, je m’écroule dans le vieux fauteuil à bascule d’où j’ai une vue imprenable sur l’épaisse forêt qui noircit les pentes de l’Ourtizet et je me souviens aujourd’hui de mon vieux copain de première ligne (un pilier droit à la force cosmique) et je l’entends encore mon vieux copain (il travaillait à l’ONF). Oui, je l’entends encore m’expliquer pourquoi, vers la fin du XIXème siècle, une loi spécifiait qu’il fallait reboiser les zones de montagne afin de lutter contre les avalanches. Mon vieux copain m’expliquant, aussi et surtout, comment cette forêt n’avait eu alors de cesse de grignoter les zones de pâtures alentour. Et dans quelle mesure -beaucoup au club l’appelaient d’ailleurs le « fadurle », en patois ça désignait un fou- cette foret, à l’époque plantée un peu à la diable et où l’on retrouvait toutes sortes d’espèces pas spécialement réputées pour pousser et croître dans les mêmes territoires, lui semblait la métaphore parfaite de notre équipe. "Tu vois ces mélèzes, me disait-il, avec leurs branches et leurs épines pendantes comme s’ils manquaient d’eau, tu ne trouves pas qu’on dirait nos deux secondes lignes ? Tu sais, le mélèze, en plus c’est un arbre qui a besoin d’altitude et de pleine lumière pour se développer.  Comme nos deux gusses quand ils s’élancent pour disputer la touche. Nous autres, les piliers, on serait plutôt de la famille du chêne. Le tronc solide pareil. Tiens, le flankeridéal, si tu veux tout savoir, c’est  un épicéa…"

Un de ces sud hostiles

Lorsque je me suis réveillé, ce matin,  j’ai déplié ma vieille carcasse dont tous les os se sont mis à craquer un à un. Et, le nez à la fenêtre, j’ai senti le froid sur le jardin. J’ai fait ça en soufflant un peu de buée, dont la course molle est venue butter contre les vitres. Alors, je me suis souvenu de ce que mon vieux copain pilier me disait... C’était toujours au plus fort des troisième mi-temps, vous savez, quand les hommes tentent de dénicher des preuves d’amour au milieu de la tempête. Le club-house donnait lui aussi sur les pentes de l’Ourtizet- en patois, littéralement, la montagne de l’Ours- mais le stade étant niché au pied des contreforts pyrénéens, de là nous avions vraiment l’impression que la montagne nous dominait, nous renvoyait à notre pauvre condition d’êtres minuscules. On nait avec des ailes ou pas et mon ami pilier- la plupart de nos coéquipiers d’alors aussi, du reste-  et moi sommes nés au pied de ces montagnes noires. Chez nous on disait qu’on était du sud. Oui, mais c’était un de ces Sud hostiles, vous savez. Un de ces Sud rien qu’en matrones autoritaires. Un de ces Sud tout en paternels revêches et, vous auriez dit, perpétuellement de méchante humeur…

Lui était né à cette heure tardive, une heure bâtarde où on a mis, et depuis longtemps, les gens à travailler, et cette heure, alors, c’est une heure où les poussières du regain achèvent de coller nos derniers rêves à la graisse-au gasoil des engins agricoles et, pour finir, de poisser tout ça à la sueur des tricots de corps. Là-bas, à l’époque, je m’en souviens, ils disaient : tricot de peau. Ils disaient comme ça. Là-bas. A cette heure, vous savez, on rentre des champs et le soleil, déjà, se tient en embuscade...

Grandchamp et coquelicot

Je me souviens de cette époque où la virilité ne se cherchait pas encore d’excuses. Le sud d’où je viens, il est n’est pas bâti sur le sol, non, c’est sur les femmes qu’il repose tout entier. Il s’ouvre avec leurs bras, quand il daigne s’ouvrir, et se referme un peu plus tard, sur leurs mystères. Ces mystères qui, d’après mon vieux copain pilier, rendaient les hommes du rugby si souvent bavards, atrabilaires, bravaches, un peu menteurs, beaucoup trop matamores. « Fadurle » et poète comme lui. Mais oui. Et c’est souvent que je rêve d’inclure tous ces lambeaux de souvenirs dans un long plan séquence. Mais oui. Aussi simple que ça. Action. Action demandée. Action ! Grand champ et coquelicot. Et les femmes qui, par ici, ne sont pas aussi fragiles qu’on a bien voulu vous le faire croire. Pas fragiles. Mais non ! Pas du tout. Pas potiches pour deux choux. Pas en sucre. Encore moins à la vanille ni en chocolat. Oui toutes les femmes, toutes les filles, pour lesquelles, chaque dimanche, comme il disait, mon vieux copain pilier, alors que nos esprits étaient en proie aux flammes, nous adossions nos espoirs au vent de la prairie « rugbymane », au risque de nous égarer dans les bras du mal. Mais après tout, c’est le hasard de la jeunesse qui mène à la ruine et nous étions tous prêts, oui résolument prêts, à courir nos risques après ce satané bout de cuir. Et c’était là-bas, dans ce stade niché au pied de l’Ourtizet, que tous nous vérifions, semaine après semaine, le vieil adage selon lequel les plaisirs violents ont parfois des fins violentes. Oui. Parfois. 

benoit_jeantet
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