Vahaamahina : «Les coups de tête, je m’en fous»

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    Vahaamahina : «Les coups de tête, je m’en fous»
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Très discret, Sébastien Vahaamahina, le deuxième ligne auvergnat, brise le silence et s’affirme. Son poste, son rôle, Clermont, l’équipe de France et le Mondial qu’il a raté, Vahaamahina décoche ses vérités.

Sébastien Vahaamahina est-il un homme heureux ?

Pourquoi, parce que je parle un peu plus ? (il sourit)

Vous vous en rendez compte, donc ?

En fait, c’est surtout ce que me disent les autres, mes coéquipiers. Mais je fais aussi des efforts.

Par rapport à la langue ou à votre caractère ?

Les deux. Quand je suis arrivé, je ne connaissais que quelques mots en français. Aujourd’hui je suis plus à l’aise, je cherche moins mes mots. Les choses viennent plus naturellement. Après, c’est vrai, il y a mon caractère. (il marque une pause) Parfois, les gens ne m’ont pas compris. À mes débuts en France, je ne me sentais pas toujours bien et je me suis renfermé. Certains ne l’ont pas compris et l’ont pris pour de l’arrogance. Aujourd’hui, ça va bien dans ma vie. Alors, je suis un peu plus ouvert.

Jusqu’à en devenir bavard ?

Non, quand même pas. Je ne le serai jamais ! Mais c’est vrai que quand je suis avec les copains, à Clermont, je m’exprime plus. Dans le vestiaire, je chambre même quelques mecs ! Quand j’ai un truc à dire, j’ai appris à l’exprimer, à ne plus le garder pour moi. Parfois, cela surprend aussi des coéquipiers. Ils me disent : « Oh le grand ! Qu’est-ce qu’il t’arrive, tu parles maintenant ? ». Au début, ça m’a fait bizarre. « Pourquoi ils me disent ça ? Je n’avais pas remarqué. » En fait, ils ont raison. C’est vrai que je parle plus qu’avant.

Ils l’acceptent bien ?

(il réfléchit) Je sais que je suis trop cash. Parfois, ça doit leur faire bizarre… Je n’ai pas vraiment d’étape intermédiaire dans ma manière de m’exprimer. Si un truc m’énerve, je le balance très simplement mais directement, sans préparer le terrain. C’est déjà un progrès pour moi mais je ne sais pas trop faire autrement.

Vous exprimez-vous aussi sur le sportif, à la mi-temps par exemple ?

À la mi-temps, non. Il y a des leaders qui sont là pour ça. Mais des fois, sous les poteaux quand on vient de prendre un essai, je vois que tout le monde parle, cherche des explications. Moi je suis dans mon coin et je ne dis rien. Et d’un coup, ça explose. Certains ont besoin d’entendre ces choses directes, d’autres ont plus de mal à accepter la critique. Moi, je ne sais pas faire autrement.

Vous montrez ce caractère plus affirmé sur le terrain, également….

Je n’ai jamais aimé la défaite, ce n’est pas vrai. Mais je n’ai pas un caractère à ressasser. Quand le match est fini, j’ai besoin de rigoler. De toute façon, si c’est perdu, ça ne changera rien de mettre des coups de tête dans les murs. Si j’ai été mauvais, c’est trop tard. À moi de faire ce qu’il faut pour que ça ne se reproduise pas la semaine suivante. Faire du cinéma après le match, ça ne change rien.

Vous êtes venu au rugby tardivement, sans avoir été réellement à l’initiative de ce destin. Aujourd’hui, aimez-vous le rugby ?

C’est devenu quelque chose d’important dans ma vie. Mais il y a toujours un « mais »… Je sais qu’un jour, cela va s’arrêter. Les choses à côté dureront plus longtemps, j’ai besoin d’en prendre soin. Les veilles de match je reste chez moi, je me concentre. Mais en semaine, je cloisonne. Quand j’ai fini l’entraînement et que je rentre chez moi, je ne pense plus au rugby. Je profite de ma femme, de mes amis, de ma maison. De toutes ces choses qui seront encore là quand j’aurai fini ma carrière et que le rugby ne sera plus là.

Est-ce simplement un métier, alors ?

Le rugby, à mes débuts, ce n’était qu’un jeu. J’ai gardé cette philosophie, j’ai besoin de m’amuser. Est-ce que c’est un métier ? J’hésite. J’ai un employeur, je suis salarié. En ce sens, oui, c’est mon métier. Mais si on réfléchit comme ça, on prend son fric et on se fout du reste. J’ai besoin de m’amuser et de gagner pour aimer le rugby. C’est aussi une bonne manière de me vider la tête. Quand j’ai fini ma journée, je suis léger et je peux profiter de tout ce qu’il y a autour de mon métier.

Le rugby, alors, est-ce une thérapie ?

Je ne sais pas… Ce qui est sûr c’est que deux semaines sans rugby, désormais, c’est trop long. Cela me manque.

Était-ce vrai à vos débuts ?

Pas vraiment. C’est désormais ma passion, presque une drogue. Ça n’a pas toujours été le cas.

Cet été, vous avez été évincé au dernier moment du groupe pour la Coupe du monde. Un moment douloureux ?

Bien sûr que cela a été dur. Contrairement à ce que beaucoup ont pensé…

Vous parlez de vos déclarations étonnantes, pendant l’été*…

(il soupire) Tout le monde n’a retenu que cela. Cela a fait un bon titre d’interview… Derrière, pourtant, j’expliquais ce que je pensais. Que je serais déçu de rater la Coupe du monde mais que je n’oubliais pas qu’il resterait mon club, ma famille… Les gens n’ont retenu que cette phrase.

Comment s’est passée votre éviction du groupe pour la Coupe du monde ?

Philippe Saint-André m’a convoqué dans son bureau pour me l’annoncer. Je m’en doutais un peu, je l’avais vu venir. Ce qui m’a dérangé, c’est qu’il ne m’a donné aucune explication. Il m’a juste dit que j’avais fait une bonne préparation physique, qu’ils étaient contents de moi, que je m’étais bien envoyé mais qu’ils avaient décidé de ne pas me prendre. C’est tout.

C’est pire, finalement…

Bien sûr que c’est pire ! Il ne m’a rien dit. Du coup, je me suis levé et je suis sorti. Je n’ai rien dit. J’ai fait mon sac et je suis parti. J’ai dit au revoir aux autres par messages. C’est dur à vivre, les gens n’imaginent pas votre déception à ce moment.

Avez-vous regardé la Coupe du monde à la télé ?

Oui, quand même. C’était dur. Pendant la cérémonie d’ouverture, j’avais envie de pleurer devant la télé. Je me suis retenu. Ce n’est pas trop mon genre.

Cette frustration a-t-elle motivé votre très bon début de saison ?

Il n’y a pas de lien, vu qu’ils n’avaient visiblement rien à me reprocher. Je suis rentré à Clermont, je me suis concentré sur mon club et je me suis dit que l’entraîneur allait changer en équipe de France. Je suis déjà content qu’ils m’aient fait monter deux fois à Paris. Et j’ai bien dit « fait monter », pas « sélectionné »… Je ne m’emballe pas !

Pour quelqu’un qui ne maîtrise pas bien la langue, vous faites attention aux nuances…

(il rigole) Je fais attention à ça. La nuance est importante. Pour l’instant, je n’ai rien fait. Je n’ai pas joué un seul match avec cette équipe de France. Mais j’ai pris conscience de certaines choses pour y parvenir.

Lesquelles ?

Faire très attention à l’hygiène de vie, à ce que je mange. Prendre soin de son corps, c’est ce qui vous permet d’être au top. J’ai de la chance, j’ai ma femme qui m’aide dans cette démarche.

Certains joueurs pèsent leurs aliments. Vous en êtes là ?

Non, quand même pas. Je ne fais pas vraiment de régime, je n’en ai pas encore besoin. Mais je fais vraiment très attention à ce que je mange. Certaines fois, je me prive. Ou j’évite certains plats pour me contenter de fruits et de laitages. Des légumes, des protéines, pas trop de féculents… Au début, cela a été dur. C’est en train de devenir une habitude. Avec ma femme, on prépare les menus pour la semaine et on fait les courses de manière très stricte.

Sans le moindre petit écart ?

Non, vraiment. Rien de plus que ce qu’il y a sur la liste. Et du bio !

C’est une discipline contraignante, qui ressemble fort à celle d’un métier dont vous réfutez pourtant le terme…

Je sais, mais j’ai du mal à le voir ainsi. Je ne veux pas avoir cela en tête. J’ai juste envie d’être le meilleur possible.

Parmi les déceptions de l’année dernière, il y a aussi eu les deux finales perdues. Était-ce plus dur que de rater la Coupe du monde ?

Oui, parce que vous êtes sur le terrain. À la fin, vous voyez les autres lever le trophée. En fait, vous ne voudriez voir personne à ce moment-là.

Avez-vous regardé les levers de trophée ?

Oui, j’ai regardé les deux. (il marque une pause) Je ne veux pas me cacher et baisser les bras. Cette fois-là, c’était leur chance. La prochaine fois, il faudra saisir la nôtre.

Vous en vivrez d’autres, vous êtes jeune…

Oui, je suis jeune. Il paraît…

Vous n’aimez pas qu’on dise cela de vous !

Non je n’aime pas ça. Parce que cela reste dans la tête des gens. Quand j’aurai trente ans, on dira encore que je suis jeune ? C’est un prétexte. J’ai 24 ans, je ne veux pas qu’on me trouve des excuses. Si je ne suis pas bon, ce n’est pas parce que je suis jeune. C’est parce que j’ai été mauvais, point. À moi de me remettre en question. Par exemple la semaine dernière à Bordeaux, je n’ai pas été bon.

Vraiment ?

Oui, je le sais. Par rapport à ce que je peux faire et ce que j’ai fait auparavant, je n’ai pas été au niveau.

Quel a été votre meilleur match cette saison ?

Il n’y en a pas. En tout cas, il n’y en a pas encore de très bon. Contre Exeter à la maison, j’ai été élu homme du match. Tout le monde m’a félicité. Mais franchement, j’ai fait quoi ? Des rucks, des plaquages, des courses. C’est la base de mon boulot. Je défends ma ligne, je combats. Si je ne fais pas ça, il reste quoi ? Non, franchement, je peux faire mieux que ça.

Le meilleur serait donc à venir ?

Croyez-moi, je travaille pour.

Il y a un secteur où vous excellez, ce sont les zones de rucks…

(il coupe) Défensifs ou offensifs ?

Défensifs. Statistiquement, vous êtes le deuxième meilleur gratteur du Top 14 cette saison…

(il coupe) Qui est le premier ?

Steffon Armitage.

L’an dernier j’étais troisième en Top 14 et il était déjà devant moi…

Cela vous agace-t-il ?

Non, par rapport à lui. C’est une référence, cela fait plusieurs saisons qu’il est le meilleur en France dans cet exercice. C’est son gros point fort. Pour l’enlever, c’est très dur. Mais je ne me bats pas contre lui. Je me bats contre moi-même, contre ma performance personnelle. Je sais que je peux mieux faire.

C’est généralement un secteur réservé aux gabarits compacts. Vous faites 2,03 m. Quel est votre secret ?

Il n’y a pas de secret. C’est juste de l’envie. Maintenant, c’est vrai que c’est devenu un de mes points forts. Mais je me rends aussi compte que, désormais, les adversaires savent que je gratte. Ils me pistent. À Bordeaux sur chaque ruck, ils venaient à trois pour m’enlever. Les vidéos servent à cela, on fait la même chose sur nos adversaires.

Est-ce un secteur que vous avez ciblé dans vos entraînements ?

Non, personne ne m’a fait travailler ça précisément. Je ne sais pas comment c’est venu. Aujourd’hui, j’aime bien ça. Dès que je vois l’opportunité, j’y vais. On joue au rugby, non ? Il faut y mettre la tête, oh ! On prend des coups mais ce n’est pas grave. Cela ne me fait pas peur. Je finis les matchs avec les mains défoncées, parce qu’on me marche dessus. On me met des coups de tête mais je m’en fous. Je ne lâche pas. Quand j’ai réussi à mettre les mains sur le ballon, il n’y a plus que l’arbitre pour me convaincre de lâcher. Je vois les choses comme ça.

C’est devenu un secteur clé. On le voit : aujourd’hui, après un joli contest, toute l’équipe vient vous féliciter…

Parce que c’est horrible pour les attaquants ! Vous venez de mettre en place une séquence, de faire de gros efforts et un adversaire vous casse tout avec un contest. Les mecs qui viennent vous féliciter, c’est surtout pour chambrer l’adversaire et lui appuyer un peu plus sur la tête. Mais franchement, je me fous un peu de ces félicitations. Je préfère qu’on vienne me féliciter après un essai. Là, ça compte !

Vous semblez plus déterminé que jamais. Quel rôle a joué Franck Azéma dans votre évolution ?

Quand je suis arrivé à Clermont, il m’a énormément aidé. Pas forcément par ses mots, plutôt par l’homme qu’il est, sa présence et sa tolérance vis-à-vis de ma façon d’être. Je m’explique : naturellement, je ne me mets pas beaucoup de pression. À part quand il y a plusieurs journalistes qui m’interrogent… (il rit) Je suis quelqu’un de cool, qui rigole souvent. C’est aussi ma manière de me préparer avant les matchs et Franck me laisse faire. Sourire, cela ne veut pas dire que vous n’êtes pas concentré.

Est-ce même un besoin, pour vous, avant les matchs ?

Exactement. Les Néo-Zélandais, ils sont super souriants avant les matchs. Pourtant, ils jouent quand même pas trop mal, non ? Mais c’est la culture française. Quand je suis arrivé à Clermont, j’ai apprécié qu’on me laisse faire comme je me sentais le mieux. Jono (Gibbes, N.D.L.R.) est un Néo-Zélandais, donc il a cette mentalité. Franck est aussi très cool. Je m’entends : quand il faut mettre un coup de gueule, croyez-moi, il est là ! Mais il nous laisse faire. Ils sont simplement exigeants sur ce qui se passe sur le terrain, sur la concentration et l’investissement. À l’entraînement comme en match.

N’était-ce pas le cas avant ?

Non. Avant d’arriver à Clermont, j’étais obligé de m’isoler avant les matchs. De me mettre dans un coin et de rigoler, même tout seul. Les gens vont me prendre pour un fou ! (il rigole) Mais moi, j’ai besoin de cela. D’observer les autres, de sentir l’ambiance. Et puis de me décontracter, pas de mettre des coups de tête dans les murs. Ça, c’est la culture française. Je le respecte. Moi, généralement, je reste plutôt avec les sudistes avant les matchs. Ils sont plus tranquilles. En fait, je suis moi aussi de l’hémisphère sud et je réagis comme eux.

Débutez-vous un match sans montée en pression ?

Si, dans le couloir. Les 20 dernières secondes avant d’entrer sur le terrain. Là, ça va vite. D’un coup je monte en pression. Et dès que je suis dehors, c’est parti !

* Le 7 août, Vahaamahina déclarait, à propos d’une éventuelle éviction du groupe pur la Coupe du monde : « Non, je ne serai pas déçu. Si j’y suis ça fera une Coupe du monde, si je n’y suis pas tant pis, je jouerai au rugby dans mon club (Clermont) »

Léo Faure
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