L’aurore s’en est allée

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    L’aurore s’en est allée
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Trois amis, anciens partenaires de club, se retrouvent pour un footing. C’est un petit matin frisquet. Un matin où les muscles sont encore lourds des excès de la veille où il fut bien sur question de leurs années de jeunesse et de rugby. Alors qu’ils s’élancent, les souvenirs se remettent à défiler…

J’ai eu envie de m’asseoir au coin du feu- j’avais espéré que le matin vienne me raconter des histoires comme quand j’étais petit. J’avais cru que - et alors il y a cette scène qui passe et repasse dans ma tête, oui, comme ça en boucle. Cette scène qui défile lentement, une sorte de ralenti somnambulique, échappé des vapeurs d’une nuit sans sommeil. C’est un lendemain de fête, c’est même un lendemain de réveillon et trois hommes en short - il me semble qu’on dit encore flottant, à l’époque - trois hommes, la petite quarantaine - sans peine je reconnais Pierre, Gilles et moi-même-trois hommes en short et maillot de rugby, donc, se retrouvent au centre d’une place de village - un bourg trapu comme on en trouve au creux des vallées pyrénéennes - une place à peu près déserte à l’exception d’un curieux équipage- s’agit-il d’un homme à mobylette ? N’est-ce pas plutôt une espèce de side-car ? De là où nous nous trouvons, on peine à distinguer la forme de ce qui vers nous s’avance, moins comme une menace qu’une promesse d’inattendu et de rire garanti- mais oui, d’un curieux équipage qui fend la brume et le silence matinal de ce 25 décembre, en hurlant des mots qui sonnent encore dans le lointain comme une suite de braillement d’alcoolique,  preuve qu’en voilà un qui a du se divertir toute la nuit à quelques pétarades infernales, où l’on finit par deviner « La Fraicheur en Promotion Honneur ! La Fraicheur en  Promotion Honneur ! »,  à mesure que l’espèce de culbuto humain d’une soixantaine d’années, accroché vay que vay au volant d’un triporteur rouge vif, se rapproche. Et cet homme, par ici, tout le monde le connait.
« Hé Joke ! Où tu files  comme ça ? » Il me semble que c’est Pierre qui finit par l’interpeller alors qu’il feint de passer sans nous voir. « Pardi ! Boire la blanquette chez Nestor. » Cet homme, que par ici tout le monde connait, c’est Jocondo Papini.  La gapette en laine, le pouce et l’index jauni par ses gauloises au goût Maryland qu’il est le seul à fumer dans tout le pays et sinon les pantoufles trouées à chaque orteil et toujours le même survêtement trop court, terminé par les grosses  chaussettes rouge et blanche qu’il remonte au- dessus du genou pour une raison simple, évidente. « Un symbole de mon attachement au club. Ben oui, banane. Cela représente le boulet  qu’on s’attache aux chevilles. T’as compris le coup ? »
 Il faisait partie de la bande de vieux bucherons venus dans les années 50 de Lombardie et que les gens du village appelaient « l’équipe des bergasmaque ». Des gars qui vivaient très chichement de la terre et  qui, l’hiver venu, partaient « piquer » à la forêt afin d’améliorer un peu l’ordinaire. Je me rappelle combien la tâche de ces forestiers qui travaillaient souvent dans des massifs abrupts- à l’époque les routes forestières étaient rares et les bûcherons s’y rendaient à bicyclette- autant dire en milieu périlleux, munis de simples haches et de quelques passe-partouts, oui, je me souviens combien leur tâche était ardue.  Jocondo Papini  dit joke. Autrement dit l’inamovible soigneur de la Fraicheur, l’équipe qui fédère tout le petit peuple ovale de la vallée.
« Un bien joli nom, la Fraicheur, pour évoquer la jeunesse et le rugby », a coutume de s’extasier, Gilles, le centre  au gabarit réduit et à la vivacité de poète,  dont la moindre course- la moindre prise d’intervalle- la moindre passe sur un pas faisaient éclore des sourires en forme de fleurs au milieu de l’herbe grave de nos dimanches et , à présent que j’y repense,   semblaient n’être faites en ce bas monde que pour mieux tourner en ridicule tous les télescopages bêtes et  méchants qui commençaient déjà à voir le jour, par-ci par-là.
Gilles et Pierre formaient d’ailleurs la paire de centres de la Fraicheur. Et quelle paire de centres. Et moi, si je suis assez  bien placé pour raconter à quel sommet de grâce et d’élégance évoluait leur duo, c’est que j’officiais à l’aile, un poste où échouaient le plus souvent  des tas de types aussi efflanqués et véloces que je l’étais, mais il faut bien en convenir, hélas et après tout ma foi,  sans grand bagage technique. Et je dois dire que la seule crainte  de vendanger ne serait-ce qu’un des innombrables « bons ballons » distillés par ces deux là,  soit d’une passe limpide soit d’un maitre coup de pied,  suffisait à blanchir mes nuits d’avant match.
«Et tu crois qu’il l’aura mis au frais à temps, la blanquette, Nestor ? » Et cette fois-ci, je m’en souviens, c’est moi qui souligne à la sauvette d’un reliquat d’ironie- car pour nous autres, aussi, la nuit a été courte-le fait que le fameux Nestor  souffrait par intermittence- par avis de tempête et grand vent de troisième mi-temps -d’une curieuse maladie qu’entre nous on nommait  «  l’alcool Alzheimer.  »   Nestor.  Rien qu’à son évocation le cœur me saute trois battements. Nestor. De son vrai nom Roger Latreille, Nestor avait débarqué de sa région parisienne natale, il y avait plus de quarante ans, et après s’être également employé dans les rudes travaux forestiers-le surnom des joueurs de la Fraicheur n’était-il pas «  les hommes de la forêt ?-  il avait trouvé moyen de faire fortune dans la fabrication de vêtements en cuir et peau. De son usine, qui finit par faire vivre la plupart des habitants de la vallée,  sortait d’ailleurs le caban en peau lainé frappé de l’emblème de l’Izard, que chaque membre de l’équipe avait pour obligation de porter  afin d’assurer la promotion déguisée du sponsor principal du club qui en devint assez vite le président. Nestor,  qui de son propre aveu «  n’y entendait strictement rien au rugby », mais voulait seulement « que les gens de la vallée soient heureux », Nestor et sa manie de régler les officieuses primes de match en caisses de blanquette de Limoux, ce mousseux qu’il faisait mine de préférer au champagne. Nestor. 
« D’où ça lui est venu, déjà,  ce surnom, au président Latreille ? » s’interroge Pierre alors que Joke et son triporteur rouge vif ont disparu depuis belle lurette et que nous sommes enfin lancés dans ce « décrassage post réveillon entre anciens « décrété la veille et c’était lors d’un de ces lotos du rugby où nous étions si heureux de ces retrouvailles improvisées. Mais oui, c’était, juste avant le dernier verre pour la route, comme trois quadras à la ceinture abdominale de plus en plus relâchée se jetteraient dans un ultime défi à la mémoire de leurs jambes de vingt ans. « C’est pas toi Gilles ? » je lâche d’une haleine sifflante.  «  Ah non. Vous pouvez pas me coller ça aussi sur le dos. » Et je revois la foulée de Gilles, ample et déliée, s’ajustant à merveille à la cadence imprimée par Pierre- ne nous a-t-il pas confié, hier soir, qu’il sortait tout juste d’une opération de la hanche ?- lui aussi très facile. Quand je vous parlais de grâce et d’élégance. 
La côte des espagnols s’annonce et je redoute d’y laisser un rein. Le dernier mot, comme souvent-comme toujours, revient à Pierre. « Ah mais voilà. C’est Sanglier qui l’avait surnommé Nestor. A cause du personnage de Léo Mallet. Ce privé un peu anar. Un peu gavroche. Vous savez. Nestor Burma. »  Sanglier ? L’effort  me coûte. Je pioche. Et c’est à croire que l’oxygène ne parvient plus à m’irriguer le cerveau. Sanglier ?
« Mais oui. » Heureusement que mes deux complices sont là pour me rafraichir la mémoire. L’année prochaine, je jure solennellement d’éviter le loto du rugby et surtout, oui surtout, le havane- Marie Brizard  de onze heure. «  Sanglier, ce petit pilier, d’origine italienne lui aussi, tu sais. Celui qui ne jurait que par Aldo Gruarin et qui avait tué l’âne de son père d’un seul coup de poing, pan, en plein sur le museau,  vexé comme un poux parce que le vieux trouvait  plus d’intelligence à l’animal qu’à son rejeton. Sanglier quoi ? » Et maintenant que la côte des espagnols s’adoucit un peu, l’image de ce petit homme bourru, amateur de « policiers » comme il disait et de jazz manouche, se précise. Arnaldo Gipponi. Un dingue de chasse- il nous parlait fréquemment du sang noir qui le tourmentait à l’approche de l’ouverture- qui dut renoncer à sa passion pour l’amour de la belle Helen , cette anglaise aux cheveux roux incroyables, revenue de Katmandou et du flower power , du moins le prétendait-elle, au volant de son combi Volkswagen mauve, avec quoi elle faisait de temps à autre le taxi d’une vallée à l’autre.  Il me semble qu’ils ont fini par monter un des  tous premiers centres équestres de la région qui proposaient des randonnées…à dos d’âne, ou bien ?
Je viens juste de m’asseoir au coin du feu- j’avais espéré que le matin viendrait me raconter des histoires comme quand j’étais petit. J’avais cru que- et alors il y a cette scène qui passe et repasse dans ma tête, oui, comme ça en boucle. Cette scène qui défile lentement, une sorte de  ralenti  somnambulique échappé des vapeurs d’une nuit sans sommeil. C’est un lendemain de fête, c’est même un lendemain de loto du rugby et de réveillon et trois hommes en short- à l’époque, il me semble qu’on dit encore flottant- trois hommes, la petite quarantaine-sans peine je reconnais Pierre, Gilles et moi-même-trois hommes en short et maillot de rugby, donc, se retrouvent au centre d’une place de village avec dans l’idée de faire un «léger footing de décrassage entre anciens ».  Pour moi il me semble que l’aurore s’en est allée, ça fait bien longtemps, mais je me demande encore qui de Pierre, de Gilles ou de moi a eu, ce matin-là, la bonne idée de pousser jusqu’à chez Nestor, « manière de nous faire payer un coup de blanquette. »

benoit_jeantet
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