« Baballe » des débutants

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    « Baballe » des débutants
Publié le , mis à jour

L’équipe de France a débuté l’ère Novès par un succès étriqué face à l’Italie. Des fulgurances, des passes, le lancement de la fusée Vakatawa et trois essais font naître l’espoir en attendant plus d’équilibre, de maîtrise et d’efficacité chez les avants. L’histoire est en marche…

Vous connaissez la dernière mode parisienne pour les touristes étrangers en goguette ? Dénicher un Tour Operator peu scrupuleux qui fait son beurre sur le souvenir des attentats du 13 novembre. Voyeurisme crasseux ou devoir de mémoire, allez donc savoir. N’empêche, les faits sont là : Belle époque, Bataclan, rue Corbillon à Saint-Denis et Stade de France ont désormais leurs visiteurs de passage. Badauds en quête d’images, de souvenirs, d’informations. Pour comprendre et peut-être même libérer des larmes payées au prix fort.

Samedi, nous marchions involontairement dans leurs pas, à Saint-Denis-La Plaine, aux abords du stade et de son parvis toujours trop grand. Gris et venté. Triste et glacial. Cerné par des cordons de sécurité comme jamais, bouclé par plus de trois cents hommes en armes. C’était un samedi de Tournoi des 6 Nations. Le premier grand rendez-vous rugby de l’année, l’heure des retrouvailles avec les Tricolores et le match d’après les attentats. Celui, enfin, de Novès et sa « bleusaille », qui devaient nous réconcilier avec la sélection autant qu’avec le jeu. Des promesses pour l’avenir et un défi magistral qui s’écrit au présent : raviver les couleurs d’un tableau décati (les attentats, le Mondial… vous savez tout ça) et nous refiler le sourire. Et l’envie d’y croire…

Voilà un drôle de défi pour un étrange jour de fête. Avec des Bleus pétaradant d’envie face aux Transalpins rugueux à l’entame. Ambitieux faute d’être parfaits, têtes hautes et idées larges, les Tricolores tinrent parole en posant d’emblée le cadre : on rase déjà gratis, sans attendre demain. Vifs, passeurs de ballons et d’émotions, les magiciens d’ose s’appelaient Bezy, Plisson, Danty et Fickou. Avec Médard, Bonneval et l’ovni Vakatawa pour : déborder, casser la défense et préserver son en-but (il sauva deux essais) ; impossible de trouver ici une mention inutile…

Le piège italien

Après quatre ans d’une parenthèse désenchantée, les Tricolores n’ont donc pas perdu de temps pour acter la rupture et s’approprier le projet de jeu à vocation offensive que le trio Bru-Dubois-Novès leur avait offert. Ils récitèrent sur le pré de Saint-Denis. Dans la passe et à toute vitesse, comme prévu. Sébastien Bezy confirme les intentions : « Nous avons d’abord cherché à mettre notre jeu en place. Et je crois que nous y sommes parvenus en de nombreuses occasions. Le système de jeu demande au demi de mêlée de transmettre rapidement le ballon, de l’éjecter. Je m’y suis attaché. »

Jusqu’à l’excès, disons-le. Les partenaires de Guilhem Guirado foncèrent -parfois sans discernement- dans la récitation du mouvement vers le large. Plaisant à regarder. Pas toujours gagnant même si le premier essai, signé Vakatawa (14e) et entaché d’un léger passage en touche, est le fruit d’une séquence enthousiasmante avec deux percées de Danty et Lauret, des vagues qui balayèrent le terrain sur toute la largeur, une intervention décisive de Picamoles, une fixation parfaite de Médard pour libérer Vakatawa. Même sensation de légèreté sur l’essai de Chouly (33e), après une pénalité rapidement jouée à la main. Sans faute.

Le reste du temps, avec des lancements joués trop loin de la ligne d’avantage, régulièrement vers les extérieurs, les Bleus tombèrent dans le piège tendu par des Italiens qui n’attendaient rien d’autre, sachez-le. Parfaitement préparés face aux nouvelles intentions tricolores et très bien organisés en défense pour bloquer à deux le porteur de balle, ils firent avorter une foule de mouvements français. « En première mi-temps, on compte cinq ballons perdus dans les duels, ce n’est pas normal » constatait Yannick Bru à l’heure du bilan. « Il a fallu hausser le ton et monter en puissance. »

Au bout du suspens, quand la défense tricolore trop lente et imprécise, eut passé un bon moment à laisser briller les hommes de Brunel, auteurs de deux essais mérités (Parisse, 25e ; Canna, 45e), c’est encore en bout d’aile que le XV de France trouva son salut, avec Bonneval (60e) à la conclusion d’un mouvement de cinquante mètres qui alterna cette fois les pénétrations de Vakatawa et Maestri avant de chercher la solution au large.

Quand on flirte avec l’excès…

Voilà pour la part du rêve et le plaisir partagé qui fit rugir le Stade de France. Le revers de la médaille, parce qu’il y en a toujours un quand on flirte avec l’excès, se trouve -on l’a vu- dans le manque d’alternance autant qu’en défense. Tant de largesses ne seront pas toujours compensées par une aussi farouche détermination, qui plus est face à des adversaires autrement expérimentés… Surtout, en adoptant un caractère résolument offensif, le pack tricolore a largement souffert de la comparaison. Malmené en mêlée fermée (une pénalité et un coup franc concédés ; un ballon perdu ; une pénalité obtenue) avec ses « tauliers » (Ben Arous et Slimani), il n’a relevé la tête qu’en toute fin de rencontre quand Atonio et Poirot firent leur entrée en jeu. Le pack, fer de lance du XV de France jusqu’au Mondial, semble désormais à la traîne. En panne de puissance sans Louis Picamoles, blessé aux ischio-jambiers. En quête de repères et d’équilibre quand le jeu eut trop tendance à pencher vers le large, au détriment du combat.

Finalement, la victoire à trente points qui était promise aux Bleus s’est transformée en succès de rapine, 23-21, décroché au caractère, dans le sillage des exploits de Vakatawa (ses fulgurances valent bien quelques errements aériens) et grâce aux nerfs d’acier de Jules Plisson qui ne trembla jamais pour transformer ses trois coups de pied lointains. C’était sans compter une dernière ruade italienne, jusque dans les arrêts de jeu, qui sembla devoir faire craquer les Tricolores jusqu’à ce que Parisse, trop impatient, mette un terme au suspens, d’un drop raté des trente mètres. La part sombre du génie…

Guy Novès n’a pas perdu pour ses débuts. Tel qu’au commencement de ses prédécesseurs, les Tricolores ont porté leur lot de promesses, sans pour autant rassurer. Au moins est-il entré dans l’action, enfin confronté à la réalité, avec du grain à moudre. À cette heure, on ne jurerait pas que ces « miettes » ne fassent son bonheur pour préparer l’Irlande et rappeler tout son monde à l’ordre.

C’était un drôle de jour de fête… Un pèlerinage qui se termina par un bizutage : avec Bezy, Danty, Jedrasiak, Vakatawa et Camara enfin « dépucelés ». En quittant le Stade de France emporté par la nuit et vidé de ses forces, nous en étions désormais convaincus : les choses sérieuses pouvaient débuter. n

Emmanuel Massicard
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