À la poursuite du diamant bleu

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    À la poursuite du diamant bleu
Publié le , mis à jour

Pour sa première sélection en équipe de France, l’ailier a brillé face à l’Italie. Mais qui est-il ? D’où vient-il ? Ses amis le racontent.

C’était dans la nuit de samedi à dimanche, au Grand Hôtel Opéra. Il racontait, hilare, son match à quelques-uns de ses partenaires. On s’est approché. Il a fait semblant de ne pas nous voir. On s’est présenté. Son visage s’est alors figé dans l’expression de terreur qui caractérise habituellement ses adversaires du circuit à VII. « Vous voulez parler ? » Oui. « De moi ? » Oui. « Mais pourquoi ? » Au moment où on lui expliquait laborieusement l’objet de l’interview, « Viri » se tournait, comme paniqué, vers Uini Atonio et Vincent Pelo. Ne trouvant alors aucun secours dans les yeux des deux autres « Iliens » du XV de France, la star du VII se levait brusquement avant de s’esquiver à la vitesse du son. On criait : « Virimi ? » Il se tournait vers nous une dernière fois, lançant dans un regard implorant et un français parfait : « Pas encore… Pas tout de suite… Je reviens ! Je vais demander au coach ! » Il n’en a évidemment rien fait. Car l’ailier des Bleus est aussi déroutant dans la vie civile qu’il n’est insaisissable sur un terrain de rugby. Peu avant qu’il ne s’envole pour Hong Kong, l’entraîneur du Racing, Laurent Labit, l’avait d’ailleurs appelé deux fois pour l’inviter à (re) visiter les locaux du Plessis-Robinson. Et ? « Il n’est jamais venu… », souriait alors ledit « Lolo », sans pour autant faire une croix sur l’homme le plus courtisé du mercato. De ce que l’on sait, « Viri » aurait fait, une poignée de temps plus tard, le même crochet intérieur à Laurent Marti, le patron de l’Union Bordeaux Bègles…

Attachant, un brin lunaire et timide à l’extrême dès lors qu’il ne sait pas à qui il a à faire, Vakatawa était surnommé « un Indien dans la ville » par ses coéquipiers du Racing à l’époque où il traînait ses guêtres dans la banlieue rouge de la Croix de Berny. Sa seule famille, dans les Hauts-de-Seine, était alors constituée de Sireli Bobo et Simon Raiwalui, aujourd’hui passé de l’autre côté du périph’ pour grossir, sans jeu de mots, les rangs du Stade français : « Virimi a soif d’apprendre et possède un mental de fer, confie l’ancien capitaine des Fidji. Peu de gens le savent, mais il a traversé des épreuves assez pénibles après avoir quitté l’archipel. Lorsqu’il s’est brisé la jambe, peu après son arrivée en France, il a ainsi passé plusieurs semaines à l’hôpital, la faute à de graves complications postopératoires. Le foie et les reins étaient infectés. Les docteurs étaient vraiment très inquiets. Certains pensaient même que Virimi ne pourrait plus rejouer au rugby ! »

Si l’augure s’était vérifié, le XV de France aurait été privé de son plus bel attaquant pour l’ouverture du Tournoi. Oui, parce qu’on se doit d’être tout à fait clair : au Stade de France, le meilleur joueur français était en réalité fidjien et n’avait plus joué à XV depuis plus de deux ans. Étonnant, non ? « À mes yeux, soufflait Wenceslas Lauret dans les entrailles du « SDF », Virimi est le Sonny Bill Williams tricolore ! » Très à l’aise lorsqu’il s’agit de passer les bras et, pardonnez-nous l’anglicisme, jouer le « offload », la star de l’équipe de France à VII n’a pas encore la fluidité gestuelle propre à « Money Bill ». En termes d’agressivité, en revanche… « Ce qui m’épate, confiait Eddy Ben Arous, c’est la façon dont « Viri » se métamorphose dans les vestiaires. Lui qui est si doux, si gentil toute la semaine, devient carrément méchant sur le terrain. Et dire que vous doutiez de sa capacité à défendre… » Qui ? Nous ? Vraiment ? « C’est agaçant, tranche le manager de l’équipe de France à VII, Jean-Claude Skrela. Quand je parle, j’ai l’impression qu’on ne m’écoute pas : j’avais dit que Virimi était le meilleur ailier français du moment ! Et je n’ai jamais eu peur qu’un mec touchant quarante ballons par tournoi reste pétrifié dans un coin du terrain ! Pour moi, il était évident qu’il se proposerait partout ! J’espère vraiment que sa réussite donnera envie aux jeunes barrés en clubs de venir grossir les rangs du VII… »

L’anti Nakaitaci ?

Aux prémices du Tournoi, Virimi Vakatawa s’est déjà imposé comme la perle offensive que cherchait le XV de France depuis les blessures des deux ailiers sur lesquels comptait originellement Jeff Dubois : Yohan Huget et Teddy Thomas. On s’enflamme, vous dites ? Oui. Et l’on n’est visiblement pas les seuls. « Il est là pour vingt ans, lâchait un élu fédéral à la pause clope du banquet d’après-match, samedi soir. Ce mec veut tout casser, ça se voit sur sa gueule. Ça change… Nakaitaci a passé le dernier Mondial collé à la ligne de touche. » Ce à quoi répliquait un proche du cercle fédéral, dans un sourire sardonique : « Pour vingt ans ? T’avais déjà dit ça pour Loïc Jacquet et Fabien Barcella ! » Agressif, hargneux, haineux dès lors qu’il prend trente mètres d’élan pour secouer la couenne blafarde de Leonardo Sarto, « Vaka t’en guerre » ne ressemble à aucun des ailiers fidjiens squattant les terrains du Vieux continent. Quand il parle de son pote, Uini Atonio ouvre des yeux ronds comme des billes : « Il est énorme, hein ? Virimi gratte des ballons au sol. Il est même capable de jouer un contre ruck ! Quand je suis arrivé en France, j’avais l’image d’un mec qui rêvait un peu sur son aile. Il n’aimait qu’attaquer. Le rugby à VII l’a visiblement aidé à libérer la bête. Aujourd’hui, il veut aussi faire mal à son adversaire en défense. »

Virimi Vakatawa avait 19 ans lorsqu’il a quitté son île sur les recommandations d’Ifeiremi Nadore, grand reporter au Fidji Times. « Après sa grave maladie, poursuit Simon Raiwlui, je l’ai recueilli chez moi, à Antony. Pendant une semaine, j’ai eu très peur pour son état de santé. Lui aussi. Il disait d’ailleurs que ma main tremblait lorsque je lui faisais ses piqûres. » Chez le papa gâteau des Fidjiens de France, « Viri » avait trouvé du réconfort dans la lecture de la Bible, compagne de ces soirées d’hiver où même le quintal et demi du bon Simon ne pouvait le réchauffer. Raiwalui insiste : « Nous sommes tous religieux et le devenons bien plus encore en vivant hors de nos frontières : quand tes parents sont à 17 000 kilomètres, Dieu est parfois ton dernier confident… »

Bordé par Rabah Slimani

Du passé proche de Vakatawa, l’émissaire de World Rugby dans le Pacifique Franck Boivert n’a rien oublié : une famille de paysans modestes, une humble bâtisse nichée dans l’intérieur des terres et cet enfant comme touché par la main de Dieu. « La première fois où j’ai croisé Virimi, souffle Boivert, il avait 13 ans. Déjà, il jouait pieds nus avec les adultes de son village de Naitasiri. » Simon Raiwalui raconte aussi que la famille de Virimi serait fière, si elle savait ce qu’a accompli le fils prodigue. « Je ne fais pas de politique lorsque je dis que Virimi est attaché au maillot tricolore, glisse encore Jean-Claude Skrela. Quand il a été question d’obtenir la nationalité française, nous avons d’ailleurs passé un deal tous les deux. » Ce jour-là, l’ancien DTN a demandé à l’ancien Racingman d’apprendre par cœur la Marseillaise et, surtout, de s’exprimer à court terme dans un Français parfait. « L’accord a été respecté, poursuit l’ancien DTN. « Viri » est un bon garçon, honnête et droit. Sa parole est d’or. »

Samedi, au Grand Hôtel, Vakatawa avait pour chaperon Rabah Slimani, chargé de veiller sur la soirée d’après-match du franco-fidjien. Comme il est de tradition en équipe nationale, le néo-capé dut ainsi recevoir chaque verre tendu par les vieux sages du XV de France avec une dévotion sincère. Pas bégueule, « Viri » s’est prêté au jeu, faisant disparaître dans son gosier chacune des offrandes. Au moment de quitter la salle de bal, Jeff Dubois lui lançait, un brin inquiet : « Virimi, ce serait bien que tu rentres. » Prenant visiblement son rôle de tuteur très au sérieux, Rabah Slimani prit alors le jeune homme par l’épaule et sourit à l’ancien coach du Stade français : « Ne t’inquiète pas, Jeff. Je m’en occupe. » Dubois insista : « Il est fragile, ramène-le. » Peu avant d’arracher Vakatawa au décor cotonneux du palace, le « droitier » des Bleus se fendit d’un ultime sourire : « On rentrera tôt. Et je le borderai, ne t’en fais pas. » Allez viens Jeff, on sera bien, tous les trois…

Marc Duzan
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