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    Quand la France était virée du Tournoi
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Compétitions

Quand la France était virée du Tournoi

En 1931, les britanniques osèrent l’impensable : exclure les turbulents et vulgaires Français du Tournoi. Notre rugby faillit bien en mourir. Il garda en tout cas très longtemps les stigmates de cette sanction.

On a tendance à pleurnicher avec nos problèmes de calendrier, de droits télévisés, de budgets sur la corde raide. On en oublie parfois que ce n’est rien à côté de ce qui s’est passé voici quatre-vingts ans tout juste, quand le rugby français a traversé la plus grave crise de son histoire. Un coup de Trafalgar sous la forme d’une lettre arrivée par la poste au matin du 2 mars 1931 au siège de la FFR. Les quatre fédérations des Home Unions annonçaient la suspension de leurs relations avec le rugby français : « Au vu des conditions peu satisfaisantes dans lesquelles le rugby-football est dirigé et joué en France, ni nos fédérations, ni les clubs dépendants de notre juridiction ne pourront organiser de match avec la France ou les clubs français. » S’ils avaient voulu être lapidaires, les British auraient pu tout résumer dans une formule : « Vous êtes virés du Tournoi. » La décision était terrible car, depuis plus de dix ans, les Français étaient devenus une puissance du ballon ovale. Ils comptaient au moins une victoire sur les quatre autres nations mais ce rugby continental gênait les fondateurs du jeu, mais pas toujours pour de mauvaises raisons. Car dans l’Hexagone, on prenait de plus en plus de libertés avec les bonnes manières qui avaient toujours régi la bataille de l’ovale. Les Britanniques reprochaient en fait aux Français d’avoir ruiné le délicieux paradoxe qui faisait du rugby un sport de voyous pratiqué par des gentlemen. Ils nous accusaient d’en avoir fait platement un sport de voyous pratiqué par des voyous et, plus grave envore, d’y avoir introduit le diable : l’argent.

« Sauvagerie gratuite »

Tout avait commencé à partir des années 20. Le rugby français venait de gagner ses galons de sport populaire à la vitesse de la lumière. Mais ce rugby n’avait plus le même visage que son inspirateur : les étudiants de bonne famille avaient été rejoints par des bataillons de gars du « terroir », des paysans ou des ouvriers moins rompus aux « bonnes manières ». On disait même qu’Adolphe Jauréguy, la vedette des lignes arrière tricolores, était dégoûté par la façon de manger de certains de ses coéquipiers. En équipe de France aussi, le bon goût servait de frontière entre deux clans. En 1922, le XV de France avait fait sensation en décrochant le nul à Twickenham : 11-11, en marquant trois essais. Mais plus que la qualité du jeu, ce qui avait stupéfié les Anglais fut le cynisme avec lequel les Bleus avaient allègrement « bastonné » dans les regroupements avec deux « terreurs » nommées Sébédio et Lubin-Lebrère. A partir de ce jour-là, les Français furent épiés avec un soupçon d’incrédulité. Comment des invités peuvent-ils aussi mal se comporter ?

Et les exemples allaient vite abonder : la finale des Jeux Olympiques de 1924 tourna au pugilat avec des Français vexés que leurs adversaires américains soient bien plus compétitifs que prévu. En 1927, l’arbitre écossais de France/Irlande est pris à partie par la foule de Colombes et ne doit son salut qu’à l’intervention de la police. Puis vint le France/Galles de 1930. L’envoyé spécial du « Western Mail » le résuma ainsi : « En matière de vraie brutalité et de sauvagerie gratuite, ce match ne peut pas être approché dans les annales. » Les Français étaient surmotivés car ils pouvaient gagner pour la première fois le Tournoi en cas de victoire et, dès le coup d’envoi, ça tomba dru. Dans le rôle des exécuteurs en chef, Sébédio et Lubin-Lebrère avaient été remplacés par Alex Bioussa et Jean Galia. Les Gallois choisirent de répondre du tac-au-tac et ce fut une boucherie avec, comme trophée principal, la sortie du talonneur HC Day, la face ouverte par un crampon de Galia. La tension était à ce point palpable que Cyril Rutherford, secrétaire de la FFR, fit même irruption sur le terrain pour parler à l’arbitre. Ecossais d’origine, il comprenait confusément ce qui était en train de se jouer. Mais il ne sut pas avertir son président Octave Léry qui, lors du banquet, fit preuve d’une arrogance ou d’une naïveté incroyable. Au lieu de la jouer profil bas, il demanda carrément l’entrée de la France dans l’International Board. Malaise dans la salle : son alter ego, le président Lyne venait, quant à lui, de souhaiter que de tels France/Galles ne se reproduisent jamais. Sans doute conscients de leur gaffe, les « fédérastes » allaient ensuite annoncer qu’Alex Bouissa ne serait plus jamais sélectionné sous le maillot bleu. Le sacrifice d’un joueur de 30 ans ferait bien l’affaire pour calmer ces British un peu trop collet monté. Mais l’aveuglement des dirigeants français semblait sans limite car ce que le problème de la violence avait ébauché, la question de l’argent allait le conclure en beauté. Un mois après le France/Galles, douze clubs parmi les plus prestigieux du rugby français, dont le Stade toulousain, faisaient sécession. Rien que ça ! Ils étaient excédés par l’ « amateurisme marron » et l’esprit de compétition exacerbé qui régnaient dans le championnat français. C’était le bouquet, et la pièce décisive au dossier que les Britanniques montaient contre nous dans la pénombre.

Traumatisme

Avec le rceul, on se demande encore comment les patrons de la FFR ont pu autant se bercer d’illusions ; sans doute s’étaient ils laissés griser par la popularité grandissante de leur sport. Car dans les années 20 déjà, le rugby était devenu si médiatique que des industriels l’avaient choisi comme jouet ; le plus célèbre étant le chapelier Jean Bourrel, président mécène de Quillan. Les valises de billets circulaient allègrement dans le Sud-Ouest et le terrible Sébédio (encore lui) devenu entraîneur de Lézignan, avait brandi une liasse de « Pascal » au visage de Bourrel pendant la finale du championnat de 1929. Il voulait lui expliquer que tout ne s’achète pas dans la vie, mais on imagine l’impact de ce genre de scène sur les gardiens du temple britanniques. Si l’on ajoute des bagarres à répétition, la mort du jeune Agenais Michel Pradié après un plaquage du Palois Jean Taillantou en demi-finale du championnat, le cas français n’était plus plaidable en cet hiver 1931 quand les présidents des Fédérations anglaise, galloise, irlandaise et écossaise se rencontrèrent discrètement dans un hôtel de Londres, le 13 février.

Ils avaient, en plus, appris qu’avant le fameux France/Galles de 1930, les sélectionnés français avaient fait une sorte de stage de préparation à Quillan, violation flagrante des règles de l’amateurisme. Le soir du Galles/France (35-3) du 28 février, le président Lyne fit une drôle d’allusion que les dirigeants de la FFR ne voulurent pas dramatiser. Il leur restait trois jours de tranquillité. La lettre assomma les caciques de la FFR et leur nouveau président Jean Dantou. Octave Léry, averti par la presse, refusa d’y croire et, le plus tragique, c’est qu’il restait un match du Tournoi à jouer contre l’Angleterre. Les Français eurent la dignité de le gagner avec brio dans une atmosphère surréaliste. Une démarche désespérée se heurta à un mur. Du jour au lendemain, le rugby franàais se trouva banni de la scène internationale car le boycott s’étendait aux nations du Sud. Les conséquences de cette mise à l’écart furent énormes, car elle favorisa l’introduction en France du XIII, sport ouvertement professionnel. Jean Gallia en fut le missi dominici et le premier France/Angleterre attira 21.000 personnes au stade Pershing. Les jeunes talents comme Rousié, les Declaux, Dauger allaient se convertir à cette nouvelle discipline pendant que le XV de France ne pouvait s’escrimer qu’avec des nations de second rang comme l’Italie, la Roumanie ou l’Allemagne. On ne comprend rien à la défense tatillonne de l’amateurisme des dirigents ultérieurs de la FFR (jusqu’à Ferrasse) si l’on oublie le traumatisme causé par l’exclusion du Tournoi. Le XV était en train de mourir quand, dans le contexte de l’alliance franco-britannique face à Hitler, les Home Unions acceptèrent de reprendre les relations. Sauf que la défaite annula les retrouvailles. Le XV aurait pu ne pas se relever de ce contretemps mais le gouvernement Pétain vola à son secours. Son ministre des Sports, le colonel Pascot (ex-ouvreur international de l’USAP), supprima d’un trait de plume le XIII et donna la bouffée d’oxygène au XV. L’euphorie de la Libération fit le reste et le Tournoi reprit en 1947 sans que les British se départissent de leur rigorisme. Le brillant Jean Dauger, par exemple, fut cruellement privé d’une carrière internationale mais, quatre-vingts ans après la mise au piquet de 1931, devant certaines dérives du professionnalisme et avec un poil de nostalgie pour le « rugby d’autrefois », on se dit que cette gifle des maîtres d’école sourcilleux du rugby mondial avait aussi du bon.

Puis vint le France/Galles de 1930. L’envoyé spécial du « Western Mail » la résuma ainsi : « En matière de vraie brutalité et de sauvagerie gratuite, ce macth ne peut pas être approché dans les annales. » Car dans l’Hexagone, on prenait de plus en plus de libertés avec les bonnes manières qui avaient toujours régi la bataille de l’ovale.

Jérôme Prévot
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