1991, le premier «tube» de la bande à Carling...

  • 1991, le premier «tube» de la bande à Carling...
    1991, le premier «tube» de la bande à Carling...
Publié le , mis à jour

Il y a vingt-cinq ans, lors du Tournoi 1991, l’Angleterre retrouvait le chemin du Grand Chelem en battant la France 21-19. Ce fut le premier triomphe d’une génération exceptionnelle menée par un jeune capitaine que la France allait adorer détester : Will Carling.

Pour nous, Français, ça s’était terminé par une nouvelle ode au french flair, l’action du siècle conclue par Philippe Saint-André (110 mètres), parmi trois essais marqués à Twickenham. Il faut aussi revoir le dernier aplati par Franck Mesnel, un autre chef-d’œuvre. Cette « finale » du Tournoi de 1991 ressemblait à une fresque peinte sur le plafond du temple du rugby, pour figer les acteurs de son Panthéon, chacun dans son rôle : la créativité des chevaliers Français et le pragmatisme des épiciers Anglais. Les Anglais n’avaient eu besoin que d’un essai pour gagner, une accélération de Rory Underwood qui s’était offert un « café-crème » sur Jean-Baptiste Lafond. Au coup de sifflet final, les joueurs avaient sauté comme des cabris. Les fantassins avaient gagné la bataille et la foule s’était jetée sur la pelouse pour porter en triomphe les Carling, Andrew et Hodgkinson : chevau-léger de ce grand chelem tant désiré. Quant aux lourds chevaux de labours, ils étaient revenus dans les vestiaires à pied. On revoit le troisième ligne Mike Teague, hagard, la bouche ouverte à la recherche d’oxygène se frayant un passage parmi ses propres supporters, trop intimidés à l’idée de le prendre dans leurs bras. On revoit aussi, le sculptural deuxième ligne Paul Ackford, prostré sur un banc des vestiaires, géant dévitalisé par la violence de l’effort. L’Angleterre venait enfin de conquérir un grand chelem, après onze ans d’abstinence. Mais celui de 1980 n’avait été qu’un exploit isolé. À l’inverse, cette génération-là allait poser une main de fer sur le rugby européen. Pour la première fois depuis les années vingt, la nation fondatrice enfilait enfin un costume à sa mesure, celui du rugby le plus riche du monde en termes de pratiquants.

Effacer les humiliations du passé

Ce grand chelem 1991 ne se comprend qu’à travers les humiliations du passé. Les années quatre-vingts si médiocres, la première Coupe du monde totalement manquée et le Tournoi 1990, survolé en termes de qualité de jeu mais terminé par une humiliation en Écosse (7-13). « Nous avions perdu là-bas, alors que nous étions favoris. Un souvenir très douloureux, pour la première de Flower of Scotland en plus. En 1991, nous nous étions promis de gagner quitte à choisir un jeu moins spectaculaire », se souvient Richard Hill, le demi de mêlée. Pour le grand public, la figure de proue de cette équipe s’appelait Will Carling, un trois-quarts centre trapu que les Français trouvaient suffisant. Officier dans l’armée il s’était vu offrir ses galons de capitaine à 22 ans, fin 1988. Aujourd’hui, on aurait presque envie de le plaindre tant son nom fut associé à des commentaires désobligeants, surtout par les Français qui cristallisèrent sur sa personne leur complexe d’infériorité. Un quart de siècle plus tard, on ne peut que constater que Will Carling n’était pas un tocard, même s’il n’allait pas très vite et s’il n’avait pas inspirations d’un Codorniou. Mais il tenait debout sous la pression et sa technique n’était pas si médiocre : « On a coutume de dire que Will était un joueur ennuyeux et négatif, mais son apport au rugby anglais fut énorme. Il était rapide, puissant et pouvait aussi distribuer. En tant que premier centre, il fonctionnait très bien avec Peter Winterbottom, notre flanker, rapporte Jeremy Guscott, son partenaire au centre et son exact opposé. En fait, il n’avait pas besoin de beaucoup commander sur le terrain… ».

Nous avions perdu en Écosse en 1990, alors que nous étions favoris. Un souvenir très douloureux, pour la première de Flower of Scotland en plus. En 1991, nous nous étions promis de gagner quitte à choisir un jeu moins spectaculaire. »

Richard Hill confirme : « Ce n’était pas facile pour lui, un trois-quarts de commander un pack aussi expérimenté que le nôtre. Je crois qu’à part Jason Leonard qui débutait, aucun joueur n’avait moins de 30 ans. » Will Carling l’a lui-même reconnu. Il n’était pas un leader de jeu au sens technique du terme : « Étais-je meilleur que d’autres centres de ma génération ? Je n’en suis pas sûr. Si j’ai amené quelque chose, c’est peut-être sur l’aspect mental. L’Angleterre n’avait pas brillé depuis longtemps et l’idée dominante, c’était que ce n’était pas très grave. Beaucoup de joueurs se rassuraient en se disant que leur club avait plus d’importance. C’est tout juste si une sélection ne leur permettait pas de gagner une place de titulaire à Leicester ou à Bath. » Carling fut le catalyseur d’une révolution anglaise. Quand il débarqua en sélection, le XV de la Rose était le vestige d’un amateurisme centenaire, une sorte de club de fils de famille sans ambitions démesurées : « Moi, je sortais des sélections scolaires et j’avais envie de briller sous le maillot blanc, tout simplement. J’ai tout de suite tenté de faire passer ce message… » Il lui fallut moins de deux ans pour transformer l’Angleterre en machine de guerre.

Geoff Cooke, héros méconnu

Mais quand on lit les divers témoignages un autre nom revient sans cesse : Geoff Cooke. « Oui, ce fut le premier vrai manager de l’équipe. En tout cas, le premier homme d’entreprise à ce poste », poursuit Richard Hill. « Il a vu en moi des qualités de compétiteur alors que personne ne parlait de moi pour le poste », reconnaît Carling. Geoff Cooke n’avait jamais été international, il n’était que le sélectionneur de la province du Yorkshire, mais la RFU avait décelé chez lui les qualités d’organisateur qui manquaient à la sélection. « La révolution a commencé avec lui. Son organisation et sa façon de gérer les hommes étaient nouvelles. Avant lui, on ne revenait pas sur les raisons pour lesquelles on avait loupé, ou mal terminé une action… Certains détestaient la façon dont il nous réunissait devant un tableau avec des schémas de mêlées ou de touche. Il tirait le nom d’un joueur au sort et celui-ci devait expliquer aux autres ce qu’il ferait sur les deux prochaines phases… », témoigne Rory Underwood, l’ailier si doué.

Il fallut finalement peu de temps à Geoff Cooke et à Will Carling pour réveiller le géant assoupi. Le Tournoi 1990 faillit être un triomphe, celui de 1991 devait l’être coûte que coûte. En France, on se souvient de l’épilogue du 19 mars, mais pour les Anglais, le moment le plus fort eut lieu le 19 janvier : « Nous n’avions plus gagné à Cardiff depuis vingt-huit ans… Nous nous étions entraînés à Gloucester et Geoff Cooke, pendant nos séances, nous avait passé l’hymne gallois à fond. Et pareil dans le bus qui nous amenait vers Cardiff. Il voulait que nous en soyons imbibés, pour que le jour du match, il ne nous fasse aucun effet. À cette époque-là, la foule le reprenait et les adversaires étaient censées accuser le coup… » Le stratagème marcha à la perfection, les Anglais estourbirent de faibles Gallois 25-6, avec un seul essai de Mike Teague sur un départ après mêlée : un vrai match de commando. « Nous avions un plan de jeu très simple. Nous ne privilégions pas la beauté, c’est clair. La leçon de Murrayfield avait porté ses fruits. Mais je n’avais jamais vécu un avant-match aussi tendu que celui-là », se souvient l’arrière-buteur Simon Hodgkinson. Les images font état d’un maximum de coups de pied de pression pour obliger les Gallois à concéder des mêlées à cinq. Mais le Tournoi était lancé. En plus le match fut marqué par un retentissant boycott de la presse par les joueurs en état de siège. « Ça venait de notre mésentente avec la RFU. Nous avions accepté que la BBC vienne dans notre vestiaire, mais nous voulions qu’elle paye, à peine 500 livres pour toute l’équipe, mais c’était pour le principe. La RFU était d’accord, puis elle a estimé ensuite que c’était contre les règles de l’amateurisme. Nous étions furieux », détaille le bouillant talonneur Brian Moore, autre grand ami des Français.

Brian Moore : l’avocat au langage fleuri

Car à l’époque, le rugby était agité des premières tractations du préprofessionnalisme, et surtout ce XV de la Rose recelait pas mal de forts caractères : « Brian Moore était avocat. Il avait le verbe pour lui. Il était très fort pour exciter les Français à travers quelques déclarations d’avant match et durant le match lui-même. Vous étiez un peu indiscipliné à cette époque-là, je crois, reprend Richard Hill. Mais Brian Moore avait un vocabulaire très riche, très particulier, avec par moments un peu de poésie et les autres avants ne le comprenaient pas toujours… » Le demi de mêlée ne se fait pas prier pour égrener ses souvenirs : « Les gars avaient tous un métier à ce moment-là. Ils étaient sans doute plus intéressants qu’aujourd’hui. Rory Underwood était pilote de chasse dans l’armée de l’air. C’est quand même une vie particulière. Il pouvait marquer des essais incroyables. Il avait une autre particularité. Il ne buvait pas d’alcool et il n’aimait pas partir en stage ou en tournée car à ce moment-là, c’était encore l’occasion de faire la fête et de se lâcher. » Cette équipe d’Angleterre serait très vite jalousée, voire détestée par les Français qui perdraient huit fois de suite contre elle (1989-1995). Son pack ressemblait à une bande de brigands impitoyables. La deuxième ligne Ackford-Dooley alimentait tous les fantasmes. « Ils étaient tous les deux policiers. Mais Wade Dooley était celui qui « réglait les problèmes », si vous voyez ce que je veux dire. Ackford était plus doux, c’est normal, Ackford travaillait derrière un bureau alors que Dooley patrouillait dans la rue, il avait l’habitude d’intervenir quand ça chauffait. » C’est vrai que la machine de guerre anglaise vivait encore sous le régime de l’amateurisme et à lire les notices biographiques des joueurs, on voyait des vies défiler. Le troisième ligne Peter Winterbottom par exemple, à ses débuts, Pierre Salviac nous l’avait d’abord présenté comme un éleveur de chèvres dans le Yorkshire. Puis quelques années plus tard, le campagnard était monté à la ville : « Je travaillais à la City, je tentais de concilier mon boulot avec ma vie de sportif de haut niveau. À mon bureau, je travaillais avec sept gars formidables qui me couvraient quand je devais m’absenter un peu trop longtemps. En échange, je leur filais tout mon quota de places pour les matchs internationaux… »* Lire Behind the Rose, playing rugby for England, de Nick Cain et Stephen Jones. Éditions de la RFU.

Jérôme Prévot
Voir les commentaires
Réagir

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?