De vieux héros sous cloche

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    De vieux héros sous cloche
Publié le , mis à jour

Un homme rejoue mentalement plusieurs séquences de son enfance. Avec pour personnage principal : un gamin de 8 ans. Pour décor d’ensemble : un stade municipal et ce club-house qu’il voit, avec un brin de naïveté, comme une sorte un peu particulière de saloon. Moteur. 

Décidé ce matin de mettre mes vieux héros sous cloche. Au début ils avaient l'air plutôt content de quitter la nuit sans fin du sous-sol où j'entrepose mes souvenirs. Les bons. Les mauvais. Les brutaux. Les truands. Mon sous-sol aux souvenirs, ça doit ressembler à une immense rue de la truanderie. Une immense rue gisant six pieds sous terre. Les bâtiments qui la bordent de part et d'autre ressortent tous d'une architecture différente. Ici un saloon et c’est même un saloon qui s’ouvre sur une sorte désuète de clubhouse.
Plus loin, un terrain de rugby. La pelouse ça fait comme une vieille chienne pelée par la gale. Un terrain plongé en permanence dans une demi-pénombre. Le sommet des poteaux ne s'aperçoit qu'à peine. A faible distance ils se laissent deviner. Depuis l'entrée du stade on se croirait plutôt sur le point de pénétrer dans une chapelle ardente. Et même à faible distance, ces poteaux on dirait quatre mats bousculés dans la nuée noire d'un typhon. Au pied des poteaux, un gamin haut comme trois pommes se tient accroupi. Prêt à jaillir sous le moindre ballon qui viendrait à vriller entre les barres. Pour ce gamin, vous savez, les ballons bottés de nuit sont autant d'étoiles filantes qui strient le ciel avec des reflets vif argent de poisson lune. Pourtant personne, en dehors de lui, dans ce stade ainsi donc repoussé sous la brume. Et néanmoins c'est chaque nuit qu'il y revient. Mourir de la petite mort des rêves. Pour ce gamin, c’est toujours dimanche et il pleut en amour.
Rester là à attendre que les étoiles ne se décident enfin à scintiller comme des ballons bottés haut dans le ciel, parfois ce gamin il s'en lasse. Alors la mort dans l'âme il se lève. S'en va voir ailleurs. C'est souvent qu'il pousse jusqu'au saloon. Ce saloon qui s’ouvre donc sur une sorte de clubhouse. Un clubhouse où l’on peut voir des joueurs d’un autre âge. D’une toute autre époque. Certains sont ouvriers. D’autres enseignants. Certains occupent un emploi «  à la ville. » D’autres tiennent des bistrots ou des magasins de sports. Certains étudient la médecine ou apprennent les métiers de la terre en réglant leurs pas encore mal assurés sur le bruit de caoutchouc des bottes paternelles. 
En dehors de ce lieu clos sur lui-même, tous ceux-là, pourrait- on croire- les classes sociales sont à cette époque beaucoup plus marquées qu’aujourd’hui-, oui, tous ceux-là n’auraient, pour ainsi dire, rien à voir- rien à faire les uns avec les autres. Ensemble. Sauf que là, une étrange magie opère. Lorsqu’il pousse la porte de ce saloon, qu’il se faufile, pattes douces, jusqu’au cœur de ce clubhouse d’un autre âge, le gamin est à chaque fois témoin de cette aventure commune un peu hors sol.  Une aventure dont chaque nouvel épisode s’écrit, d’un dimanche à l’autre, court sur la semaine, bat les rues, les campagnes, rythme les cœurs au quotidien, le temps d’alimenter les souffles. Le temps de vivre le plaisir et la male innocence d’une rencontre. De survivre à l’après match avec le secours de quelques fables. L’après-match, ce moment si particulier où tout reste souvent à refaire, défaire, et c’est comme si tous ces hommes aux profils tellement disparates faisaient encore un pas de plus pour faire corps, ne faire qu’un, comme si leurs cœurs s’agrégeaient, après la fatigue des corps, par la seule grâce de l’amitié. Cette amitié virile, il y a beau temps que le gamin en est convaincu,  n’a pas son pareil pour cimenter les différences. Surmonter les écarts que la société a toujours pris un malin plaisir à creuser entre les gens. Lorsqu’on vous apprend très tôt qu’il sera toujours plus difficile de remonter d’un cordonnier que de descendre d’un marquis, un clubhouse déguisé en saloon de cette espèce a au moins le mérite d’entretenir l’espoir de l’avènement, un jour prochain qui sait, d’un monde sans barrière.   
Pour ce gamin, oui, c’est toujours dimanche et il pleut en amour. C’est même un gamin qui se souvient qu'il a les poumons fragiles. Qu'il lui faudrait une saison plus sèche. Qu’à force de maudire l’univers d’en dehors du stade, ça a du tuer plus de monde que la sécheresse. Alors il s'en retourne vers ses idoles. Ses demi-dieux à lui, rien qu’à lui. Lorsqu’il parvient à tromper la vigilance des « grands » et qu’il arrive à grappiller quelque secondes parmi les joueurs dans leur clubhouse, son saloon à lui rien qu’à lui,  c’est comme s’il prenait place au balcon du plus grand cinéma du monde. Au saloon ces dieux d'une autre sorte portent des traînes-poussières. Sont tout en nerfs. Ne détestent pas le gras. Faits d'un métal plus froid que le givre. Savent rendre une justice impitoyable. Nette. Expéditive. S'y entendent à peser les cœurs. Ne prennent que ceux qui le méritent. Parfois ils vont les pendre au petit matin avant que le soleil se lève. Ce gamin envie ses idoles tout en se méfiant d'elles. Il sait qu'elles carburent au mauvais whisky et au « banga japonais » comme a hurlé une fois, ce pilier aux airs graves et rogues de sergent du 7em de cavalerie. Aux proverbes frelatés de la Bible. Le rugby, pour ce gamin de huit ans-trois pommes et demie, est tissé de quelques séquences mémorables où des cow-boys en crampons tentent de remettre un peu d’ordre dans ce triste monde.
En silence, alors il les regarde faire. Celui qui surveille sa bouche veille sur son âme. Ça aussi il le sait. S'il pousse les portes de ce saloon, c'est dans un but bien précis. Qu'on lui parle un peu de la mort. Soit qu'on l'ait vue de ses yeux. Soit qu'on ait pu prendre de ses nouvelles par la bouche de quelque voyageur- comprendre : un joueur d’en face. Si étrange que cela puisse paraître, la mort, par le biais de ces racontars, il l'apprivoise. La vie il croit déjà la connaître. Sa vision de la vie est sans nuance. La vie, d'après ses propres critères, est peuplée d'hommes forts ou d'hommes faibles. Les hommes forts en ont marre de la façon dont on les regarde. Les faibles regrettent la façon dont on ne les regarde plus. Ce gamin, je vais vous dire, il aurait intérêt à grandir un peu. Et en vitesse.
Décidé ce matin de mettre mes vieux héros sous cloche. Au début ils avaient l'air plutôt content de quitter la nuit sans fin du sous-sol où j'entrepose mes souvenirs. Les bons. Les mauvais. Les brutaux. Les truands. Mon sous-sol aux souvenirs, ça doit ressembler à une immense rue de la truanderie. Cette rue c'est Babylone. C'est l'Atlantide. Un stade municipal d’un autre âge. Un stade ok corral où se rejoue chaque dimanche une nouvelle version de « La charge héroïque. » Un stade de rugby bâti comme une nef très ancienne qui a connu le cœur de bien des ports. Échappé à bien des périls. On s'en doute. Sur la mer ou au large d'îles défendues par des récifs cannibales. Cette nef échouée en cale sèche, c'est tout planté au milieu d'un désert de souvenirs comme un vieux décor de cinéma. Un bric à brac fantôme qui a failli être emporté bien des fois par la violence des vents. Lorsqu'ils soufflent, les vents lèvent une odeur de chose qui ne sert pas. Plus. Une odeur d'âge d'or.

benoit_jeantet
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