Simon : «Je ne vois plus de gens heureux...»

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    Simon : «Je ne vois plus de gens heureux...»
Publié le , mis à jour

Il y a Camou, et Laporte. Sans oublier, évidemment, Salviac qui ne "boxe" pas dans la même catégorie. Tous trois sont en lice pour la présidence de la FFR et devront composer avec un quatrième candidat. Cette fois, pas d'homme seul mais un tandem qui se dessine : Alain Doucet et Lucien Simon. Le secrétaire général de la FFR, qui démissionnera de son poste après le Congrès de Pau (début juillet), fait équipe avec l'ancien président d'Aix-en-Provence, figure de la LNR et avocat au quotidien. L’inclassable Lucien Simon, qui pose ici sa conception du rugby, affirme ambitions et convictions avant de détailler les dessous de son engagement. Interview en toute intimité.

D’où vous est venue l’idée de vous lancer dans le débat politique ?

Quand des proches m’ont dit qu’ils avaient du mal à se satisfaire de l’alternative Camou-Laporte et qu’ils pensaient qu’une troisième voie pouvait être envisagée. Ou une quatrième si l’on se souvient que Pierre Salviac aussi est candidat.

 

Mais le départ de tout c’est quoi, un constat sombre ? Vous êtes inquiet pour l’avenir de ce jeu ?

Très. Je suis même apeuré. Je crains que la dynamique actuelle nous conduise à transmettre à nos enfants un rugby bien moins beau que celui que nous ont transmis nos pères. Je ne vois plus de gens heureux. Je ne vois que des gens angoissés ou tristes, accablés par la somme de contraintes qu’on leur impose. Les présidents de Pro D2 ne savent plus comment boucler un budget. Ceux de Top 14 se jalousent, s’invectivent, se détestent. Le rugby amateur est en souffrance. Le rugby était un passeport pour le merveilleux. D’un député qui te disait qu’il était rugby parce qu’il avait joué deux matchs en universitaire, au moindre quidam, il n’y avait plus de hiérarchie, plus de barrière. « Être rugby » c’était d’ailleurs un qualificatif. C’était une façon de vivre, d’accepter des règles, une organisation, c’était l’apprentissage du courage, de l’humilité, de la fête, du partage, d’une forme de liberté aussi.

 

Et tout ça a disparu ?

On voit bien que nous sommes dans une impasse. Le rugby, comme le dit Jean-Pierre Rives, c’est une église où tout le monde a sa place, où personne ne jalouse personne. Or, qui prétendrait que ce soit toujours le cas ? Aujourd’hui, on est arrivé à ce point de cynisme où les gens souhaitent la défaite de l’équipe de France, souhaitent que Toulon, quand il est en finale européenne, perde. Et ce qui vaut pour Toulon, vaut pour Clermont, Paris ou Toulouse. On est dans l’aigreur, la mesquinerie, la jalousie, le mépris. J’ai honte de voir que ce sport que j’aime, ce sport magnifique, puisse se réduire de la sorte à toutes les bassesses de la terre. Ce n’est pas ça le rugby.

 

Je me fais l’avocat du diable. On va vous rétorquer que c’est la modernité !

Oui, ou « c’est le sens de l’histoire », « on ne peut rien y faire » et autres fadaises du genre… Comme si nous n’étions plus aux commandes de rien. De deux choses l’une alors, soit on laisse le train filer et on renonce à tenter de prolonger ce qui nous a fasciné. On ronchonne en silence, on se perd dans la nostalgie. Soit on a des idées, un semblant d’énergie et on se lance dans la bataille. Moi, je n’ai pas envie de renoncer au merveilleux. Ce sport m’habite depuis que je suis enfant. J’ai pris le club d’Aix-en-Provence en division Honneur pour le mener en Pro D2. Je baigne dans cet univers depuis toujours et je ne supporte pas de le voir partir de la sorte en déliquescence.

 

La faute à des hommes en particulier ?

Non, c’est la faute d’un système. Les hommes ne sont coupables que de légèreté, d’insouciance. On se laisse porter, anesthésier…

 

Et quand on se réveille il est trop tard ?

Oui, on s’habitue à tout et c’est terrible. Les doublons par exemple, la somme incroyable de joueurs étrangers dans nos championnats, les jeunes que l’on abandonne. On est dans une forme de totalitarisme. Les choses se font lentement, insidieusement. On s’habitue lentement au ridicule… C’est ça le totalitarisme, vous savez…

 

Vous êtes d’accord pour dire que le rugby n’a jamais su répondre à la question de son devenir ?

Bien sûr, c’est la question fondamentale. Après quoi court-on ? Que veut-on faire du rugby ? Est-on prêt à renoncer à l’épanouissement des individus pour la seule performance ? Aujourd’hui, soit dit en passant, ce n’est ni l’un ni l’autre. Plus personne ne s’épanouit, les jeunes abandonnent leurs études à des fins dramatiques, mais en plus on ne gagne pas… Notre âme s’en va insensiblement. Je ne dis pas qu’on l’a totalement perdue, mais cela pourrait vite arriver.

 

Autre question : que veut-on faire de l’équipe de France ?

Bien sûr. Et de la jeunesse ? Et des championnats ? Veut-on continuer à opposer les uns aux autres, ou tenter à nouveau de rassembler ?

 

Voilà au moins pour le constat général. Mais que préconisez-vous concrètement pour faire changer les choses ?

Une précision d’abord : ce n’est pas mon combat ! Depuis le début, je partage mes réflexions au quotidien avec Alain Doucet et Éric Champ notamment et je tiens absolument à les associer à cette interview. Nous sommes partis ensemble, nous finirons ensemble.

 

Qu’il me soit d’ailleurs permis ici de dire qu’Alain Doucet a réfuté à notre rédaction la rumeur selon laquelle il devait rejoindre le camp Laporte. Mais vous-même avez été approché par le camp Camou…

J’ai effectivement déjeuné en compagnie d’Éric avec Serge Blanco et Pierre Camou. Ce ne sont pas mes ennemis. J’ai le plus profond respect et même une forme de tendresse pour eux. Comme j’ai le plus profond respect pour Bernard Laporte dont je n’ai cessé de dire à une époque où ce n’était pas si facile qu’il était à mon sens le meilleur manager du rugby français. Sa passion pour ce jeu est sans faille et c’est, à mes yeux, quelque chose qui compte.

 

Mais vous ne les aimez pas au point de partir avec eux ?

Chacun ses idées, chacun son programme.

 

À propos de programme allons-y. Vous avez notamment une idée concernant le championnat qui, de prime abord, va faire hurler quasiment tout le monde…

Un mot tout d’abord pour dire qu’il y a selon moi deux tabous absolus. Deux choses sur lesquelles on ne transige pas, on ne négocie pas : la formation de notre jeunesse, son épanouissement et l’équipe de France. Ce sont les priorités absolues et on y reviendra j’espère.

 

Allons d’abord sur votre formule du championnat.

Je pars du constat que l’une des plus grandes faiblesses du rugby français actuel, c’est l’absence de partage, c’est la ségrégation, le manque d’espérances des plus petits. Je crois qu’il est impératif de rassembler au lieu de diviser et c’est la raison pour laquelle je préconise un championnat à plusieurs étapes dont on va voir qu’il répond, indirectement, à l’ensemble de nos problématiques. Il commencerait par une formule à 32 clubs, ceux du Top 14, ceux du Pro D2 et deux clubs invités (F1, équipes fédérales ? Ce serait à définir). Cette formule s’accompagnerait de 4 poules de 8 clubs dans un premier cycle. Ce qui donnerait lieu à 14 matchs. Après quoi viendraient les play off (2 poules de 4) et les play down (2 poules de 4). On conserverait les demies et la finale. Cette formule se déclinerait aussi vers le rugby amateur pour quatre divisions.

 

Cela va passer pour un retour en arrière…

Laissez-moi le temps de m’expliquer. Je crois modestement que notre sport a plus besoin d’événements que de feuilletons. Le Top 14 est un formidable feuilleton mais qui atténue tout et notamment la Coupe d’Europe. Quand vous avez vu deux fois Clermont-Toulon en Top 14, les matchs européens ne signifient plus grand-chose pour la quasi-totalité d’entre eux. Je crois aussi que des clubs historiques comme Béziers, Mont-de-Marsan, Dax, Bourgoin, etc, renaîtront de leurs cendres, retrouveront des partenaires et de l’espoir si, tous les ans, ils ont la possibilité d’accueillir de nouveau Toulon ou Toulouse, ou Paris, etc...

 

Mais les grands clubs ne vont pas être d’accord ?

Je n’en suis pas si sûr que vous pour avoir beaucoup partagé avec des présidents amis. Cette première phase permettra aux grands clubs - il faudrait d’ailleurs savoir ce qu’est un grand club : pour moi Tyrosse est un grand club ! - de faire jouer des jeunes joueurs, de laisser les internationaux à disposition (soit de l’équipe de France, soit au repos) pour mieux préparer ensuite la Coupe d’Europe et un championnat du monde des clubs qui me semble aujourd’hui incontournable et qui pourrait se jouer tous les deux ans. La formule reste à trouver. J’en ai beaucoup parlé avec mon ami Bruce Craig qui, au départ, me traitait de fou et fini par me dire que finalement ce n’est pas si mal, les Anglais pouvant copier cette formule en intégrant la Ligue celte… Nous n’en sommes pas là, mais il faut avancer. Je n’ai rien contre les grands clubs, soyons clairs. Ils sont indispensables au caractère offensif du rugby, ils aiguillonnent les autres. Et si cette première phase sera économiquement peu rémunératrice pour eux, ils se retrouveront dans la seconde.

 

Deux produits pour le prix d’un. Mais Canal peut-il être d’accord ?

Pourquoi non ? D’abord il faudra arrêter de penser que c’est la télévision, quelle qu’elle soit et quels que soient ses mérites, qui dirige le rugby français… Ensuite, si je revendique le rêve, je me défends de la folie… Canal a un rôle éminent à jouer, nous sommes tous d’accord, mais je suis certain qu’il peut s’y retrouver. Et il nous appartiendra de le convaincre.

 

La place nous manque pour tout évoquer. Laissons le championnat dont la formule semble suffisamment claire même si on ne rentre pas dans les détails, pour la jeunesse qui vous semble prioritaire. L’équipe de France aussi. Que comptez-vous faire ?

Tout est imbriqué. La formule, la jeunesse, l’équipe de France. Sans une véritable formation, il n’y a pas d’équipe de France. On le voit bien aujourd’hui. Depuis des années, on traîne en bas du classement du Tournoi, le Mondial fut une catastrophe, même si je m’interdis de faire de Philippe Saint-André un coupable bien facile. On voit bien que Guy Novès, dont on ne saurait nier la compétence, ne fait guère mieux. C’est notre rugby qui est malade et ce n’est pas en trouvant des boucs émissaires que l’on va améliorer les choses.

 

Autre sujet particulièrement urticant, et difficile : la place des étrangers dans le rugby français !

Toute réglementation est source de fraudes. Les lois sont faites pour être contournées. La principale morale, c’est de gagner.

 

C’est l’avocat qui parle ?….

Non, le simple citoyen… Les Jiff ne satisfont plus, on le voit bien. Mais l’élargissement de l’assiette avec le championnat que je propose permettra aux jeunes joueurs de s’illustrer. Et j’en reviens à votre question initiale : tout est dans tout. Les jeunes avec cette formule ne seront pas tous tentés d’aller « faire banquette » dans les clubs prestigieux. Avec ce championnat, ils sauront qu’en affrontant les grosses écuries on les verra à l’œuvre.

 

Mais quid des étrangers ? Faut-il aller vers un consensus limitant leur présence sur les feuilles de matchs ?

Tous les présidents seront d’accord sauf un. Il y en aura toujours un pour dénoncer le consensus. Je n’y crois donc pas. La pression liée à l’immédiateté des résultats, fait que les dirigeants ont peur et qu’ils se sécurisent en recrutant à tout va des joueurs supposés plus matures que leurs espoirs. L’exemple de Castres et du Stade français, champion de France et finaliste en titre jouant des coudes pour ne pas descendre, est source d’angoisse pour l’ensemble de la communauté. La formule de championnat que je préconise devrait atténuer ça. La peur de la relégation sera moindre, la qualité du jeu devrait s’y retrouver et l’angoisse mortifère devrait disparaître pour partie. L’économie s’y retrouvera aussi - il sera plus facile d’asseoir des partenariats sur la durée ; il ne sera peut-être plus utile d’avoir quatre joueurs de très haut niveau à chaque poste - mais aussi les jeunes. Les clubs n’hésiteront plus à les lancer dans le bain. Et s’ils sont bons, ils joueront et les choses se décanteront d’elles-mêmes. De sorte que l’équipe de France aussi s’y retrouvera. Tout est dans tout, je le répète.

 

Les doublons championnat/équipe de France ?

C’est une hérésie. On ne fait pas une boum à côté d’un opéra. Je n’ai rien contre la boum, mais l’équipe de France c’est sacré. Personne ne doit jouer ce jour-là. Il faut absolument proscrire les doublons.

 

Nous aurons l’occasion de revenir dans les détails des compétitions. En attendant, un mot tout de même sur la dichotomie Ligue/FFR ?

Les structures organisatrices se doivent d’être au service des clubs. Mais on en revient au problème initial, au constat que notre rugby marche sur la tête. La fracture entre ces deux institutions vient du fait qu’elles ne se voient plus, ne communiquent plus et donc finissent par se jalouser, se mépriser. Il en va de même du rugby pro et du rugby amateur faute de passerelles. C’est la raison pour laquelle je crois impératif de rassembler, de réunir plus que de diviser.

 

Vous avez quand même la nostalgie du rugby d’autrefois ?

Je regrette surtout la normalisation de tout. Que le rugby garde ses stars et nous redonne des héros… Le rugby fabriquait des personnages exceptionnels, les mettait en lumière, alors que plus personne n’émerge aujourd’hui. Les stars ne comptent pas elles ne nourrissent pas notre imaginaire. Les héros, c’est autre chose… Le rugby a une dimension mythologique qu’il faut préserver.

 

Votre propos est incontestablement séduisant, mais je ne sens pas, chez vous, une envie farouche d’aller au combat. Vous attendez quoi ? Vous espérez quoi ? Que des gens viennent à votre soutien ? Un plébiscite ?

Je n’en demande pas tant, même si, bien sûr, je serai sensible à des soutiens. Pour le reste, je vais vous dire. J’aurais rêvé d’être un grand joueur. Je n’ai jamais rêvé d’être président de la fédé. C’est une charge énorme dont, en l’état, je peux très bien me passer. Je n’ai jamais été habité par la quête du pouvoir. Simplement, je ne supporte pas l’évolution de notre sport et je crois de mon devoir de faire quelque chose, de ne pas rester les bras croisés au bord de la route. Si nous sommes nombreux à penser de même, on se retrouvera. Le rugby est une affaire collective. Et que je sois président, vice-président ou simple soldat importe peu. Ce qui m’importe c’est que les choses changent.

Jacques Verdier
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