Les jeunes joueurs français en retard

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    Les jeunes joueurs français en retard
Publié le , mis à jour

La faiblesse de la pré-formation française et l’afflux de jeunes joueurs étrangers expliqué par Franck Corrihons, l’entraîneur technique de Grenoble.

L’intégration de jeunes étrangers dans les centres de formation est devenue monnaie courante. 50 % du recrutement dans les centres concernerait des étrangers l’an prochain…

J’ignore si ces chiffres sont corrects mais, si c’est le cas, ils ne font que confirmer que notre niveau de pré-formation est très bas. Quand on recrute un étranger, qui plus est en centre de formation, c’est d’abord un constat d’échec, parce que l’on n’a pas su trouver son équivalent dans la région. On ne le fait pas par plaisir.

Pourquoi, alors ?

Si les clubs vont chercher des joueurs très jeunes hors de leurs frontières, c’est tout simplement parce qu’ils ne disposent pas de joueurs de même niveau dans leur habituelle zone de chalandise. Ce n’est pas par plaisir, mais par nécessité. C’est malheureux, mais le constat, c’est qu’on accumule les retards au niveau des jeunes dès la pré-formation, que ce soit au niveau technique ou physique. Dès les moins de 12 ou moins de 14 ans, en termes de motricité, de coordination, on prend du retard. Tous les autres pays l’ont compris depuis longtemps. On est en train de le combler, mais il faudra du temps.

À quels niveaux ?

Dans l’approche même de la formation, nous sommes archaïques. Dans n’importe quel autre sport, on travaille très jeune le développement physique… Cela est vrai au hand, au foot, au tennis… Et au rugby, dès qu’on parle de préparation physique avant l’âge de 14 ans, il y a une levée de boucliers ! Tout ce qui est travail de pliométrie, de gainage, de proprioceptivité, de musculation à charges légères, est négligé.

Que les jeunes français ne soient pas formés physiquement, soit. Mais on ne peut pas croire que les jeunes Fidjiens effectuent ce travail sur leur île dès leur plus jeune âge…

Si, ce travail se fait ! Mais naturellement… Le problème, en France, c’est que la jeunesse ne fait pas de sport ! On se confronte aujourd’hui à la génération Internet, tablettes et malbouffe. Des études ont montré récemment que le niveau moyen d’aérobie avait baissé de façon colossale. Avant, les gosses jouaient dehors, au foot, à la pelote, grimpaient dans les arbres, que sais-je… Aujourd’hui, ils n’en ont même plus envie ! Et à l’école, on ne fait pas de sport… Du coup, en deux séances par semaine au rugby, il faudrait rattraper tout ce retard. Ce n’est juste pas possible ! En revanche, les petits fidjiens vont courir dix bornes pour aller à l’école et jouent dehors, développant sans le savoir leurs aptitudes. Quant aux jeunes néo-zélandais ou australiens, et même aux Anglo-Saxons en général, leur système permet de faire du sport tous les jours à l’école.

Dans ce contexte, comment de jeunes talents français peuvent-ils émerger ?

Il n’y a pas de hasard : les gosses que nous récupérons aujourd’hui sont issus de familles où ils ont été sensibilisés au sport, bercés par l’envie de se dépasser. C’est lié au contexte, à l’éducation, à la région dont on est originaire, aussi. C’est assez sociétal, en fait.

On parle beaucoup de la qualité de la formation française. Mais le niveau des formateurs est-il globalement satisfaisant ?

Il y a un gros travail à effectuer au niveau de leur formation, c’est clair. Le constat est dramatique, mais au-delà du nombre de joueurs, le nombre d’entraîneurs étrangers en France est symptomatique. Hormis au Stade toulousain, il n’existe plus aucun staff qui ne compte aucun étranger… Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que les présidents n’ont pas confiance en nos éducateurs ? C’est un vrai sujet et franchement, ça craint.

D’où notre question initiale : le niveau de formation des éducateurs est-il suffisant ?

Le problème, aujourd’hui, c’est qu’on a des formateurs qui se prennent pour des entraîneurs, qui ne parlent que résultats et compétition. Pour la formation des joueurs, c’est contre-productif. À Grenoble, nous avons pris le pari de faire de la formation du joueur le centre du projet, plutôt que les résultats de nos équipes. Avec douze joueurs sélectionnés des moins de 16 aux moins de 20 ans, nous devons être le club le plus représenté. Cela prouve peut-être que notre vision n’est pas la plus mauvaise.

Le projet du développement du FCG passe, à moyen terme, par l’intégration de ces jeunes internationaux, qui ont d’ailleurs signé leurs premiers contrats espoirs. Reste encore le plus difficile : les faire jouer en Top 14…

La prochaine étape, c’est qu’ils jouent, bien sûr. C’est bien beau de dire qu’ils s’entraînent avec les pros, mais maintenant, il va falloir qu’ils acquièrent du temps de jeu. Olivier Magne disait dans vos colonnes qu’ils passent trop de temps à rentrer dans des boucliers, je rajouterai qu’ils passent trop de temps à en être ! Tous les staffs se cachent derrière l’excuse d’un championnat difficile, mais je crois que des garçons peuvent ne pas décevoir. Encore faut-il leur donner leur chance…

D’ailleurs, à performance égale, les staffs ne sont-ils pas plus tolérants avec un étranger qui vient d’arriver qu’envers un jeune issu de la formation ?

Quand tu recrutes un joueur, c’est un investissement. Il faut bien lui trouver quelques qualités, sinon tu passes pour un c... Alors, on lui donne du temps pour les montrer, on met en avant ses qualités. Alors que vis-à-vis d’un joueur issu de ta propre formation, tu verras ses défauts et ses manques plutôt que ses qualités ! Si un jeune français avait réalisé les mêmes performances que Quade Cooper à son arrivée à Toulon, il serait retourné très vite en espoirs pour ne pas en ressortir. C’est toujours plus facile de renvoyer un joueur en espoirs en lui disant : « Tu n’es pas prêt, il faut que tu travailles » que de mettre un étranger au frigo.

Alors, comment faciliter l’accès des jeunes au plus haut niveau ?

Pour moi, il faut d’abord régler ce problème des Jiff en les transposant aux feuilles de match. Et en cesser avec les jokers médicaux… Aujourd’hui, si tu blesses un jeune français, tu peux le remplacer par un étranger. On marche sur la tête ! Au pire, si un Français se blesse, son joker doit être Français, sinon cela n’a pas de sens. Mais l’idéal serait d’en finir avec les jokers médicaux. Tu as un blessé ? Alors fais confiance à tes réservistes. À toi de fournir en amont une réflexion sur le moyen terme, et non pas uniquement le court… D’ailleurs, depuis toujours, c’est en remplaçant des blessés que 90 % des jeunes débutent en première.

On vous sent fourmillant d’idées…

Oui (rires). D’ailleurs, si on va plus loin, le premier problème vient de ces licences de couleur. (Les jeunes qui mutent disposent pendant deux ans d’une licence dite « jaune », dont le nombre est limité à quatre par feuille de match, N.D.L.R.). Même en pré-formation, ces jeunes ne peuvent pas jouer ! Il faut comprendre que si un « gros » club décèle du potentiel chez un jeune de la région, il ne le fait pas venir pour piller le petit. À Grenoble, notre effectif est de 30 joueurs en moins de 15 ans, idem en moins de 16 ans, et de 40 joueurs pour les moins de 17 et moins de 18 ans, qui forment une seule équipe. Nous sommes tout, sauf en sureffectif. Et malgré cela, on ne peut pas faire jouer tout le monde. Du coup, les joueurs se débrouillent avec des tutorats, s’entraînent une semaine avec nous, une autre avec leur club. Résultat, la pré-formation n’est pas satisfaisante. Et on s’en retrouve à notre constat du départ…

Nicolas Zanardi
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