La sueur, enfin, respire

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    La sueur, enfin, respire
Publié le , mis à jour

A nous la victoire, voilà ce que semble clamer cette bande hilare, prête à tous les excès mais tellement heureuse de se retrouver dans le huis-clos brûlant d’un vestiaire, où ne rentre pas qui veut.

Non mais, ça crève les yeux que ce dimanche a menti pour décrocher un rôle dans la première superproduction printanière digne de ce nom. Les couettes pendent aux balcons. Les lave-vaisselle ronronnent leur petite musique concrète et répétitive. Oui mais. La sueur, enfin, respire. Le match est terminé depuis plus de trois heures. Le soir est tombé sur la ville et le stade. Le match est terminé, ce match de la peur qu’il ne fallait surtout pas perdre. Oui, la sueur, enfin, respire. Le match est terminé et ce match, mais oui, on l’a gagné.
Alors, plus tard, on a chanté. Longtemps. On a mis plus fort la chanson. Notre chanson. Et je crois bien qu’on espérait que cette chanson de vestiaires nous emmènerait plus haut que le soleil. Alors, un peu qu’on a chanté. Chanté, chanté. Chanté comme nous venions de jouer. Chanté avec nos tripes. On a chanté, tous ensemble,  jusqu’à ce que nos voix dissonantes et tordues par la liesse ne forment plus qu’un seul chœur. Chaque vestiaire, après ce genre de victoire remportée sur le fil, bascule dans une espèce de fantaisie militaire.
Et c’est en s’époumonant, oui sans doute, le temps de se vautrer avec délice dans tout un tas de trucs d’assez mauvais gout- nuées de slips et de caleçons qui voudraient planer longuement par delà la perspective même du prochain matin qui s’approchera en glissant d’une certaine idée de la jeunesse et de ses fantômes, bières qu’on décapsule sur les torses bombés de l’inutile avec des males langueurs à faire pâlir tous les jeunes gens modernes qui hantent les couloirs de l’esprit avec leurs façons très « rêveuse bourgeoisie »- oui, c’est en s’époumonant après des trucs d’assez mauvais gout, oui peut-être et après,  à l’unisson  de ce genre de joie toute simple, c’est ainsi que nous autres, sales petites gouapes du rugby, parvenons à retrouver un peu d’oxygène. Nous étions en cercle, les entraineurs au milieu, et chacun se tenait par l’épaule, et dans les yeux du partenaire on lisait «  Tiens, accroche-toi à moi. Reste avec moi jusqu’à ce qu’il soit temps. Reste avec moi. » 
Le président est arrivé, celui-là même qui, quinze jours auparavant, nous traitait encore de sales gamins « gâtés-pourris» et j’en passe, le président est arrivé au milieu du décor de joyeuse dévastation de notre vieux vestiaire. Un trop plein de larmes ruisselaient sur ses joues, comme sorties d’un seul coup des énormes gargouilles fatiguées de ses paupières, lourdes. Et sa main qui avait toutes les peines à tenir le  magnum de champagne tiédasse qu’il voulait absolument partager avec nous. Ses mots assez durs et sans doute un peu injustes étaient déjà oubliés.
Enfin, pas complètement. Mais la victoire nous autorisait à penser qu’il y avait bien plus que tout ça. Bien plus que ce que nous avions entendu dire à notre sujet. Bien plus que les gens pourraient dire après. Lorsqu’il a voulu nous embrasser, comme ça, chacun à tour de rôle, on la pris - on l’a serré très fort dans nos bras. Et je crois  me souvenir que même Henri le talonneur, Henri qui avait presque failli « l’emmancher »- je l’entends encore d’ici «  Tu peux critiquer, hein, mais toi, sur un terrain, en attendant, on t’y a jamais vu ! »- oui je crois me souvenir que même Henry,  lui a, sans réfléchir, presque donné l’accolade.  Voilà. Tout était presque pardonné.  
Non mais, ça crève les yeux que ce dimanche a menti pour décrocher un rôle dans la première superproduction printanière digne de ce nom. Les couettes pendent aux balcons. Le lave-vaisselle ronronne leur petite musique concrète et répétitive. Oui mais. La sueur, enfin, respire. Le match est terminé depuis plus de 24 heures. Un autre soir s’apprête à tomber sur la ville et le stade dont nous sommes partis il y a des siècles, à ce qu’il nous semble. Et dire que jusqu’à ce drop tirebouchonné,  claqué sur la sirène et à vista de nas par notre troisième ligne,  et un encore plus myope qu’un rat –taupier, on n’aurait pas misé un sou vaillant sur l’espérance de vie de ce dimanche. C’était même un dimanche  qui ressemblait à une de ces vieilles filles dont les bas glissent. Mais oui, et dire que jusqu’à ce « drop de vieille », nous risquions fort de nous retrouver en présence d’une version gris souris de l’existence.
 Mais le match est terminé, et j’entends encore Henry me répéter juste avant «  en te forçant un peu, tu joueras pas mieux mais tu seras un meilleur homme. » Le président avait sans doute raison. Nous n’avions « pas vraiment des profils de vainqueur. Pas non plus des têtes de cogneurs. »  Sans doute. « Ouais », hurlait Henry au moment de le raccompagner à la porte du vestiaire, « n’empêche, le club, on l’a maintenu. » Et maintenant nous voulions rester seuls, entre nous, étirer ces instants d’osmose triviale jusqu’à épuisement total de la magie. On voulait faire un peu la fête. La fête. La fête. Parce que le rugby, c’est courir sa jeunesse après des dahus en cuir. Se chercher une tribu à laquelle rendre hommage avec nos sueurs exigües. Embrasser, après coup, le sel et le sang qui sèchent sur nos lèvres cousues à tout jamais sur des vilains secrets et le souvenir flottant, indicible, des combats.
Le match est terminé et tous ces lundis à venir en ville promettent, au moins jusqu’au début de la saison prochaine- c’est déjà ça- d’être trop polis pour être tout à fait honnêtes mais tant qu’au café des sports et de l’amitié, à l’inverse de toutes les fois précédentes, nous aurons, qui sait, au retour de toutes nos nuits de fête qui s’annoncent tigresques,  oui nous aurons peut-être droit au petit déj’ offert. Mais oui, un double café et encore un œuf au plat patron ! Et bien sur, peu à peu, elle s’estompera la façon dont on se sentait jusque là. Mais on voudra à nouveau des chansons. Une chanson pour nous emporter très loin d’ici. Une pour la joie. Une pour nos restes de désirs. Une, enfin, pour le désespoir de se quitter bientôt sur des promesses de dernière minute et des murmures trop bas. Et après seulement,  on s’en ira dormir. Ou faire un semblant d’amour à nos oreillers. Ou retrouver celles qui nous aiment- nous supportent jusqu’au bout  du bout de la ligne de l’impatience.
Mais oui, le match est terminé  et ce match de la peur qu’il ne fallait surtout pas perdre, alors on l’a gagné. Et la sueur, enfin, respire.

benoit_jeantet
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