Le jour où l’Europe est née

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    Le jour où l’Europe est née
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En 1996, Toulouse a remporté la première Coupe d’Europe. Midi Olympique a réuni trois des instigateurs français, René Bouscatel, Loris Pedri et Jacky Rodor (Pierre-yves revol était absent), pour évoquer la naissance de cette compétition, entre réunions secrètes et batailles en haut lieu.

Début de l’année 1995. Le professionnalisme s’invite progressivement à la table des débats rugbystiques, l’Afrique du Sud de Mandela rêve d’un improbable sacre mondial sur ses terres et l’Europe des clubs commence secrètement à réfléchir à une union… Le football et le basketball possèdent leur Ligue des Champions, modèles de réussite populaire et économique, alors pourquoi pas le rugby ? Tout commence, comme souvent, avec un coup de téléphone. En provenance d’outre-Manche, cette fois…

En février de cette année, Jean-Jacques Gourdy, trois-quarts aile reconverti président de Brive, reçoit une proposition indécente au regard du contexte tendu entre clubs, désireux de s’émanciper, et Fédération, déterminée à garder la mainmise. Le président du Stade toulousain René Bouscatel se souvient, avec nostalgie, de ce tournant : « Un jour, Jean-Jacques m’appelle et me dit : « J’ai été contacté par des clubs anglo-saxons qui veulent faire une Coupe d’Europe. Ils cherchent deux présidents qui ont les c... pour s’opposer aux Fédérations et la créer. J’ai pensé à toi. » Bouscatel ne sera pas président mais l’aventure vient de commencer. Dans un premier temps, les Anglais mènent la danse et invitent leurs confrères français à suivre leurs pas : « Nous nous étions retrouvés dans un hôtel à Gatwick avec deux représentants de chaque nation. Les Anglais ont été les précurseurs et savaient où ils voulaient aller. Ils avaient déjà tout écrit, même le mode de choix des arbitres, les sponsors, les télés… La première année s’organisait sur invitation. Il fallait trois, voire quatre représentants par pays. En un, j’ai proposé Toulon. Castres, aussi. » Jacky Rodor, alors président de l’Usap et rapidement impliqué dans les discussions, se souvient de cette première prise de contact : « Les Anglais nous ont proposé un projet ficelé. Peut-être qu’ils pensaient que nous étions plus couillons qu’eux. Je ne suis pas sûr qu’ils nous voulaient vraiment. Ils nous ont proposé vite fait car ils étaient fâchés avec leur Fédé. Pour nous, ça a été la grande surprise. »

Les clubs ont dû improviser et s’organiser en conséquence. Rivaux traditionnels en championnat, les présidents défendent cette fois les mêmes couleurs, les mêmes intérêts. Au travers du Club des présidents, perçu alors comme une volonté de scission par les dirigeants en place, les têtes pensantes du rugby français planchent sur le dossier. En catimini et avec des codes. Ainsi, dans la première mouture, Moncuq, Tarascon, Pompertuzat sont employés pour désigner les futurs participants. « C’était une aventure fantastique, décrit Loris Pedri, alors coprésident du RCT. Au-delà de l’aspect purement sportif, l’amitié qui nous unissait m’a vraiment marqué. C’étaient des moments de partage et d’échange qui n’existaient pas avant. Il y avait aussi tous les déplacements et réunions en Angleterre. Être à la création d’un tel projet était euphorisant. » Son homologue catalan confirme : « C’était génial de se trouver dans la peau d’inventeurs. »

Bras de fer

Tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. Les acteurs de la nouveauté engagent alors un bras de fer avec les responsables fédéraux : « Il a rapidement été question d’aller voir la Fédé pour les mettre devant le fait accompli. Notre position était claire : « S’ils organisent la compétition, on les laisse faire. Mais s’ils refusent, on fonce de notre côté. » Jean-Jacques Gourdy a rencontré Bernard Lapasset à Bayonne. Ce dernier, comprenant le danger, a dit qu’il était d’accord. » Pour le moins réticent dans un premier temps, le président de la FFR se laisse effectivement convaincre, devant l’insistance et la détermination de Bouscatel et compagnie. « Dès que la Fédé a peur de perdre quelque chose, tout va plus vite, constate Jacky Rodor. Si vous ne vous battiez pas, vous n’obteniez rien. »

Désormais sous l’égide de la FFR, la Coupe d’Europe change de cap. Exit la formule à douze clubs promue par le groupe britannique Carnegie Sports, son montage financier et son calendrier automnal. Les Anglais, échaudés, quittent soudainement la table des discussions : « Dès que les Fédérations ont été impliqués, ils ont décidé d’abandonner. » Depuis Paris, tout est revu et corrigé en un temps record. « La compétition a été créée dans les cinq mois. C’était très expérimental, tout le monde faisait face à l’imprévu. Mais ça a été ficelé dans les temps. » Avec Toulouse, Castres et Bègles, des Gallois et des Irlandais, deux équipes roumaines et une italienne. En France, l’intérêt grandit autour du sujet : « Au départ, les mecs voyaient le projet de loin et étaient sceptiques, explique Loris Pedri. Mais tout le monde s’est rendu compte de l’importance d’une telle initiative. L’avenir de notre rugby en dépendait. Il fallait découvrir d’autres clubs pour continuer à élever notre niveau et contrer la domination du Sud. » La Coupe d’Europe, devenue d’intérêt général, vient de trouver sa raison d’être.

« Ça aurait pu être un fiasco »

La première édition verra le sacre de Toulouse au terme d’une finale mémorable, en janvier de l’année suivante, à Cardiff. Le véritable acte fondateur de la Coupe d’Europe de rugby, à en croire René Bouscatel, juge et partie sur la question : « J’ai la faiblesse de penser que si le Stade toulousain ne la prend pas au sérieux et s’il ne gagne pas cette finale avec autant de suspens, ça aurait pu ne pas durer. ç’aurait été un fiasco. C’est ce qui lance la Coupe d’Europe. Sinon, les Anglais ne seraient pas revenus ; ils ont vu qu’il y avait de l’intérêt. Tout le monde a ensuite pris le train en marche. »

Avec le recul, les acteurs de la Coupe d’Europe tirent de précieux enseignements de cette épopée : « Il y a des virages à prendre, évoque René Bouscatel. Il y a ceux qui les acceptent et ceux qui les refusent. Il vaut mieux être là si ça ne marche pas que ne pas être là si ça fonctionne. » Pendant deux décennies, la compétition a connu un essor considérable et a gagné en légitimité. Le changement de formule et d’organisateur a inversé la dynamique. Et s’il était venu le temps d’un nouveau changement ? « Une Coupe du monde des clubs, ce serait encore mieux, non… questionne Jacky Rodor. Il y aurait les Néo-Zélandais, les Australiens. Mais que feront les autres ? » « Il faudrait faire une Coupe mondiale tous les quatre ans, reprend René Bouscatel. Sur deux mois, tu peux faire une très belle compétition. ça me paraît être dans la logique des choses. Pourquoi pas, non ? » Vingt ans après, la révolution reste en marche.

Vincent Bissonnet
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