Privat : «Rien ne sera plus jamais pareil »

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    Privat : «Rien ne sera plus jamais pareil »
Publié le , mis à jour

Le deuxième ligne montpelliérain a officialisé la fin de carrière à l’issue de cette saison, après dix-huit années passées au haut niveau. Il nous a accordé un entretien exclusif pour tirer le bilan de sa carrière incroyable et se projeter sur la fin de saison. 

De Nîmes, en passant par Béziers, Montferrand et Montpellier, sa carrière donne le vertige. Et son palmarès, force le respect : un bouclier de Brennus (2010) et un Challenge européen emportés (2007), sept finales disputées, un tournoi des six nations (2003), une Coupe du monde (2002). Avec 368 matchs de 1ere division joués entre 1999 et 2016, Privat est le joueur le plus capé de l’histoire (455 matchs dans sa carrière au haut niveau). Cet après-midi face à Bordeaux, il est certain de disputer sa 456e rencontre (il est remplaçant). Le ou l’un des derniers. Il n’est sûr de rien. Après avoir été “écarté” de la finale de la Challenge Cup et avant le début des phases finales, son statut remis en question plusieurs fois cette année ne lui offre aucune sécurité.  Entre passé, présent et futur, Thibaut Privat se livre. La confession d’un des derniers “dinosaures”, à l’aube de sa “disparition”?

Comment avez-vous pris la décision de stopper votre carrière à la fin de la saison, après dix-huit années passées au haut niveau ?

Il n’y a pas eu un jour où je me suis dit voilà c’est comme ça, c’est terminé. Ma décision s’est construite petit à petit. J’ai passé un début de saison difficile, durant lequel je n’ai pas beaucoup joué. Jusqu’à début février, j’avais quarante minutes de temps de jeu en Top14. Alors je me suis dit que si c’était pour revivre une année aussi dure sur le plan mental, que les six ou sept premiers mois que je venais de vivre… Je ne voulais pas repartir pour un an de plus ! Cette décision est venue petit à petit à moi.

Vous êtes-vous posé la question d’arrêter en cours d’année ?

Il y a eu certes des moments de doute car j’ai toujours été habitué à beaucoup jouer dans mes clubs. Et c’était la première fois que je passais six mois au “placard”. L’idée d’avoir fait la saison de trop m’est passée à l’esprit. Mais celle d’arrêter en cours d’année, jamais. Car j’avais confiance dans le fait que j’allais tôt ou tard rejouer car une saison est très longue. Je me suis toujours accroché dans les moments difficiles de ma carrière. Et même si je suis vieux et que j’aurais donc pu me dire : « c’est la dernière, c’est bon je lâche » ; j’ai toujours cru que je pouvais revenir. Et ça a été le cas, puisque La Rochelle, j’ai disputé mon onzième match d’affilée après la série de dix victoires, avant d’être absent en finale de Challenge Cup. Et vis-à-vis de moi, de mon fonctionnement durant ma carrière, je ne voulais pas changer. Continuer à m’entraîner pour être toujours prêt. M’accrocher en faisant preuve de caractère. Pour résumer, être pro jusqu’au bout.

Ce temps de jeu retrouvé ne vous a-t-il pas poussé à revoir votre position initiale ?

Non. J’ai eu 37 ans en février et à un moment donné, il faut savoir s’arrêter. Et je crois que c’est le bon moment. Si j’attends le moment de ne plus avoir envie de jouer au rugby, je n’arrêterai jamais. Bien entendu que cela va me manquer. Pas que le rugby. Les vestiaires, les potes, l’avant et l’après match. Ou l’entrée dans un stade. Cette adrénaline, je ne la ressentirai plus jamais. A part si je monte un groupe de rock et que je fais le Stade de France ! Quand tu n’es plus dans le truc, ça ne sera plus jamais pareil. Ça va me manquer toute ma vie. Arrêter le truc que tu as aimé faire depuis toujours, c’est un cap mental à passer. J’en ai discuté avec plein de mecs, préparés ou non, ça a été dur pour tout le monde. En pro comme en amateur. J’en ai bien profité, j’en ai fait des matchs. J’ai joué dix-huit ans, fait plus de 400 matchs. C’était le bon moment.

Qu’est-ce qui a fait naître ce sentiment : une usure mentale, physique ? 

Pas spécialement. Physiquement je me sens très bien et mentalement, je n’ai pas une usure particulière. Même si ça fait  longtemps que je joue, être joueur de rugby c’est génial. Si je pouvais le faire toute ma vie, je le ferais. Après, il faut rester objectif et savoir passer le témoin. Je préfère arrêter après avoir rejoué et vécu quelque chose de bien cette saison je pense.  Je n’ai pas envie de repartir sur des moments difficiles. Ce qui aurait pu être le cas l’année prochaine à mon avis.

Vous évoquiez vos onze matchs consécutifs… Comment avez-vous vécu votre non sélection pour la finale de Challenge Cup, la dernière pour vous sur la scène européenne ?

Je ne le vis pas bien. Quand tu sais qu’il y a une finale à jouer et que tu es dans tes derniers moments de rugby… Une finale c’est toujours une rencontre à part, un match magnifique à disputer. Plus que le quart ou la demi que j’ai disputés cette année. J’ai donc été hyper déçu de ne pas être dans le groupe, car j’étais prêt. Et à la fin, je la regarde pour la première fois dans ma carrière en tribunes comme je vais regarder les matchs de rugby dans deux mois.

Avez-vous eu des explications de la part de Jake White ? 

J’en ai eu, mais je n’ai pas trop envie de rentrer dans les détails. Dans ces moments-là, aucune explication ne peut satisfaire un joueur. On la reçoit, l’accepte, mais on ne peut pas la comprendre.

Est-ce lié à votre absence sur la photo de groupe avec le trophée à l’issue de la finale face aux Harlequins à Lyon ?

Non ce n’était pas quelque chose de volontaire. Nous étions dans les tribunes avec d’autres joueurs non retenus et nous étions très demandés. Lorsqu’il y a eu le coup de sifflet final, le temps d’applaudir, de se retourner, il y avait beaucoup de gens autour de nous, demandeurs d’autographes et de photos. Ça a pris beaucoup de temps, car on était très sollicité.

 Vous dîtes “on”. Mais il y avait pourtant plusieurs joueurs (non retenus) en costumes présents sur la photo… 

Soit ils sont descendus immédiatement, soit ils se sont dirigés un peu plus bas avant la fin du match. Nous, on est resté en tribunes dix minutes après et nous n’avons pas pu ensuite nous extraire de la ferveur ambiante. Les gens étaient très contents et on ne pouvait pas se permettre de les laisser. Le moment où on n’était présent sur la photo a donc été passé avec nos supporters.

Vous aurez disputé au total une centaine de matchs avec le MHR. Où se positionne cette aventure montpelliéraine dans la “hiérarchie” de votre carrière ?

Cela restera un moment très fort. J’ai passé cinq ans ici avec beaucoup de plaisir. J’ai signé ici en janvier 2011, avant la finale de Top14 disputée par le club. Je sentais qu’il y avait quelque chose qui se passait. Et venir jouer dans un club de ma région (originaire d’Uzès, NDLR) me tenait à cœur. J’avais passé huit années à Clermont et j’avais besoin de me lancer dans un autre défi. C’était un pari, car à l’époque j’étais encore sous contrat avec Clermont. Et c’est difficile de quitter un tel club. Mais au final, j’ai signé trois ans ici avant de prolonger deux fois d’un an. Donc aujourd’hui, je  pense que le pari est réussi. Je garde à l’esprit de beaux souvenirs, l’aventure que j’ai vécue avec des mecs comme François (Trinh-Duc), Benoît (Paillaugue), Fufu (Ouedraogo), Kélian (Galletier) ou Misha (Nariashvili). Je suis content de finir aux côtés de ces mecs-là.

 Montpellier vous-a-t-il proposé une dernière prolongation d’un an ?

Nous n’en n’avons pas vraiment parlé. Je n’ai pas pris les devants, mais cela ne s’est pas fait. Le club a fait signer Mikautadze à un moment où je ne jouais pas, des mecs sont en places… l’histoire était pour moi réglée. Car même si Tom Donnelly part, je ne crois pas qu’il y ait besoin d’un autre deuxième ligne.

Et une reconversion ?

C’est encore un peu flou à l’heure actuelle. J’aimerais rester dans le club avec qui je discute, le monde du rugby. Mais entraîner, je ne crois pas que ce serait un choix intelligent et dont j’ai envie dans l’immédiat. Car le coach a au fond le même quotidien que le joueur. Et quand on arrête après dix-huit ans, je pense qu’il est bien de couper. De faire un pas en arrière pour regarder le rugby d’un peu plus haut ou loin, je ne sais pas. Au risque de ne plus y revenir.

Après avoir traversé plusieurs époques du rugby, vous reconnaissez-vous toujours dans celui d’aujourd’hui ?

C’est difficile de généraliser. Quand je croise des jeunes du centre formation, je ne me sens pas si différent d’eux. Même si on a parfois dix-sept ans en écart. Après lorsque j’ai commencé, il n’y avait que des Français, on partait le jour même du match et tu montais avec tes potes de catégorie en catégorie.  Mais l’évolution du  rugby était prévisible. Elle est sur cette trajectoire depuis quinze ans et ça va s’accentuer. Est-ce- bien ou mal ? On peut en discuter. Je suis en accord avec certains discours et en désaccord avec d’autres. Tu ne peux pas dire d’un côté j’accepte de prendre de l’argent, de renégocier mes contrats à la hausse et de l’autre, je veux jouer avec mes collègues. Car le rugby amateur n’est pas mort. Il existe encore, se poursuit tous les dimanches. Nous, les professionnels, avons tout de même la chance de jouer en Top14, face à de grands joueurs. Après, le rugby est devenu  international. Ça parle anglais à l’entraînement, dans les vestiaires. Parfois tu te dis : « merde… ». Mais nous sommes libres et nous pouvons donc partir. Tu prends tout ou rien, je le répète.

Quels joueurs côtoyés durant votre carrière vous ont le plus marqué ?

Il y en a beaucoup. Mais je vais essayer dans citer un par club. A Béziers, c’est Philippe Escalle. C’était mon capitaine à mes débuts avec l’ASBH. Il jouait ailier j’étais deuxième ligne, nous avions dix ans d’écart, mais on était tout le temps ensemble. Il m’a beaucoup appris. Une vison du rugby, un sens des responsabilités dans ce sport, qui m’ont servi toute ma carrière. A Clermont, Aurélien Rougerie. Pour moi, c’est le plus grand joueur avec qui j’ai joué. Capitaine lorsqu’on est champions avec l’ASM (2010). Et à Montpellier, je dirais François (Trinh-Duc). C’est un mec exceptionnel, qui s’est toujours dépassé pour le club et reste talentueux comme personne. Et un homme que j’adore dans la vie.

Votre record de matchs disputés en Top14 (…) est-il une fierté à vos yeux ?

Une fierté, c’est un peu fort. J’ai eu la chance de ne pas être beaucoup blessé et de disputer beaucoup de matchs avec mes clubs. Je n’ai pas eu beaucoup de sélections avec l’équipe de France et donc, j’étais souvent disponible pour le championnat. Ça compte, car ce n’est que comme de cette façon que tu peux avoir autant de matchs de première division. Je suis un joueur de club comme d’autres l’ont été avant moi.

De l’extérieur, le jeu de Montpellier basé sur la puissance, le pragmatisme, a parfois été montré du doit comme minimaliste. Partagez-vous cet avis de l’intérieur ?

C’est vrai que c’est un rugby sud-africain, qui a toujours été historiquement un rugby de défi physique. On ne va donc pas dire qu’on ne pratique pas ce jeu. Car nous avons des joueurs qui ont le profil idéal pour le pratiquer. Je ne vois donc pas pourquoi ils (les coachs) n’auraient pas mis en place un rugby sud-africain, alors qu’ils le sont. Après on aime ou on n’aime pas. Mais il n’y a pas de surprise.

Etes-vous gêné par l’image renvoyée aujourd’hui par le club ?

Ce qui me gêne, c’est que l’image du club change trop  souvent. Un coup elle a été portée sur la formation, puis sur une des équipes les plus joueuses du Top14 avec Fabien Galthié et désormais sur la puissance avec une connotation sud-africaine. J’aimerais que le club ait un ADN stable et plus fort. Lorsqu’on pense au Stade Toulousain on a une image, même chose pour Clermont ou Perpignan… J’aimerais que Montpellier ait cette image. Pas forcément que ça soit celle d’aujourd’hui qui sera dure à faire perdurer sur dix ans. Après je suis conscient qu’il y ait des difficultés à le réaliser dans le contexte montpelliérain, car les clubs que j’ai cités ont une identité rugbystique plus forte. Et même si c’est dur, c’est important de le faire.

Que peut-on vous souhaiter pour la fin de votre ultime saison ?

Etre champion avec Montpellier et cette fois-ci, être sur le terrain lors de la finale. Pas dans les tribunes à regarder le match. Mais je ne sais pas si je serai sélectionné pour participer aux phases finales. J’aimerais savoir à l’avance quand sera mon dernier match s’il est programmé. J’en ai presque le besoin. Autant, ce sera samedi contre Bordeaux. Car après on reçoit Toulon et on va au Racing. Il en reste trois et je suis seulement certain d’en faire un. Et c’est possible que ça soit l’ultime. A moins qu’au mois de septembre je sois joker médical ailleurs…Propos recueillis par Julien LOUIS

 

Un record en chiffres

455 matchs de haut niveau disputés. 368 matchs de 1ère division : 102 à Montpellier (2011-2016). 182 à Montferrand (2003-2011). 54 à Béziers (2000-2003). 30 à Nîmes (1998-2000). 44 H Cup. 33 Challenge Cup. 10 sélections Equipe de France

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