Itoje, poète et érudit

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    Itoje, poète et érudit
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C’est l’homme qui monte dans le rugby anglais. Le jeune joueur des Saracens est un phénomène de précocité. On le dit parti pour une carrière monumentale.

[Publié le 18 décembre 2015, cet article est remis au goût du jour pour la finale de la Premiership entre les Saracens et Exeter]

 

On l’attend comme le Messie après une saison 2014-2015 fulgurante avec les Saracens, les Toulousains et les Oyonnaxiens ne diront pas le contraire. En six mois, Maro Itoje a fait son entrée chez les Saxons (la réserve du XV de la Rose), il a gagné la finale du championnat comme titulaire avec les Saracens et il a été choisi par Stuart Lancaster dans la liste des cinquante présélectionnés pour la Coupe du monde. Mais l’aventure s’est arrêtée en juillet à Denver, dans les montagnes du Colorado. Lancaster l’a trouvé encore trop tendre pour le rendez-vous planétaire. Franchement, beaucoup se demandent encore pourquoi. Les plus féroces font fait même figurer cet oubli dans la liste des bourdes de l’ancien sélectionneur. Itoje a fait partie des cinq premiers recalés obligés de faire leurs valises pour retourner au pays. « Je sais que c’est une décision difficile mais franchement, je serais bien resté deux semaines de plus pour me prouver quelque chose », commenta le joueur avec une assurance assez déconcertante.

Après le fiasco que l’on connaît, personne ne doute qu’il sera du premier rassemblement d’Eddie Jones et la presse anglaise l’a placé d’autorité parmi les prétendants au capitanat du XV de la Rose… À 21 ans. Après tout, il a déjà commandé les Saracens en octobre, contre Sale en championnat, treize jours avant son anniversaire. Il a même commandé l’équipe au mois de mars pour la finale de la Coupe anglo-galloise gagnée de peu contre Exeter. Certes, c’était en plein Tournoi et les internationaux n’étaient pas là mais se voir nommer capitaine des champions d’Angleterre à 20 ans, c’est déjà un exploit en termes de charisme et de crédibilité. Alors, oui Maro Itoje n’a pas de raison de s’arrêter en si bon chemin. Depuis qu’il a découvert le rugby à 11 ans, il a toujours été un phénomène de précocité. Les fans des Saracens font tous mine d’avoir assisté à ses débuts à 18 ans , lors d’un pauvre match de Coupe anglo-galloise contre les Cardiff Blues en janvier 2013 à 18 ans et trois mois.

 

Phénomène de précocité

Ceux qui ont vu les moins de 20 ans anglais conquérir le titre de champion du monde en 2014 à Auckland se souviennent de son abattage en deuxième ligne, dans le combat et sur quelques percées ballon en main. Plus récemment, en avril 2015, il a gagné le respect des Clermontois en demi-finale de Coupe d’Europe. Les Saracens avaient perdu (13-9) mais en position de troisième ligne aile, l’athlète à la peau d’ébène avait fait un effet bœuf. Un vrai match de gladiateur dans un affrontement au couteau.

Quel engagement pour ce junior qui annonce un poids à 116 kilos. À voir sa silhouette longiligne, on se demande franchement où il les met. « Il est pourtant très dur et très explosif à l’impact. À l’entraînement, ses partenaires nous l’ont tout de suite confié. Ce gamin est vraiment dur. En fait, il fait partie des rares qui nous ont forcé la main. Nos plans n’étaient pas de le faire jouer si tôt. Mais il est passé devant tous ses concurrents, internationaux ou non internationaux. Il fallait qu’on lui trouve du temps de jeu », explique Paul Gustard, respeonsable de la défense des Saracens et possible adjoint d’Eddie Jones au sein du XV de la Rose.

Maro Itoje, pur Londonien, né dans le quartier de Camden, a toujours développé des dons hors normes pour le sport. Avant de se consacrer exclusivement au rugby, il a connu des sélections au basket et en athlétisme avec le lancer du poids comme spécialité. Mais il a finalement opté pour le ballon ovale, ce qui lui a offert une bourse pour entrer à Harrow, le prestigieux lycée privé qui accueillit naguère Winston Churchill et dont la section rugby fut longtemps animée par Roger Uttley, « chelemard » comme joueur (80), puis comme entraîneur (91-92).

 

Poésie, économie, rien ne lui fait peur

Dans ces bâtiments vénérables qui semblent toujours abriter le cœur de l’Angleterre, Maro Itoje a appris à commander une équipe mais aussi à se servir de son cerveau pour autre chose que pour annoncer des combinaisons en touche ou avertir qu’il faut relever une mêlée. Il sera d’ailleurs beaucoup pardonné au rugby anglais pour sortir encore des joueurs avec un tel profil et franchement, on aimerait que sur ce point-là, le rugby français l’imite un peu plus souvent. Maro Itoje est souvent décrit comme un érudit. Un homme cultivé, capable d’écrire des poésies dans le bus qui transporte l’équipe. Alors que le rugby lui prend de plus en plus de temps et d’énergie, il continue à fréquenter l’université pour obtenir un diplôme en études orientales et africaines. « J’ai toujours pensé que j’avais reçu une bonne éducation, jusqu’à ce que je discute avec lui », a confié Richard Hill, champion du monde 2003 et mentor de Maro Itoje aux Saracens. Il est passionné de politique et ses études lui permettent de répondre aux questions qu’il s’est toujours posées. »

En raison de ses origines nigérianes, il a toujours beaucoup réfléchi à la question de l’aide au développement. Il voudrait même rédiger un essai sur le sujet en essayant de comprendre les effets pervers de l’aide aux pays du tiers-monde avec ce constat que seuls 25 % de l’argent donné sert vraiment aux populations en difficulté. À l’âge où ses coéquipiers préfèrent se gaver de jeux en ligne ou de rencontres faciles, il n’a pas peur d’explorer des ouvrages les plus divers, à mille lieues des questions de mauls, de circulation des joueurs ou des différents types de défense. Il y est plutôt question d’économie et d’histoire.

« L’éducation a toujours été importante pour ma famille. Elle a toujours veillé à ce que le sport n’empiète pas sur ma scolarité. Comme 99 % des enfants, j’ai préféré jouer au foot ou au rugby plutôt que faire mes devoirs. Mais en grandissant, j’ai appris l’importance de l’éducation et de la culture. Jusqu’à 18 ans, j’ai reçu un enseignement très européo-centrique. Je me suis alors intéressé davantage au pays de mes parents. »

Après son éviction du XV de la Rose, il a quitté les États-Unis pour passer une semaine à Lagos, au Nigeria où son nouveau statut n’a pas impressionné grand monde. Ses cousins et amis l’ont regardé comme une sorte d’hurluberlu. « Ils m’ont dit : quoi qu’est ce que c’est ? Du rugby ? Tu ferais mieux de jouer en NFL. Tu gagnerais davantage d’argent… » C’est aussi ça qu’on appelle le relativisme culturel.

Jérôme Prévot
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