Kruis, l’autre phénomène

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    Kruis, l’autre phénomène
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Il peine à exister médiatiquement à côté du phénomène Itoje. Mais le discret Kruis est l’un des artisans les plus efficaces du doublé des Saracens et du Grand Chelem anglais. Portrait d’un homme de l’ombre qui vient de réussir le doublé avec les Saracens.

Samedi, en finale du championnat anglais George Kruis a encore fait le boulot, sans un geste de trop, on chercherait la moindre afféterie dans son jeu de deuxième ligne de devoir, habitué à passer au second plan des célébrations médiatiques. Mais comme en demi-finale face aux Wasps, il a joué 80 minutes. En Coupe d’Europe aussi, Mark McCall lui a fait jouer l’intégralité des trois matchs de phase finale, comme s’il était le socle incontournable de cette machine de guerre. « George ? c’est celui qui a le plus progressé dans mon équipe. C’est un leader, c’est un talisman ? » Mais depuis un an, c’est vrai, il n’y en a plus que pour son comparse. Maro Itoje a été célébré de toutes parts, y compris dans ces colonnes (lire Midi Olympique du 18 décembre ainsi que midi-olympique.fr). Sa peau d’ébène, des dreadlocks et son profil d’intellectuel ont pris beaucoup d’espace médiatique, mais à ses côtés, si l’on observe bien, on a toujours vu un grand blond au profil plus conventionnel : George Kruis. Aussi bien sous le maillot des Saracens que sous celui du XV de la Rose, Kruis et Itoje resteront peut-être comme un attelage de légende, à la Moga-Soro ou à la Ackford-Dooley, sauf qu’eux se côtoient tous les jours dans la même équipe. À la réflexion, c’est plutôt au duo Botha-Matfield qu’il faut se référer (Bulls plus Springboks). Mais dans ce mano a mano, c’est George Kruis qui a pris un peu d’avance, il compte déjà 15 sélections. Eddie Jones semble en avoir fait son premier choix en deuxième ligne, cinq titularisations en cinq matchs du dernier Tournoi.

Une vraie « pâte » en dehors du terrain

La différence entre Kruis et Itoje n’est pas qu’une question de couleur de peau ou de coupe de cheveux. Car si Itoje fut identifié très tôt comme un phénomène, George Kruis fut longtemps un adolescent très maigre utilisé jusqu’à 14 ans à l’aile dans les équipes de jeunes. Il dut attendre 17 ans pour connaître sa première sélection au niveau régional. D’ailleurs, il n’a quitté son club de Dorking qu’à l’âge de 18 ans. Sa croissance fut aussi tardive que sa floraison fut impressionnante. À l’été 2008, après une prestation convaincante sous le maillot du Surrey, les Saracens repérèrent ce grand échalas qui ne pesait alors que 92 kilos et lui offrirent une place dans leur équipe espoirs. C’est comme ça que tout a commencé pour ce grand blond né d’un père canadien. « Je ne me suis jamais dérobé devant le travail et je crois que j’en tire les bénéfices. » On le décrit souvent comme une pâte en dehors du terrain, le contraire d’une grande gueule. « Il est extrêmement gentil, du genre à accepter de se faire chambrer sans répondre. C’est un peu une éponge, il absorbe tout, y compris les informations, c’est ce qui lui a permis de progresser si vite. Je pense qu’il est le talent le plus sous-estimé du rugby anglais actuel », estime son coéquipier Richard Wiggelworth.

Roi des annonces en touche

Sa dégaine de gladiateur implacable ne serait donc qu’une façade, ou un masque qu’il ne revêt que quelques minutes avant les matchs. Le reste du temps, il étudie tous les aspects du jeu à la façon d’un ingénieur. « C’est presque facile de faire de la musculation, mais c’est autre chose d’écouter, de transmettre et de s’améliorer chaque année. Sur le terrain, on sait toujours où il est, sa communication est parfaite », poursuit Wiggelworth. George Kruis est devenu un maître d’œuvre de la touche. Sous le maillot anglais quand il joue avec Dylan Hartley et Maro Itoje, les statistiques du dernier tournoi furent impressionnantes : zéro ballon perdu et dix munitions volées à l’adversaire : « Il y a tellement de travail invisible dans ce secteur-là aussi. Mais ça me va bien, j’ai souvent été entraîné par des coaches qui étaient pointus sur les détails. Croyez-moi, faire les annonces en touche ne s’acquiert pas en un jour. »

Il ne cache pas qu’il a passé de longs moments devant son ordinateur portable pour travailler la question. C’est d’ailleurs là-dessus que l’association avec Itoje fonctionne à plein, une mécanique de précision, dans les déplacements et les sauts, presque un ballet, à qui l’Irlandais Toner et le Français Guirado ont rendu hommage l’hiver dernier. Mais Kruis et Itoje qui ont quatre ans d’écart, ne jouent vraiment ensemble que depuis une grosse année, leur complicité ne pourra donc que se parfaire dans les saisons qui viennent. D’ailleurs, la différence entre les deux hommes n’est finalement que superficielle, à l’opposé du cliché qui aime opposer les deuxième ligne comme un duo de flics dans un film policier. Le gentil et le méchant, l’homme d’action et le cérébral, le sauteur et le combattant au sol. Itoje et Kruis, c’est un duo de deuxième ligne moderne aussi bien capable²² de combattre que de faire toutes sortes de passes. La différence est en fait dans l’œil de celui qui croit les observer.

Jérôme Prévot
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