La réticence de tous ceux-là à renoncer à leurs illusions

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    La réticence de tous ceux-là à renoncer à leurs illusions
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Qu’est-ce qui peut donc pousser cet homme à quitter tout d’un coup son quotidien solitaire? Qu’est-ce qui l’entraine à nouveau sur les routes? Ni plus ni moins que la perspective d’assister à une rencontre de phase finale.

Il a plu toute la nuit et je suis resté, jusqu’à l’aube, à l’affut derrière les vitres de ma chambre. Je guettais, l’air d’une bête ou d’un homme blessé qui refuse obstinément de dormir, le regard braqué vers le cœur bleu de la forêt. C’est là que tout se rejoue à l’infini, la mise en abime de toutes les cruautés, cruautés d’instinct, sociales, guerrières, privées, dès que les ombres recommencent à grignoter nos certitudes. On dit souvent que les bêtes des bois savent, dès leur naissance, tout ce qu’elles doivent savoir. J’habite cette ancienne maison de garde – de garde forestier- depuis si longtemps- quinze ans que je suis tombé en retraite, comme ils disent- qu’il arrive que les gens du village me confondent avec les animaux sauvages qui peuplent les alentours. Ma longue tignasse blanchâtre et puis cette barbe de trappeur oublié de dieu et des hommes- je vous fais grâce des frusques avec lesquelles je m’attife à la diable- mais oui, presque tout dans mon allure suffirait à leur donner raison. Et moi, je sais. J’ai laissé derrière moi, ça fait longtemps, le pavé huileux de la ville et je l’ai fait en connaissance de cause.
J’ai avalé un café et je suis sorti sur la terrasse de ma bâtisse. Le ciel était clair. Je me suis rasé dans l’air transparent de  juin. Ensuite il s’est mis à faire très chaud. Une moiteur de bayou.  J’ai eu envie de prendre une douche en fumant une cigarette. J’ai pris ma douche mais sans fumer. Et puis j’ai noué une cravate sur cette chemise en lin que les mites n’ont pas encore bouffé complètement. J’ai sorti mon dernier costume potable. Il était temps de partir. Un train m’attendait alors que le soleil montait à peine derrière les toits. Pas âme qui vive dans le wagon. Dans mes habits qui dataient de ma vie d’avant, je me suis fait l’effet d’une personne déplacée. Mais oui, on aurait dit le dernier soliste de l’orchestre des objets trouvés. Peu importe, pour la première fois depuis longtemps, je ressentais comme une pointe d’excitation, un picotement délicieux. Oui, j’étais heureux, le cœur cognait contre ma poitrine, ruait comme un chien de battue. J’étais heureux et je savais. Je savais que dans ces minutes qui précèdent le départ, le voyage a déjà commencé.
Vers quelle destination mystérieuse m’emmenait-il, ce train à moitié vide ? Oh tout d’abord, le voyage allait consister pour l’essentiel à une longue suite de correspondances. J’allais traverser des pays qui n’étaient pas- pas encore- des territoires conquis par la passion de ce jeu, cette fièvre qui a fini par me consumer de l’intérieur, jusqu’à ce que s’éteignent les dernières flammes de la jeunesse. Au prix de nombreuses circonvolutions et de quelques mouvements tournants, je finirai par rejoindre la grande transhumance ferroviaire et le troupeau de fidèles se hâtant vers les premières rencontres de phases finales, pour lesquelles et après tant d’années de carence, mon équipe de toujours, mon club de cœur- Mon père y avait joué. Ses frères en avaient fait de même. Et il m’avait semblé logique- c’était dans l’ordre des choses, si tant est que- d’en faire autant- venait de se qualifier.
C’est à peu près su de toutes et de tous, ça. Que dans chaque nuage couve une petite guerre civile. Qu’à l’approche de ce que nous nommons, entre nous, les phases finales, c’est- en cas de mort subite des derniers rêves. Ou des derniers espoirs, oui, si vous voulez-  bel et bien tout un tas d’orages internes qui menace de ternir l’étoffe de la fête, de gâcher le grand déjeuner de soleil auquel les équipes encore en lice avaient toutes juré de prendre part. Les phases finales, pour nous autres, gens du rugby, ne sont pas seulement les dernières étapes après quoi la compétition va se conclure. Ici et là, je n’ignore pas que beaucoup trouvent souvent à redire, ergotent à qui mieux mieux sur la formule biscornue, soit disant peu adéquate, en quelque sorte alambiquée, de notre championnat.
A-t-on jamais eu à faire à un championnat ? N’est-ce pas plutôt un roman initiatique qui tiendrait bien sur de la chanson de gestes. Bien sur. A moins qu’il ne s’agisse de la plus grande œuvre feuilletonnesque qu’à ce jour le sport nous ait donné à voir. Avec, en plus, cette idée force que chaque épisode clos – chaque rencontre de saison régulière- ne s’inscrira jamais que dans une continuité narrative basculant en prime sur l’issue incertaine  que l’on sait et qui fait, justement, tout le sel de cet océan de sueur, de sang et de larmes.  
Il a déjà beaucoup plu et beaucoup neigé sur la jeunesse. On a déjà pas mal bu et pas mal pleuré sur cette époque révolue où nous agitions avec maladresse nos doigts en menaçant le ciel, pour peu qu’il n’ait pas su accéder à notre désir de vivre. Je ne me retourne jamais sur le passé. Je méprise la nostalgie. Je sais qu’il n’y a plus rien derrière moi. Dans ce coin perdu où je vis, les silences et la solitude me dorent le cœur. Pourtant, c’est bien pour revivre ces moments fraternels, l’âme vivifiée à nouveau par les chants de la foule, c’est bien pour tout cela que j’ai tenu à faire peau neuve, oui en quelque sorte, avant de rouvrir le grand livre des phases finales. Ce moment unique où le premier de la saison régulière accepte- de bonne grâce, comme tout bon gentleman qui se respecte- de tendre sa couronne à ses poursuivants immédiats, sans trop leur montrer ce qu’il a eu jusqu’ici de grand. Cet instant où le championnat, sous l’effet de la plus romantique rupture de ton qui soit, se transforme soudain en coupe vers laquelle six équipes mortes de faim se pressent pour boire.
Le rugby est toujours une figure de la fuite. De la poursuite. La fuite et la poursuite sont presque toujours des figures du conte. Oh comme il me tarde de retrouver des trains bondés, de lire sur tous ces visages inconnus le bonheur particulier qui sied à tous ces pirates du rail occasionnels et la fascination du grand combat à venir. Les réticences de tous ceux-là  à renoncer à leurs illusions. Oh comme il me tarde de connaitre cet espèce d’assouvissement, cet étrange sentiment de paix, pour le cas- qui sait, qui sait- où mon club de toujours parviendrait à  déverser toutes ces années de frustration et de révolte, jusqu’à remplir à ras bord ce premier match de barrage, de sorte qu’il cède et après- qui sait, qui sait- en route pour la joie, en marche  pour une nouvelle aventure. Oh comme il me tarde d’apercevoir à nouveau cette côte sauvage.  

benoit_jeantet
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