Tucuman à cœur vaillant

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Publié le , mis à jour

Réputée pour son jeu brutal, la province de Tucuman a pourtant évolué depuis les années 80. Immersion à l’Universitario Rugby Club de Tucuman, pour un samedi de rugby à la sauce argentine.

Appuyé au fond de son siège, derrière le volant de son taxi, le ventre de ses soixante ans et le costume impeccable, Carlos Benjamin Paez n’était même pas au courant que les Pumas, dans une dizaine de jours, allaient se produire à Tucuman. « Vous me l’apprenez. Mais je ne m’intéresse pas trop au rugby, vous savez. Je préfère le football. Comme tout le monde en Argentine. » Le ton est pédagogue, un rien professoral. En même temps qu’il conduit les touristes depuis l’aéroport vers le centre ville de San Miguel de Tucuman, Carlos fait la visite. « à votre gauche, le Parque 9 de Julio, en hommage à l’indépendance de l’Argentine dont on fêtera le bicentenaire dans quelques semaines. Plus de 100 hectares de pelouse au cœur de la ville, où les gamins peuvent venir jouer. Et je suis mauvaise langue, il y a plusieurs terrains de rugby à l’intérieur du parc.» Alors, transparent le rugby en Argentine, oui ou non ? « Ce n’est vraiment ça pas cela. Longtemps, j’en avais l’image d’un sport brutal, violent. Mais j’ai bien aimé regarder la dernière Coupe du monde : il y avait du spectacle, de la vitesse et les Pumas ont fait honneur ! Simplement, ici à Tucuman, c’est le pays des hommes forts. Notre rugby à la réputation d’être différent, plus viril... » Les clichés ont la dent dure.

Le « clasico » Universitario-Tarcos

Pour en avoir le cœur net, direction l’Universitario club de rugby (URCT), club du sélectionneur des Pumas Daniel Hourcade. C’est sur cette plaine de jeux, ce lundi, que les joueurs du XV de France ont élu domicile pour leurs entraînements de la semaine. Ils trouveront un lieu calme, trois terrains de rugby juxtaposés et de petites tribunes en béton, découvertes et rongées par le pluie, autour du terrain d’honneur. De l’autre côté d’un club house flambant neuf, un quatrième terrain de rugby et un autre de hockey sur gazon, parmi les sports rois en Argentine. Les Bleus ne sauront même pas qu’ici, samedi dernier, c’était jour de match. Forcément à part.

Le championnat de la province de Tucuman regroupe seize clubs dont le vainqueur, comme pour toutes les provinces, disputera le « Nacional » pour essayer de détrôner l’Hindù club. Ce samedi, Universitario recevait les citadins de Tarcos. C’est le « clasico » selon La Gaceta, journal local. Les bourgeois du centre ville face aux « popu » des quartiers ouest, selon le clicheton un peu facile. Mauvais augure : habituellement dominateur, l’Universitario vit un début de saison en dents de scie et «peine à trouver le rythme», comme le dit poliment La Gaceta. Pour Tarcos, c’est tout l’inverse. Invaincus, les « Rojos » sont l’équipe en forme du début d’année. La rencontre commence à 16 heures pétante. Avant ? Des URCT-Tarcos partout, sur tous les terrains de la plaine de jeu. Les clubs sont opposés le même jour et dans toutes les catégories d’âge, des moins de 13 ans aux seniors. Partout les mêmes maillots, partout les mêmes oppositions. En Argentine, quand deux clubs s’affrontent, ils le font pleinement. De tout leur cœur.

Walter le lutteur, Alvaro le seigneur

A Universitario, que vous soyez adversaire, supporter ou simple visiteur, on vous salue quand vous arrivez, on vous embrasse quand vous partez. Entre temps, vous avez fait des rencontres formidables. Ici, Walter Haar, photographe dévoué au club. Mais pas que. « J’ai joué demi de mêlée pour la « U », dans le temps. Mais j’étais surtout un lutteur de formation. Sans blague, j’étais dans la plus petite catégorie de poids mais j’étais pas trop mauvais ! ». Tu m’étonnes ! Du haut de son mètre soixante-cinq, Walter dégaine son téléphone d’où pleuvent les photos, comme autant d’histoires. « Regardez, c’est moi ici. J’ai participé à trois jeux Olympiques. En 1984, 1988 et 1992. J’ai fait le tour du monde grâce à la lutte. En 1982, j’ai même disputé une Coupe du monde à Clermont-Ferrand. Et sur mon chemin, j’ai rencontré quelques stars du sport. » En vrac, on peut voir Walter Haar aux côtés de Martina Navratilova, Guillermo Villas ou Claudio Cannigia, le footballeur à la dent de requin dont les frasques, autant que le talent, l’ont consacré en 1990 meilleur ami de Diego Maradona. à vie. « Mais les plus grandes stars de ma vie, elles sont là-bas. Venez. » Sur la pelouse, ça va mal pour la « U ». 34-13, Tarcos impose sa loi. Walter Haar jette un œil désabusé sur le tableau d’affichage, puis descend de sa tribune et vous guide vers un jeune homme, la trentaine passée, une barbe de plusieurs semaines et un bonnet sur la tête, pour contrer le froid humide de l’hiver argentin. « Lui, il devrait pouvoir vous en dire plus sur le rugby de Tucuman. » Effectivement. Après deux années passées à Béziers et cinq au Racing, Alvaro Galindo se tient là, au bord de la main courante, à encourager les siens. Après sa retraite professionnelle en 2013, le troisième ligne est rentré au pays pour reprendre une vie « normale », dans l’entreprise familiale de bâtiment. Chez lui, à Tucuman. «J’ai d’abord joué une dernière saison avec les copains d’Universitario. Mais le championnat argentin est plus dur qu’on ne peut le croire, en Europe. Sur le jeu et la vitesse, je dirais que c’est équivalent au Pro D2. Physiquement, plutôt à la Fédérale 1. Mais ce n’est pas la plage, il faut se préparer sérieusement ! Si vous arrivez en méforme, ou que vous commencez à faire la star, à balancer des chisteras et des feintes de passes, le jeu vous remet vite à votre place.» En 2014, Galindo a pris sa retraite des terrains. Pas des bords de terrain. Il entraîne, cette année, les moins de 17 ans du club.

Rugby en mouvement

Les affaires ont définitivement mal tourné pour la « U », largement battue 41-25 et qui s’enfonce au classement malgré un dernier essai superbe, au terme d’un course de 60 m de l’ailier Geronimo Mora. Galindo positive. « Cet essai, il y a quelques années, vous ne l’auriez jamais vu. On ne voyait pas ça dans le rugby de Tucuman. Le jeu après l’ouvreur, c’était le désert. » Sa réputation de rugby d’hommes forts, virils et pas toujours corrects, Tucuman ne l’a pas usurpée. Elle remonte à une trentaine d’années. L’ancien Racingman l’explique : « Dans les années 80, Tucuman a ambitionné de devenir enfin champion d’Argentine. Pour cela, il fallait battre Buenos Aires mais rugbystiquement, c’était impossible. Buenos Aires, c’était les Pumas ! Ils mettaient soixante points à toutes les provinces. Alors, nous avons fait avec nos armes : des mauls de soixante mètres, des mêlées, des bagarres... Tucuman, c’était un peu comme le Béziers des années 70, en France. Personne n’avait envie de jouer contre eux. Le jeu était assez sale. » D’une stratégie, la brutalité du rugby de Tucuman est devenue un savoir-faire. Mondialement connu. « Il y a beaucoup de légendes autour de ça. En 1987, les Springboks sont venus ici, à Tucuman. Sur l’engagement, l’ouvreur a tapé de toutes ses forces, directement en touche. Mêlée au centre, évidement relevée, et une bagarre légendaire de plus de deux minutes. Tucuman payait aussi sa réputation. Quand une équipe voulait se tester sur sa cohésion et dans le combat, elle venait chez nous. Bon, on ne s’échappait pas non plus, hein ! » Samedi, pas de bagarre. Le rugby, ses règles mouvantes et la philosophie imposée de spectacle ont eu raison des traditions belliqueuses.

A peine quelques bousculades et du jeu, de la vitesse, des courses félines qui ont fait la légende des trois-quarts Pumas et que l’on retrouve chez les Argentins de tout niveau, dès les plus jeunes catégories. De l’école de rugby jusqu’au Pladar (équivalent de notre Pôle France). « Nous avons quelques bons jeunes, des gamins de qualité. Il faudrait juste qu’ils apprennent à réfléchir un peu plus sur le terrain », assène Galindo. « Quand ils y parviendront, ils seront prêts. Et vous en découvrirez quelques-uns en France...»

Léo Faure
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