Cazenave : «La victoire sera totale lorsque je rejouerai en France»

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    Cazenave : «La victoire sera totale lorsque je rejouerai en France»
Publié le , mis à jour

Fin mai, Florian Cazenave a décroché le titre de champion de Serie A, la deuxième division italienne, avec son club de Reggio. Deux semaines après, le demi de mêlée, privé de l’usage de son œil gauche depuis un accident remontant à l’été 2013, a accepté de nous rencontrer sur Toulouse pour remonter le fil de son aventure particulière, faite de coups durs et de rebonds. Confessions, en toute simplicité et en toute franchise, d’un rugbyman à la passion indéfectible.

Quelle importance a ce titre dans votre parcours ?

J’ai l’impression d’avoir été sacré avec ma famille plus qu’avec une équipe. On entend souvent parler d’histoire d’hommes mais, pour le coup, c’en est une vraie. En Italie, je suis reparti de zéro. Tout ce qui pouvait m’arriver n’était que du bonus. J’y ai découvert une culture, des coéquipiers, un pays… En plus, mes parents et mes proches étaient venus pour la finale. À leurs yeux, elle était bien plus importante que tous les matchs avec l’Usap. C’est en ça que ce titre est beau. Il nous appartient. Sportivement, c’était l’objectif affiché de remonter.

À quoi ressemble la deuxième division italienne ?

C’est semi-professionnel. Une grosse partie des joueurs est sous contrat et les meilleurs salaires sont équivalents à ceux de gros joueurs de Fédérale 1. Il y a deux entraînements par semaine à 13 heures avec de la musculation en suivant plus des séances en soirée. Tout dépend de ta volonté de t’investir. J’ai eu plus d’exigence à Reggio que lors de mes années à l’Usap. Je n’avais que ça à faire, il faut dire, il me fallait bien tuer le temps. En termes de popularité, ce n’est pas suivi du tout. Le rugby n’attire pas les foules. Pour la finale, il y avait 2500 personnes. En général, tu connais presque tous les spectateurs en tribunes.

Vous avez pris en main l’entraînement des trois-quarts en cours d’année. Comment cela s’est-il fait ?

L’ancien manager des Zèbre est arrivé et m’a demandé si je voulais donner un coup de main auprès des trois-quarts. Je préparais déjà des ateliers de skills et je me suis mis à travailler les lancements, à analyser des vidéos… J’y ai passé un paquet d’heures. C’était très prenant et enrichissant.

Quelle évolution de votre niveau avez-vous pu constater au cours de vos deux premières saisons italiennes ?

La saison dernière, il m’a fallu reprendre tous les automatismes et c’était tout sauf simple. J’ai retrouvé toutes mes sensations cette saison. Elle n’a fait que me rassurer. Physiquement, ça a toujours été mais il a fallu que je m’adapte à mon handicap, ce qui est le cas désormais. Mon premier objectif était de retrouver mon niveau. Le second sera de revenir en France.

Comment êtes-vous progressivement parvenu à compenser votre handicap ?

J’ai énormément travaillé avec Philippe Arnaud sur l’adaptation du corps pour compenser la perte d’angle. Il y a tout un ensemble d’ateliers, de techniques et de posturologies qui permettent de rectifier le tir. J’anticipe davantage sur le terrain et tu te rends compte que le corps compense. Désormais, avec un œil, je vois mieux qu’avec deux. Mais sans les lunettes, je n’aurais jamais pris la décision de continuer à jouer. Cela aurait été trop risqué. Nous sommes partis de modèles qui produisaient de la buée à des nouvelles versions sophistiquées. Je me sens très à l’aise en jouant avec.

Remontons le fil de l’histoire. Quand avez-vous compris que vous ne reverrez plus de l’œil gauche ?

J’ai d’abord été opéré à Perpignan avant d’être redirigé vers Paris. Je me souviens alors que le professeur m’a dit : « Je vais être clair, l’œil est foutu mais c’est un cas unique à opérer, très intéressant médicalement parlant. » J’étais assis sur un petit siège, entre deux cloisons. Je n’ai même pas eu le temps de pleurer. Je me suis dit : « C’est une caméra cachée, ce n’est pas possible. » (rire) Il m’a juste dit qu’esthétiquement, ça allait être mieux au moins. D’un côté, ça m’a peut-être aidé à accepter la réalité.

Comment avez-vous digéré cette sentence ?

Quand j’étais à l’hôpital, la conviction de pouvoir rejouer en France m’a fait tenir. Mais la lettre de la Fédération m’indiquant que je n’en avais pas le droit a été un coup très dur. Je ne comprends d’ailleurs toujours pas cette décision. Au fond de moi, j’étais persuadé que mon handicap n’en était pas un. J’ai essayé de relativiser. J’ai monté un dossier pour argumenter avec des avis de docteurs, avec des papiers de World Rugby… Je n’ai pas voulu foncer tout de suite dans une guerre contre la Fédé. Il me semblait que j’avais tout en main pour la convaincre. J’étais même prêt à prendre une assurance individuelle sur les dégâts des yeux. J’étais prêt à tout. Une fois que j’ai envoyé tout ça, j’y croyais. Et puis il y a ce communiqué qui tombe à l’AFP… Je m’en souviens encore : « Florian Cazenave ne pourra pas jouer en France, du Top 14 à la Cinquième Série. » Sans me prévenir.

Avez-vous alors pensé à dire stop ?

Je n’ai jamais pensé à abandonner. C’est un réflexe de survie, presque. Je ne voulais pas arrêter sans m’être battu sinon j’aurais ruminé pendant vingt ans de ne pas avoir tout tenté. Cela aurait été tellement dur de devoir dire stop. J’aurais essayé de trouver un autre sport. Au-delà de la petite notoriété et de l’argent, la notion de collectif m’aurait manqué. Je m’étais imaginé passer au hand à un moment car je sais que les lunettes y sont autorisées. C’est en tout cas à ça que je pensais deux ou trois heures après mon opération quand j’ai su que je ne reverrai plus de mon œil. J’étais déjà en train de me projeter. Il fallait regarder devant. Si j’avais commencé à me remémorer le quart à Barcelone, ça m’aurait abattu. Ma femme m’a beaucoup aidé aussi. Dès le jour de l’opération, elle m’a dit : « Tu vas reprendre le rugby, on ira partout où il faudra. »

Votre caractère peut-il expliquer cette obstination ?

Je suis un peu je-m’en-foutiste (rire). Je peux m’énerver pour des trucs tout bêtes alors que les choses graves me glissent dessus. Je parviens plus à relativiser quand ça me touche que lorsque ça arrive à un proche. Je suis bizarre peut-être (rire)… Quand ça t’arrive à toi, tu peux gérer, tu maîtrises les choses… Je l’ai vu : ma famille a plus souffert que moi.

Comment s’est passé le retour à « la vie normale » ?

J’ai eu mal au crâne et aux cheveux pendant des semaines. Tous les nerfs étaient touchés. Personne ne pouvait me toucher. Et puis il y a eu les cauchemars. Je rêvais qu’une pluie de clous s’abattait sur mon œil droit et que je le perdais aussi. Je me réveillais en sueur et tapais sur les murs. J’avais aussi peur de me mettre le doigt dans l’œil alors même que j’avais le cache. C’était un enfer. Du coup, je ne dormais plus. Pendant un ou deux mois, j’étais un légume. J’ai perdu je ne sais combien de kilos, j’étais tout blanc… Le moment de retourner dehors a aussi été douloureux. La lumière me faisait mal et me fatiguait. Rien que pour aller en ville, il m’a fallu du temps. Et puis, tu as les désagréments du quotidien : tu te cognes l’épaule dans les coins de porte, tu ne vois pas ce que les autres te tendent… Ce qui a été le plus pénible reste l’aspect physique et le regard des gens. Maintenant, j’ai une prothèse mais, pendant un an, j’avais la paupière fermée. Au bout d’un moment, je devenais parano et j’avais l’impression que tout le monde me dévisageait…

Mais vous décidez de continuer et rebondissez à Reggio. Pourquoi cette destination ?

Je n’avais que cette option. C’est moi qui ai directement contacté Jacques Brunel pour savoir s’il ne pouvait pas me trouver une équipe. J’avais des possibilités au Japon mais pour la vie familiale, ça bouleverse tout. L’Italie était le pays européen qui m’attirait le plus. Je ne voulais pas aller jouer en deuxième division galloise ou irlandaise… Déjà que moralement, je n’étais pas au mieux si, en plus, je m’étais retrouvé dans un pays pluvieux. L’Italie a été un bol d’air incroyable : tu visites, tu manges bien, culturellement, c’est un bonheur… Mine de rien, ça a été très important.

Comment s’est passée votre intégration ?

Mon arrivée à Reggio a été tout sauf évidente. Je ne connaissais personne, j’ai vécu pendant deux mois dans un tout petit appartement prêté par le club, je n’avais pas de télé, je mangeais devant le mur, j’attendais les entraînements du soir toute la journée, j’étais à 600 € par mois. Mon amie ne vivait pas avec moi et était enceinte. Je me suis posé mille questions. Il faut l’aimer, le rugby, dans de tels moments. Il faut aussi être convaincu que la situation va se décanter. J’ai eu la chance d’avoir Vaki (un ancien joueur de l’Usap) qui jouait à Reggio. Il m’a énormément aidé avec sa famille. Il a été super. Et puis il y a eu les premiers matchs. Quand je me suis retrouvé à jouer devant une centaine de personnes, c’était aussi tout sauf évident. Mais le plaisir de jouer prend le pas sur tout le reste.

Et maintenant ?

Être champion d’Italie, c’est sympa. Mais dans ma tête, Reggio reste un tremplin pour viser plus haut. Quand j’aurais retrouvé un club professionnel, la boucle sera bouclée. Si jamais je ne suis pas compétitif, alors je quitterai le haut niveau. Mais j’aurais au moins l’esprit libre. Ça pourrait paraître présomptueux mais j’ai l’intime conviction que j’ai le niveau. À aucun moment, je ne me dis que j’ai un manque. Les réflexes et les sensations sont là, je le sens.

Votre retour en France est pour le moment impossible puisque les lunettes ne sont pas autorisées…

ça me semble improbable que l’on puisse m’interdire de rejouer en France. J’étais en contacts avec Brive l’année dernière mais ça n’a pas pu aboutir. L’évolution de la situation me donne raison : car il n’y a plus que dans ce pays que je ne peux pas avoir de licence, l’Angleterre étant en passe de l’accorder. Demain, les décideurs vont dire oui. Je ne vois pas comment il peut en être autrement. Je porte les lunettes depuis deux ans, je sais qu’il n’y a aucun problème. Au bout d’un moment, World Rugby va mettre un ultimatum. Mais quand ? C’est la question. Car d’ici là, ce sera du temps de perdu. Si c’est dans cinq ans, mon rêve de revenir en Top 14 sera passé. Déjà que c’est compromis… Je ne me fais pas d’illusions, je ne suis pas fou non plus. Mais il faut toujours s’accrocher à des objectifs hauts.

A quand est fixée la décision finale de World Rugby à propos des lunettes, ce qui vous permettrait de jouer partout ?

Cela doit être à nouveau examiné à la fin de l’année, comme l’année dernière. Mais je ne me fixe plus aux dates de World Rugby. Sinon, c’est trop usant d’attendre. Et quand tu apprends que c’est repoussé... Tant que l’ultime prototype n’est pas terminé, ils décalent la date limite d’essai. Il m’a bien fallu un an et demi pour prendre du recul et ne pas y penser en permanence. D’un côté, cet espoir m’a aidé aussi.

De quoi votre avenir est-il fait, à court terme ?

Les Zèbre m’ont contacté il y a trois mois et m’ont transmis une proposition de contrat. Le problème est que Luke Burgess, qui était sur le point de signer à Oyonnax, devrait finalement rester. Ce sera pour l’an prochain je pense. Ce qui me permettrait d’affronter sûrement une équipe française en Challenge Cup. Et à partir de là, ça réenclencherait tout. Si la Fédération française m’interdisait de jouer, je pourrai alors faire appel avec un avocat. C’est ce qu’a fait McKinley, un Irlandais avec le même handicap, qui a eu gain de cause et va retrouver la Ligue celte. Pour le moment, je pense que je vais rester à Reggio. Le niveau va s’élever. Je vais affronter des équipes du calibre de Rovigo et Calvisano. Et je pourrais peut-être bénéficier du dispositif « permit player » avec les Zebre car ils ont deux de leurs 9 qui jouent avec l’Italie. En fait, quand un international part jouer avec la sélection, les équipes ont le droit de recruter un joker pour une période donnée. Ça me permettrait de disputer au moins cinq matchs au plus haut niveau, contre le Munster ou le Leinster par exemple.

Dans tous les cas, vous semblez avoir retrouvé le sourire et une vraie joie de vivre…

Maintenant, ça va, oui, je suis heureux : je vis mieux, ma compagne m’a rejoint, nous avons eu un bébé, Leon, qui a 11 mois désormais, nous sommes bien installés… Mais mon amie a choisi d’arrêter de travailler pour me suivre. C’était un sacrifice. Je ne supporterais pas de lui imposer trop longtemps. Il ne faut pas que ça s’éternise. J’y trouve du bonheur individuellement mais sur un plan familial, ce n’est pas évident. Et puis, dans le fond, je me sens encore doublement exclu, de par mon handicap et par l’éloignement géographique. Car j’ai tout qui me rapporte à la France. La victoire ne sera totale que lorsque j’y aurais rechaussé les crampons. Aujourd’hui encore, je ne peux presque pas regarder de match de rugby. Hormis quand il y a un très bon copain qui joue. Mais pas plus de dix minutes car après je m’énerve, je n’en dors pas la nuit… Ça me trotte dans la tête. C’est encore douloureux même trois ans après. D’ailleurs, quand je croise des amis qui sont dans le rugby, je suis presque gêné de parler de moi.

Vincent Bissonnet
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