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    Barrau ou l’histoire d’un capitaine sacrifié
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Barrau ou l’histoire d’un capitaine sacrifié

La tournée en Argentine de 1974 fut le théâtre d’un terrible psychodrame. Max Barrau, désigné capitaine du XV de France, fut sacrifié par Albert Ferrasse pour avoir voulu changer de club. Il ne joua aucun des deux tests et disparut des radars des sélectionneurs.

Max Barrau reste à ce jour l’exemple le plus parfait du goût du sacrifice qui régnait sur le rugby français des années 70. Un destin international brisé net, par un oukase fédéral venu d’Albert Ferrasse en personne. Quand il prit l’avion pour la tournée en Argentine de 1974, il avait 23 ans et il était auréolé par une performance hors norme réussie un an plus tôt contre les All Blacks. Une victoire 13-6, la seconde seulement des Bleus face aux Néo-Zélandais. Bien calé derrière un Walter Spanghero impérial, il avait surclassé son vis-à-vis Sid Going. C’était une sorte de Jérôme Gallion avant l’heure, un dynamiteur qui jouait près de ses avants. Max Barrau, qui jouait alors au Stade toulousain, semblait parti pour une carrière magistrale. à l’automne suivant, il fut même promu capitaine du XV de France. Le fait qu’il ait signé à Agen à l’été 73 n’avait sans doute pas été étranger à cette distinction. La place particulière du SU Agen est même au cœur de ce récit, les plus jeunes doivent comprendre qu’il était alors le club chéri du pouvoir fédéral, celui qui avait permis à Albert Ferrasse et à Guy Basquet de devenir de puissants notables. Comme la gare de Perpignan dans l’esprit de Salvador Dali, la préfecture du Lot-et-Garonne était alors le centre du monde pour les rugbymen français. Max Barrau s’envola donc pour l’Amérique du Sud dans la peau d’un favori du régime. Il en reviendra comme un paria, officiellement blessé, privé des deux tests victorieux au profit de Jacques Fouroux.

Ferrasse vient le voir dans sa chambre

Mais qu’est ce qui avait bien pu se passer pour que le rugby français assiste à une disgrâce aussi spectaculaire ? La blessure existait, mais elle n’était pas si grave : «Oui, je n’étais pas assez blessé pour que la décision soit prise de me renvoyer à la maison. Mais je n’ai pas joué. Fouroux, qui était deuxième demi de mêlée, a fait la tournée et c’est à ce moment-là qu’il a commencé à éclater. J’avais le moral au fond des chaussettes… Partir capitaine et revenir simple soldat, même pas… Ça a été des moments difficiles. J’aurais voulu rentrer mais il me fallait rester là-bas. C’est une histoire qui s’était mal finie. Elle avait fait couler beaucoup d’encre. J’étais en pleine possession de mes moyens et j’aurais pu encore essayer de prouver quelque chose.» Quarante-deux ans après, la douleur de Barrau est encore perceptible. Mais à cette époque, les identités du rugby français étaient vivaces et Max Barrau était avant tout un citoyen de Beaumont-de-Lomagne. Un club du Tarn-et-Garonne, quart de finaliste du championnat en 1972. Son père, patron d’une société d’autobus, en était le président : «J’en étais parti en 1973 en raison de certains soucis de mon père, j’avais dit que je reviendrai quand la situation se serait arrangée. J’avais signé à Toulouse, puis au SUA l’année suivante. J’y ai été nommé capitaine à la mi-saison. Juste avant de partir en Argentine, je participais encore à une réunion avec les dirigeants d’Agen. Puis ce soir-là, les dirigeants de Beaumont sont venus chez moi pour me dire qu’il fallait que je revienne. Je leur ai répondu que j’étais en train de préparer la saison prochaine avec les Agenais et que ce n’était pas possible. Il y avait aussi mon frère Michel, qui jouait en juniors et qui allait monter en première. Lui aussi m’avait dit qu’il fallait que je revienne au pays. L’un dans l’autre, ça m’a fait réfléchir et j’ai signé à Beaumont.»

Le genre de décision qui faisait basculer une carrière, presque une vie. On imagine les tourments intérieurs de Max Barrau au moment d’entrer dans l’avion qui devait survoler l’Atlantique, une boule au ventre plus lourde encore que celle qui précède une première sélection. «Arrivés au Brésil, où nous faisions escale, Ferrasse vient me voir et me dit : «Tu as deux solutions: soit tu reviens sur ta décision, tu restes à Agen et tu as un avenir en équipe de France pour x années, soit tu reviens à Beaumont et tu as deux ans de licence rouge. Je te donne jusqu’à demain matin pour réfléchir et je viendrai chercher la réponse demain matin.» Le lendemain matin, le patron de la FFR fit sa réapparition comme Saint-Pierre au moment du jugement dernier.

Inconscient ? Déterminé ? Frondeur ? Trop confiant en son talent ? Max Barrau fit face à la statue du commandeur : «J’avais hésité après son ultimatum, bien sûr. Mais j’avais eu très peu de temps pour réfléchir. J’avais essayé d’appeler le président de Beaumont mais ce n’était pas les téléphones d’aujourd’hui et je n’avais pas pu le joindre... Quand Ferrasse était revenu me voir, je me sentais vexé. J’avais aussi mon petit caractère ! Je lui ai dit que les gens à Beaumont ne comprendraient pas une nouvelle volte-face et que je maintenais ma décision. J’ai joué un match contre une province au Brésil, comme capitaine, je me suis un peu fait mal à l’épaule, rien de grave, et ils en ont profité pour appeler un remplaçant, Richard Astre, et je n’ai pas joué de toute la tournée.»

La licence rouge comme un stigmate

Par cet acte d’une outrecuidance inouïe, Max Barrau venait de sceller son destin. C’était désormais une querelle d’ego qui l’opposait à Albert Ferrasse, une lutte du pot de terre contre le pot de fer qui serait inconcevable de nos jours : «Après, il y a eu polémique, c’est passé au journal télévisé, mon père s’en était mêlé et il ne comprenait pas pourquoi je ne pouvais pas revenir dans mon club d’origine, d’autant qu’il ne s’agissait pas d’une question d’argent… C’était allé loin. Personne n’a compris. Mais Ferrasse en avait fait une affaire personnelle. Moi, je pensais que, comme je revenais dans mon club d’origine, il allait craquer. Mais non, il a tenu tête… Il n’a pas voulu faire marche arrière. Ce furent des moments très difficiles.»

Max Barrau revint effectivement à Beaumont pour accomplir sa peine. Seul geste de pitié de Ferrasse, sa suspension pour cause de licence rouge fut allégée de six mois. Il ne rongea son frein que durant un an et demi. Plus jamais, il n’approchera le niveau international. Son compteur de sélections resterait bloqué à quinze alors qu’il en aurait mérité le triple. Mais Beaumont jouait encore en première division, et ce, jusqu’en 1978. Il devint une sorte de légende qu’on venait admirer, un artiste un peu perdu dans une équipe de besogneux. Les plus jeunes (dont l’auteur de ces lignes) ne comprenaient pas pourquoi derrière les talanquères, les adultes parlaient de lui avec une attention particulière, avec un peu de tristesse dans la voix ou au contraire, sur un ton empreint d’une ironie cruelle. Avec sa chevelure de jais, et ses jambes d’acier, il avait encore de l’allure quand il récupérait un bon ballon. «Si je regrette ? Oui et non… Mais si, quand même un peu. J’aurais sûrement pu avoir une autre carrière. D’autant que quand j’étais revenu à Beaumont, des joueurs étaient partis et je n’avais pas reconnu le Stade beaumontois que j’avais laissé. Nous étions dans les dix premières équipes françaises quand je suis parti. Deux ans après mon retour, on est descendu en groupe B...»

Jérôme Prévot
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