Un nouveau soleil

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Attablé devant son café, un homme observe un couple qui n’a plus que quelques mots à vivre. La mélancolie le submerge peu à peu. Il se souvient des derniers éclairs de sa jeunesse où le rugby tenait, bien sûr, une place à part.

Comment veux-tu que j’avance, lui disait-elle, si tu ris quand je sais que ça te blesse. Et c’était juste au moment où je dépliai mon journal de sport. Deux  minutes plus tot, je venais de m’écrouler- l’insomnie de la veille, au bord d’un précipice de souvenirs, déjà m’annonçait que mes jambes risquaient, ce jour, de mourir avant moi- oui je m’écroulais avec des façons trompeuses d’éléphant usé par tout une vie de rigolo de cirque, et voilà pour ma nuit sans sommeil jetée à la face du monde comme un paquet de sottises, et vlan sur la banquette- le genre de banquette où la solitude a toujours adoré se mettre en scène- située juste en face de la table où ce couple espérait- enfin c’est ce que j’ai d’abord pensé- encore un renversement de situation. Elle- ses cheveux frisés, mousseux, semblaient bien difficile à vivre et ils lui donnaient un air désuet, un air assez romantique- elle paraissait nerveuse. Lui, beaucoup trop calme. Les mots peinaient à meubler leur fatigue. L’amour et la sauce tomate. L’enfance et les badges du télépéage. Les livres de Modiano et gnagnagna. Elle l’avait beaucoup lu. Dans sa jeunesse. Il ne s’était jamais senti trop à son aise avec les mélancolies du « rhumatologue de l’Etoile », comme il disait, pas peu fier de son bon mot.
Nous étions en présence d’un dimanche matin de plus, pressé de vous vendre son désir d’un nouveau soleil, ailleurs que sous les cieux acides pour vieux cons dans mon genre, pour qui, et ça fait longtemps, les dimanches ne sont que la suite logique de tous ces samedis sans les empoignades et les éclats de rire de la jeunesse et tout ça qui résonne désormais, pour nous qui sommes sur l’âge, dans le vide de nos vies sans rugby, oui, puisque que ça fait si longtemps que le corps a cessé de suivre la cadence. Si longtemps. Ah ces années à vivre en se laissant flotter dans l’insouciance  fraternelle, à la poursuite  de notre dernier rêve à tenir à peu près debout : faire vivre cette satanée balle oblongue aux rebonds encore plus capricieux que la jeunesse, en recréant entre nous une sorte de société idéale,  et sans doute y avait-il, inconsciemment,  ce désir que nos corps puissent faire rempart, et le plus tard possible, aux rumeurs gris fer qui montaient, de plus en plus menaçantes à mesure que les années nous rattrapaient.
Reste-t-il quelque chose à dire, a-t-fini par lâcher d’une voix lasse qui ne laissait aucune chance à leur amour, si tant que. Mais ne s’agissait-il pas plutôt d’une de ces histoires sans lendemain auxquelles l’aube voudrait faire croire qu’avec un surcroit de délicatesse, il se pourrait qu’elle dure au moins ce que dure le jour. Le jour d’après. Possible. Ce bar n’était pas né de la dernière bruine et le pli d’amertume qui se dessina bientôt aux commissures des lèvres de cette femme- et ça faisait comme la croute d’une cicatrice. Un rappel à l’ordre du triste monde- n’allait pas l’impressionner plus que ça. Non. Pourtant j’aurais aimé que l’homme fasse preuve d’un peu plus de tact et que sa voix s’adoucisse et qu’elle s’incline tant soit peu, oh quelque minutes, sur la pente secrète du langage, là où les êtres réussissent parfois à porter les mots selon des vitesses différentes. Mais il n’aimait pas les livres de Modiano. L’affaire était entendue. Il ignorait ce que c’est-ce que ça fait de vivre en équilibre précaire au dessus des gouffres.  Elle s’est levée. Il l’a regardée s’enfuir vers la bouche du métro le plus proche. A commandé un demi et voilà.  Un tube de l’été précédent achevait de ramollir l’atmosphère. J’avais envie d’un morceau de rock héroïque, alors j’ai cassé ma biscotte en deux.
La veille, un sms m’annonçait que la vieille bande au sein de laquelle j’avais été champion de France, certes de 2em série, mais champion de France tout de même (soulever un bouclier conquis de haute lutte avec une troupe d’amis, ah vraiment c’est quelque chose. Un jour qui reste gravé à tout jamais dans les chairs) entendait se reformer le temps d’un dimanche, d’un barbecue et d’un petit tournoi de flag rugby et le tout dans l’ordre et le désordre qu’on voulait. Le cœur m’avait sauté trois battements et je m’étais empressé de répondre un oui franc et massif.
Ensuite, j’ai pris certaines résolutions. Me remettre en forme pour ce jour si particulier figurait tout en haut de ma liste. Je jurais mordicus de me lever tôt, dès l’aube,  et de ressortir le vieux flottant ainsi que ma paire de baskets du placard où ils achevaient probablement de moisir. Peu importe qu’il fasse chaud, nous étions au début de juin, j’enfilerai aussi mon k-way dans le seul but de transpirer, de perdre un peu de gras. Je voulais être prêt. J’allais être prêt. On allait voir ce qu’on allait voir. Ah ça mais…
Et puis, pour fêter la nouvelle dignement, j’ai ouvert cette bouteille de Minervois qui me faisait de l’œil depuis un bon moment. Et puis, alors, j’ai bu. En allant farfouiller dans le placard à la recherche du flottant et d’un reliquat de survêtement qui tienne encore la distance, je suis tombé sur un vieux ballon. Ce ballon, bien sur, je l’ai tout suite reconnu. C’était le ballon de la finale. Bien sur.  Il m’avait été offert par l’ensemble de l’équipe- j’avais inscrit le drop de la victoire. A ce jour, sans doute la seule chose que je n’ai pas réussi à rater de toute mon existence- et je me souviens, cependant que les gars de la troisième ligne avaient encore envie d’inviter la nuit à boire la mer et même les poissons, oui je me souviens  des mots que «  le Calife », notre capitaine, avait prononcé à voix basse, avec toute la tendresse dont ce guerrier impitoyable de l’ombre- « le Calife » jouait seconde ligne-  était coutumier sitôt que l’homme en noir avait mis fin à la bataille.  Le souvenir de ces mots, oh, c’était comme…
Je me suis resservi un autre verre et puis un autre et puis un autre…de sorte que je suis vite retrouvé dans la position couché du videur de litre. Là, avachi sur ma table de cuisine, dans un étrange face à face avec le ballon. Ce ballon, vous savez, au bout d’un moment alors je me suis à le consulter comme s’il s’agissait d’une espèce de boule de cristal. Oui c’était à peu près ça.  « Qui est cet homme que tu vois ? » Oui, et ça donnait à peu près ça. « Qui est-il censé être cet homme?  J’ai perdu mon cœur, tu sais. J’ai du l’enterrer trop profond. Sous l’océan déchainé d’une mêlée ouverte. » Ce ballon, très vite je l’implorais de toutes mes forces. « Sauve-moi de toute cette mélancolie. Redis-moi comme la vie était belle.  Oh vieux bout  de cuir, redis le moi. Explique-moi pourquoi la poussière s’amasse un peu partout sur les livres. Pourquoi j’ai fini par trouver ça logique, parce qu’il y a bien longtemps- oui, ça fait longtemps-  que plus personne n’aère les pièces par ici et alors, juste avant que tu reviennes me chercher, oui, je trouvais presque qu’ainsi… les choses étaient à leur place. »
L’homme sirotait un demi en pianotant- sans doute mais dans le fond qu’est-ce que j’en savais ?- d’autres mots d’amour morts nés sur son téléphone. Moi aussi j’aurais bien trempé mes lèvres un peu sèches dans une chope aussi mousseuse que les cheveux de cette femme qui devait se maudire entre deux rames- mais qu’est-ce que j’allais imaginer- pour avoir cru, naïve, aux promesses d’un nouveau soleil. 

benoit_jeantet
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