Secrets de coaching

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Publié le , mis à jour

Après leur succès avec Castres en 2013, Laurent Travers et Laurent Labit sont devenus le premier duo d’entraîneurs de l’ère professionnelle à remporter un Brennus avec deux clubs différents. Une finale qu’ils auront marqué de leur empreinte.

C’était un jour de l’été 2005, du côté de Sarlat. Ce jour-là, Laurent Travers avait englouti à lui seul une côte de bœuf, suscitant l’épouvante de Laurent Labit. Mais surtout, les deux hommes venaient de sceller le début d’une collaboration, puis d’une amitié, qui allait les mener à trois titres de champion de France, de Pro D2 avec Montauban en 2006, puis avec Castres en 2013, et enfin le Racing ce vendredi. Mis à part Bernard Laporte (avec le Stade français et Toulon) et Jacques Delmas (Biarritz et Toulon), personne ne l’avait fait avant eux, encore moins de conserve. De quoi prendre le temps de se retourner sur ce parcours exemplaire ? « Honnêtement, on ne s’est pas encore posé entre nous pour en profiter, nous soufflait dimanche Laurent Travers. On ne se l’interdit pas, bien sûr, mais on sait pertinemment que notre réussite est d’abord collective. J’insiste sur ce point : du président aux analystes vidéo, en passant par Arnaud Tourtoulou ou Ronan O’Gara qui est très important dans notre système, sans parler des préparateurs physiques qui nous ont permis de terminer la saison en trombe à 14 contre 15 alors que tout le monde redoutait un manque de fraîcheur. On fonctionne comme une équipe, une bande de potes, sans se prendre pour d’autres. »

Labit et le coup des blazers

Une bande dont ils sont, assurément, les totems. Bêtes noires officielles de Bernard Laporte, qu’ils ont privé du Brennus à deux reprises en trois ans, tout en le destituant de sa triple couronne européenne, les « Trabit » n’ont pas changé : toujours aussi gaulois, rigolards, grivois, paranos parfois. « L’important, c’est de rester sincère et authentique, souffle Travers. Notre éthique, elle est là : c’est de demeurer nous-mêmes. Laurent Labit a coutume de dire qu’il faut travailler sérieusement sans se prendre au sérieux. » Et leur palmarès ne semble pas en souffrir…

La meilleure preuve ? Elle réside, peut-être, dans cette intuition bizarre qui rattrapa Laurent Labit lorsqu’il vint s’entretenir avec Dimitri Szarzewski, pendant la promenade d’avant-match. « Lolo est venu me voir et m’a dit : « Dim, j’ai réfléchi, ce serait bien que l’on fasse un petit clin d’œil aux anciens de 1987 en entrant en blazer, qu’est-ce que tu en penses ? », révélait le capitaine francilien. Je lui ai répondu illico : « C’est validé. » Psychologiquement, un truc pareil, il faut être prêt à l’assumer en gagnant. Quelque part, ça nous a fait rentrer dans le match. » Une surprise concoctée dans le plus grand secret, Labit se chargeant lui-même de la camoufler à la caméra de Canal + dans le vestiaire. « Il fallait que personne ne soit au courant… Cela revenait à cultiver ce côté décalé, qui est l’ADN du club. On voulait reprendre leurs idées, sans copier. Les nœuds-pap’s, c’était leur histoire, pas la nôtre. Le Nou Camp est une arène d’exception, nous voulions y pénétrer de manière classe, et surtout en ressortir tout autant. »

Vidéo d’avant-match prémonitoire

Quitte, pour cela, à battre en brèche certains lieux communs de la préparation mentale, en banalisant l’événement tout au long de la semaine. La pression ne commençant à monter qu’à quelques heures du coup d’envoi, lors de l’ultime briefing, par le biais d’un clip vidéo concocté là encore dans le plus grand secret. « L’idée est venue avec l’ensemble du staff, soufflait Travers. Avant ce genre de match à forte dose émotionnelle, on a souvent tendance à se réfugier dans des films tournant autour de la famille, des amis… Nous voulions éviter ce côté rébarbatif. Dans ce film, on voyait des gens en difficulté, qui parvenaient finalement à coiffer tout le monde sur le poteau pour gagner. » « Le thème de notre préparation, c’était « devenir des héros », dévoilait Laurent Labit. Les images ont tourné autour de grands exploits du sport français : le record du monde du relais 4 fois 100 mètres en 1990, les titres de champion du monde de Jean-Marc Mormeck qui était venu animer des ateliers de boxe cette saison, Camille Lacourt en natation que certains joueurs connaissent bien, les Bleus du foot de 1998, les victoires du XV de France sur les Blacks en Coupe du monde. Le message subliminal était de dire que, malgré la difficulté, tout est toujours possible si on ne lâche rien. Cela a correspondu au-delà de ce que nous avions imaginé. » Et inconsciemment influé sur le moral des troupes… « Voir ces mecs de dépasser et éclater de joie nous a inspirés, c’est indéniable, confiait le trois-quarts centre Henry Chavancy. Le scénario du match a parfaitement correspondu au discours d’avant-match. Cela a contribué à nous faire croire à notre destin. »

Réajustements tactiques

Mais tout ne saurait, évidemment, se résumer à une vidéo d’avant-match. Le vrai succès de Travers et Labit ? Il aura été, durant cette finale, d’effectuer les bons choix pour faire face à tous les coups du sort. On veut bien sûr parler ici du choix osé de faire glisser Juan Imhoff à la mêlée sur les phases offensives, afin de pouvoir demeurer à huit contre huit devant. Mais également de cette mi-temps durant laquelle les coachs du Racing 92 sont parvenus à convaincre leurs joueurs que l’exploit était possible. « Nous leur avons dit que ce qui était important au retour des vestiaires, c’était de reprendre le score, expliquait Travers. Nous savions qu’en passant devant, la panique allait passer du côté du RCT, parce qu’ils n’allaient pas comprendre pourquoi, à quinze contre quatorze, ils n’y arrivaient pas. Comme nous l’an dernier, lorsque le Stade français était venu nous battre à Colombes malgré le carton rouge de Parisse. » « Depuis les tribunes, on voyait beaucoup de joueurs toulonnais qui marchaient, souriait Labit. Et ils commettaient surtout beaucoup de fautes lorsque nous allions chez eux… Il y avait 14 pénalités à 4 à un moment du match. C’est pourquoi nous avons dit aux joueurs, qu’à un moment, l’arbitre allait forcément leur donner un carton et nous offrir de jouer à 14 contre 14, et qu’il faudrait en profiter lorsque l’occasion se présenterait. C’est exactement ce qui s’est passé. »

Tameifuna, le coup de poker gagnant

Au-delà des espérances, ou presque… Comme sur cette ultime mêlée de la partie, où Laurent Travers joua probablement le plus gros coup de poker de sa carrière, en faisant revenir son pilier droit Ben Tameifuna sur la pelouse, au poste de pilier gauche… « Sur la mêlée précédente, les Toulonnais avaient pris un ascendant, se remémorait Travers. Là, les joueurs du RCT se sentaient forts, venaient de prendre la mêlée pour nous enfoncer. Nous étions obligés de rester à huit pour leur résister. Et puis la mêlée était au centre du terrain… Sincèrement, si la mêlée avait été située sur le côté, je n’aurais probablement pas fait ce choix. Mais cette mêlée au centre du terrain nous obligeait à défendre en 3-3, quand eux avaient forcément un surnombre d’un côté ou de l’autre. Si le ballon était sorti proprement, nous aurions été en grande difficulté. Le seul moyen de défendre était de contrarier leur sortie, c’est pourquoi j’ai fait rentrer Ben à la place de Khatchik Vartanov. » À un poste de gaucher, donc, auquel Tameifuna n’avait jamais évolué de toute sa carrière en match officiel… « Je l’avais fait s’entraîner deux ou trois fois dans l’année à gauche, en lui disant : « Un jour peut-être, on ne sait jamais. » Sur l’action, j’avais d’abord demandé à Eddy Ben Arous de revenir sur le terrain, il m’a dit qu’il ne pouvait pas, qu’il était mort. Alors, je me suis retourné vers Ben, qui m’a dit : « Never played », je n’y ai jamais joué. Je lui ai dit que ce n’était pas grave, qu’il fallait y aller quand même. » Quand bien même il s’agissait d’un coup de bluff monumental de « Toto »… « En tant qu’entraîneur, à ce moment-là de la partie, il fallait tenter quelque chose pour pouvoir l’assumer. Si cela s’était mal passé sans qu’on ne fasse rien, on aurait pu imputer tout et n’importe quoi aux joueurs. Dans tous les cas, mieux valait que ce soit le staff qui assume. Notre rôle, c’est de prendre ce genre de décision. » La suite, on la connaît, Tameifuna surprenant Saulo au point de contraindre Bruni au talonnage à la main fautif. Voilà aussi comment se gagne un titre…

Nicolas Zanardi
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