Vivement demain

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Publié le , mis à jour

Séduisants et agressifs, les Bleus ont livré la première copie pleine de l’ère Novès et signé leur premier coup d’éclat. Un plaisir immense et l’envie de vite y revenir.

A moins de bien tendre l’oreille, on pouvait se méprendre, samedi soir dans le hangar à bestiaux transformé en vestiaires pour les Bleus, en zone de conférence de presse, en parking pour les bus et, pour compléter ce tableau jubilatoire, en lieu de repos pour quelques chiens errants de Tucumàn venus se soustraire aux morsures du froid. Daniel Hourcade a débarqué fendu d’un immense sourire. « De toute façon, il est très décontracté. Il sourit tout le temps », nous comptait Juan Hernandez pendant la semaine. Guy Novès, lui affichait une mine plus nuancée. Mais bon dieu, qui a gagné, alors ? C’est bien la France ? Eh pardi ! Et de quelle manière. Vingt-sept points qui auraient pu en être quarante, tant les Français ont disposé de munitions offensives infinies sans jamais se trouver véritablement en danger, proches de leur ligne. Quarante points, cela aurait certainement incarné un peu plus la domination des Bleus dans les secteurs de base : conquête directe, défense et possession. « Il faut se calmer. Restons humbles par rapport à cette victoire. Le haut niveau, c’est une remise en question permanente. Ceux qui ont été bons ou très bons aujourd’hui seront peut-être mauvais face à une opposition différente », tannait le sélectionneur. Mince, alors ! Un mandat et demi que l’on se flagelle à grands coups de déroutes, de déceptions ou de victoires à cinq neurones et le double d’en-avant, et il faudrait la jouer modeste ? Non merci. Les Bleus n’ont certes battu ni les Blacks ni les Wallabies, qu’ils retrouveront en novembre, ni une grande équipe des Pumas. Loin de là. Mais permettez que passer 27 points à une nation du sud procure une once de contentement. Surtout dans ce contexte de tournée « original », selon le mot de Yannick Bru.

Momentum

Dans le rugby de 2016, c’est le nouveau mot à la mode. Il faut « contrôler le momentum » comme il fallait « offloader* » en 2011, « prendre le milieu du terrain » en 2007 ou « destroncher » du côté de Toulon, de tout temps. Le momentum, kezako ? Un anglicisme, comme souvent à ce jeu, qui désigne une quantité de mouvement (mélange de vitesse et de masse) en physique mécanique. En plus simple, pour éviter de trop se la péter, celui qui « contrôle le momentum » impose son rythme au match. Et c’est justement ce que les Bleus ont su faire, dans le sillage d’un Baptiste Serin toujours aussi époustouflant. « Il ne faut rien enlever à la performance des Français, qui ont fait un match intelligent. Ils ont joué à leur rythme, dans lequel nous ne sommes pas à l’aise », confirmait Hourcade après la rencontre. Voilà donc : les Bleus ont contrôlé le momentum du match. Comme Guy Novès avait contrôlé celui de la semaine de préparation. Sans rire.

Comme souvent lorsqu’il veut faire passer un message, l’ancien entraîneur du Stade toulousain euphémise avec les médias. « La semaine a été un peu tumultueuse, pour certaines raisons. » Traduisez : tempête dans les murs du Hilton de Tucumàn, toute la semaine. Lors des entretiens individuels, plus précisément. Le sélectionneur défend toujours ses hommes et leurs erreurs du moment que le comportement est irréprochable. Certains, qui plus est parmi les déjà capés de ce groupe, s’étaient clairement troués lors du premier match. En Novès dans le texte, cela donne ceci : « Nous avions un rendez-vous à honorer lors de ce deuxième test-match. On ne peut pas prendre une leçon comme celle de la semaine précédente sans réagir. Les Argentins nous rentraient dedans, mettaient un crochet au premier, un raffut au deuxième. Dans notre équipe, certains galopaient à côté des joueurs sans les attraper. Il y a des choses qui sont impardonnables. En portant ce maillot, on ne peut pas avoir ce genre de comportement. » Mauvais temps pour Jules Plisson et Jonathan Danty, clairement visés. Le deuxième devra absolument se faire opérer de l’épaule pour retrouver toutes ses aptitudes et conserver une chance de s’installer en Bleu. à l’inverse, d’autres joueurs ont clairement brillé sur cette tournée. Parfois de manière déroutante.

Saupoudré d’intelligence

Prenez Julien Ledevedec, pour l’exemple. On croise, en Fédérale 3, une foultitude de 2e ligne bave aux lèvres, qui vous font infiniment plus flageoler du slip que le Bordelais, ses épaules de serpent, le short trop grand pour ses cannes et les pieds qui grattent la pelouse quand il court. Ledevedec a, en plus, le bon goût d’en rigoler, quand on le félicite pour son match. « Avec le temps pourri, c’était un match taillé pour moi ! Maul, mêlée, touche et re-maul… » « Si on se base sur de purs critères physiques, Julien n’a aucune chance pour l’international. Il n’est pas invité », confirme Yannick Bru, dont on notera d’ailleurs l’évolution sensible sur ce critère de sélection, au fil des ans. Ledevedec, donc, n’a rien pour émoustiller Lavanini et ses 130 kg de barbaque. Sauf que : le garçon est intelligent. Du genre très intelligent, même. Les disques durs tournent à plein régime et on rêve qu’il reste encore un peu de place pour ces hommes à ce jeu de rugby, que la mystique nous vend comme un sport d’intelligence.

En 160 minutes, Ledevedec a fait vivre un cauchemar à la touche argentine. Défendant ici en miroir, pour coller au sauteur argentin et le devancer. Annonçant par-là une zone, pour monter plusieurs tours dans l’alignement et obliger le lanceur des Pumas à forcer son geste. Capitaine de touche, le garçon réfléchit vite et mieux. Et on se rappelle enfin que cela peut avoir de la valeur. « Il ne se trompe presque jamais. Il fait vite tomber quand il peut et plaque en haut, pour éviter la poursuite du jeu, quand cela s’impose. Il lâche un ballon en offload quand le jeu le réclame, pas seulement parce qu’il en a la possibilité. Au final, si vous prenez l’ensemble des deux matchs, il n’est pas loin d’être l’homme de la tournée. Qu’importe son physique. » Et vivement que l’on juge si cette équipe, séduisante à défaut d’être parfaite, à un avenir face aux gros bras internationaux

*passer après contact. Mais ça fait plus savant de le dire en anglais...

Léo Faure
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