Comme un matin que le canal épuise

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    Comme un matin que le canal épuise
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Des ouvriers s’affairent à leurs travaux de curage, lorsqu’ils remarquent une étrange petite troupe qui s’avance vers eux en titubant sur la vase. Il s’agit d’une escouade de vieux supporters anglais en goguette. Auraient-ils l’intention de rejouer le dernier France-Angleterre sur ce terrain inédit ? 

Il était environ sept heures du matin quand David  remarqua une petite troupe  hilare  qui zigzaguait, un peu plus haut, le long du quai. En contrebas, il peinait dans la vase, au volant de son gros tracteur qui patinait dans le canal Saint-Martin à sec- il attaquait sa deuxième semaine de boulot sur ce chantier de curage mais le spectacle du canal vide le troublait toujours autant- et les contours de la ville semblaient emmitouflés dans un épais brouillard gris. Plusieurs de ses collègues, parmi lesquels David reconnut son pote Malek, se massaient à quelques mètres, autour d’un brasero de fortune- un vieux bidon d’huile trouvé sur place comme tant d’autres rebuts,  et qu’on avait coupé en deux- et là, ils s’offraient une pause café-cigarettes en silence, avant de reprendre leurs travaux de nettoyage – tous les dix ans, à peu près, on dressait un barrage étanche en amont de la Seine, puis on vidait le canal pendant plusieurs mois afin de procéder à un nettoyage de printemps en règle-les uns triant les déchets tandis que les autres s’activaient sur leurs grues à racler le fond vaseux. Clopes fumées d’une traite et café brulant avalé à la sauvette- chacun savait de toute façon qu’il n’avait pas trop intérêt à étirer la pause, sans quoi le contremaitre  leur passerait une soufflante du diable- et déjà ils s’étaient remis à l’ouvrage. Le cul assis sur sa chargeuse à chenilles, un œil qui limaçait de temps à autres sur les sites pornos consultés en douce depuis une tablette coincée entre le pare brise et le volant- ce que, bien sur, tout le monde feignait d’ignorer-, le « gros Bertrand » dirigeait toutes les manœuvres en hurlant, du matin au soir, tout un tas d’ordres contradictoires- il s’agissait, pour l’essentiel, d’une litanie de noms d’oiseau le plus souvent assortie d’insultes à caractères plus ou moins racistes auxquelles plus personne ( même David  qui d’ordinaire bouillait face à ce genre de remarques) ne faisait attention- hurlant ses ordres, donc, dans son mégaphone hors d’âge, l’air pathétique d’un vieux soldat d’opérette recuit par l’aigreur et les désordres de l’existence. 

Il était maintenant sept heures et quart quand David aperçut la même joyeuse bande, mais qui repassait cette fois en sens inverse, de l’autre coté du quai. Là où une volée de marches ménageait un accès plutôt étroit aux berges du canal.  Deux heures que ses collègues et lui  remuaient la fange saumâtre qui restait collée au fond du canal vide. Deux heures qu’ils trimaient, lui, son pote Malek et les autres, labeur scandé par les vociférations du « gros Bertrand » qui donnaient à toute la scène des accents de chant de travail mythologique, mais oui, de blues des premiers âges où se rejouait, ici bien sur en mode mineur, l’éternelle dialectique du maitre et de l’esclave, toutes proportions gardées. Au fur et à mesure qu’ils remuaient le fond vaseux,  à la surface de la boue qui moussait par endroit dans un doux murmure d’azote et d’horribles gargouillis pestilentiels, quantité d’objets à la provenance  diverse, hétéroclite, commencèrent peu à peu à émerger.  Des objets de toutes sortes – bouteilles tantôt vides, tantôt pleines, seringues, pavés, ciseaux, ustensiles de cuisine, parpaings, barrières de chantier, panneaux de signalisation- de toutes tailles – sièges, sommiers, scooters, motos, coffre-fort parfois fermés sur leurs secrets, vides le plus souvent, parcmètres, cuvette de WC- et David qui n’en croyait pas ses yeux, coupa le contact, arrêtant le tracteur quelques minutes. C’est tout un pan de la mémoire ensevelie- brefs moments de joie, témoignages festifs autant qu’épisodes plus douloureux ou qui relevaient tout simplement d’une banalité plus quotidienne, oui tout cela se donnait à lire dans ce monceau de déchets, de choses qui ne servaient plus- c’était des chapitres entiers de l’histoire d’une ville que les pelles et les hommes avaient tout à coup fait ressurgir des zones grises du passé. David jetait à présent des regards fixes, rieurs et hallucinés à son ami Malek qui venait lui aussi de cesser le travail pour jouir, à son tour, de l’étrange spectacle. On eut dit deux plongeurs encore abasourdis par les trésors inestimables qu’ils étaient parvenus à remonter de quelque épave légendaire. 

Craché à plein volume depuis le mégaphone du « Gros Bertrand », un hurlement formidable mit vite un terme à ce pur moment élégiaque. Pour David et Malek, ça ne faisait aucun doute, après la magie de ces apparitions d’entre la boue, le pire était à venir.  Et le pire, en l’occurrence, ne tarderait pas à se matérialiser  sous la forme d’une de ces  colères fracassantes que l’autre abruti n’avait pas son pareil pour déchainer sur vous-et devant tout le monde si possible- avec toute la violence aveugle, veule et méchante, d’une tornade d’injures. Pourtant, ce n’était pas après eux qu’en avait le « Gros Bertrand ». Pour une fois. Non.  Descendu- et la chose était suffisamment rare !- du fauteuil de sa chargeuse à chenilles, d’où il tenait son pouvoir quasi surnaturel de conducteur de travaux tyrannique, le « Gros » faisait face aux membres débraillés de la joyeuse bande remarquée plus tôt  par David, laquelle s’avançait  en titubant sur la vase d’étranges refrains de corps de garde…en anglais. 

Il s’agissait donc, David et Malek le comprirent assez vite, de quatre supporters anglais égarés après un long week-end passé à faire la fête. Le « Gros » n’arrêtait pas de leur gueuler dessus : «  Dégagez de là les Bifs !! Circulez y’a rien à voir ! On bosse ici, nous autres. Si vous alliez plutôt finir de creuser votre foutu tunnel sous la Manche, sales angliches. » Des trucs très cons  et puis d’autres à l’avenant que David, improvisé interprète de fortune, s’était bien gardé de traduire. Oui, quatre anglais, ayant largement dépassé la soixantaine, francophiles comme au fond la plupart d’entre eux et qui avaient accepté, d’assez bonne grâce et avec ce surcroit de mauvaise foi qui a toujours fait  le sel des gentlemen, accepté de se perdre dans les canaux incertains et toutes les ruelles de la soif de Paris. Ils étaient venus assister à une rencontre du tournoi des six nations. Jusqu’ici rien de tellement extraordinaire. 

Et puis, en apprenant la veille, ou alors le matin même, ou bien…David avait décidemment un peu de mal à débrouiller le fin mot de l’histoire…oui, en apprenant qu’on avait vidé le canal Saint-Martin, une idée avait commencé à les turlupiner. Un peu. Beaucoup... Sous la lune du chien, et la lune devait être un peu chienne, en louvoyant entre les flaques du crépuscule,  ils s’étaient mis en tête de traverser la ville. Direction ce fameux Canal, « let’s go ! », devenu la seule destination qui vaille. L’ivresse joyeuse et nostalgique aidant, tous ces quatre vieux sujets de sa majesté de se jurer qu’ils pourraient aussi bien errer soixante couchers de soleil sans jamais fermer l’œil, tant qu’il n’aurait pas atteint ce fichu canal Saint-Martin, et surtout à présent qu’il était vide.  

Peu de dire que David, Malek et les autres manœuvres- le « gros Bertrand » n’en parlons pas- avaient quelque difficulté à saisir le pourquoi du comment de cette curieuse odyssée. David dut puiser très loin dans ses pénibles souvenirs scolaires, ses interlocuteurs comprirent aussi qu’il allait leur falloir adoucir quelque peu le rude accent  du Nord de l’Angleterre, et la vérité finit par glisser comme une évidence clamée à la cantonade dans ce hall de vase et de boue où le canal n’était pas prêt de refaire son lit. Et justement ! Mais oui, tout était là. Oui ?

Il était environ sept heures du matin quand David  remarqua une petite troupe « hilare » qui zigzaguait, un peu plus haut, le long du quai. En contrebas, une heure et quelques minutes d’incompréhension plus tard, il peinait dans la vase, au volant de son gros tracteur qui patinait dans le canal Saint-Martin à sec, ouvrant la route – malgré les protestations ordurières du « Gros Bertrand »- à quatre vieux anglais qui titubaient, munis de pelle, scrutant la boue et la multitude de déchets à la recherche de cette paire de crampons qu’un de leur ancien partenaire de club -trop fatigué pour avoir pu faire cette fois le déplacement avec eux- avait balancé de rage – reparlera-t-on un jour du fameux flegme britannique ?- dans la Seine, un soir comme ça dans leur jeunesse étudiante que sa faillite au tirs au but avait précipité, un peu plus tot dans l’après-midi sur la toundra inhospitalière de  Bagatelle, la défaite de leur université contre sa rivale française, oui, David avait fini par comprendre le fin mot de l’histoire- à moins que- et  même si les contours de la ville étaient toujours emmitouflés dans un épais brouillard gris, pour tous ceux-là, marcher en pure perte, sans logique qui vaille, dans ce canal humide à ciel ouvert suffisait, déjà, à vous réchauffer l’âme et le cœur.

benoit_jeantet
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