Saint-André : « Je n’ai pas trouvé toutes les clefs avec cette génération »

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    Saint-André : « Je n’ai pas trouvé toutes les clefs avec cette génération »
Publié le , mis à jour

Il nous avait demandé du temps avant de se livrer longuement. Philippe Saint-André nous a reçus à Tignes, où on l’a retrouvé transfiguré. Ce n’est que le jeudi soir, au moment de notre départ, qu’il choisissait de se confier comme rarement.

Un an après le stage de préparation de la Coupe du monde qui avait commencé ici, à Tignes, que vous reste-t-il de toute cette aventure ?

Je resterai à jamais l’entraîneur qui a pris soixante points face aux All Blacks en quarts de finale. Je préfère ne pas trop me retourner sur tout ça... je ne suis pas quelqu’un qui ressasse le passé mais, bon, j’ai quand même eu beaucoup de mal à digérer notre sortie de route du Mondial. Mon mandat s’est terminé par deux cuisantes défaites. L’échec n’est pas de tomber, mais de rester là où tu es tombé. Aujourd’hui, j’ai tourné la page et je veux vivre au présent. N’empêche, en revenant à Tignes j’ai forcément eu quelques «flashs»... Les joueurs s’étaient investis énormément dans la préparation et on pensait bien en récolter les fruits.

Avec le recul, qu’est-ce qui vous a manqué ?

Le gros regret, c’est notre deuxième mi-temps face à l’Irlande où l’on est pris sur nos prétendus points forts : la touche, la mêlée et les zones de rucks. Une semaine après, face à la Nouvelle-Zélande, ce n’est que la conséquence de notre défaite face à l’Irlande. Les Blacks étaient bien au-dessus de la concurrence sur ce qu’ils avaient montré lors des quatre années qui ont précédé le Mondial. Je le répète, ma vraie désillusion est venue du match face à l’Irlande. J’étais persuadé qu’après une bonne et exigeante préparation, nous allions récupérer notre retard sur les principales nations européennes.

Si vous deviez changer quelque chose...

La charnière que je voulais mettre en place pour ce Mondial, c’était Machenaud-Michalak. Les aléas du rugby moderne ont fait que c’était devenu difficile de les sélectionner ensemble. Frédéric ne jouait pas à son poste à Toulon, et revenait de blessure. Pourtant, j’avais besoin de son expérience. De son côté, Maxime Machenaud avait réalisé une très mauvaise tournée en Australie et j’ai peut-être été trop sévère avec lui à ce moment-là alors qu’il était mon premier choix. Il avait été étincelant en Argentine en 2012, puis lors de la série de tests en novembre. J’ai vite regretté de ne pas l’avoir pris, dès le Mondial ; son état d’esprit manquait à ce groupe alors que la greffe de son remplaçant, Rory Kockott, n’avait pas pris. Rory était finalement trop individualiste. Aujourd’hui, je suis ravi de la saison réalisée par Maxime, c’est quelqu’un qui ne fait jamais deux fois les mêmes erreurs. Mais j’avais pris une décision et il fallait bien que je l’assume jusqu’au bout.

Sa présence aurait-elle pu tout changer ?

Non, car le rugby est un sport avec énormément de logique. Mis à part nos six mois en 2012, nous avons eu des résultats conformes à notre élimination en quart de finale. Nous étions à notre place.

Avez-vous eu l’impression de tirer le maximum de ce groupe ?

Avec la disponibilité et les moyens dont je disposais, oui pas loin... Guy Novès, mon successeur, l’a reconnu : depuis dix ans, le potentiel français s’est amenuisé. Pourtant, ceux que j’ai lancé, les Slimani, Guirado, Ben Arous, Maestri, Machenaud, Fofana, Fickou, Spedding, Dulin ou même Huget sont là pour plusieurs années et ils vont former l’ossature d’un groupe qui sera parvenu à maturité, en 2019 au Japon.

A la place de Novès, qui auriez-vous choisi comme capitaine ? Guirado ou Maestri ?

Guy Novès est maintenant le patron, respectons ses choix, soyons tous derrière lui et les Bleus. Je peux simplement vous dire que tous les deux avaient le potentiel pour devenir capitaine, notamment lors de ma dernière année de mandat. C’est avant tout deux éléments quasi indiscutables de l’équipe, dont je cochais le nom à chaque composition. En tant que capitaine, bien sûr, que tu dois avoir un vrai leadership mais la qualité première c’est d’apparaître sportivement indiscutable. Ce qui est sûr, c’est que Maestri et Guirado incarnent bien cette nouvelle génération de joueurs, au tempérament différent de leurs aînés.

Est-ce à dire que Thierry Dusautoir n’était pas le capitaine idoine ?

Je n’ai pas trouvé toutes les clefs durant mon mandat pour optimiser cette génération qui prenait le pouvoir. On a essayé de trouver des solutions, des compromis... à un moment, durant la préparation du Mondial, un jeune joueur est venu se plaindre du fonctionnement imposé par Thierry, soi-disant au nom du groupe. J’ai posé la question au comité des sages mis en place pour le Mondial qui comprenait, outre Thierry, des garçons comme Michalak ou Papé. Personne n’a moufté. Au contraire, Mas a formellement contredit les dires qui m’avaient été rapportés. Finalement, je n’ai jamais senti un vent de rébellion contre Thierry Dusautoir. En plus d’être un très grand joueur, c’est quelqu’un de très intelligent, qui ne va jamais contre son vestiaire. Bien sûr qu’en interne, il y a eu des gros coups de gueule, mais c’est le cas dans n’importe quelle équipe.

Un mot sur Yannick Bru, seul membre du staff (avec Julien Deloire, le préparateur physique) à avoir été conservé ?

Je suis content pour Yannick. Le rugby international requiert des spécificités que tu ne perçois pas en Top 14. Il possède maintenant une expérience précieuse. Avec lui, le XV de France va gagner du temps. Il comptera sur quelqu’un qui fait le lien entre les deux staffs et va permettre à Guy Novès d’éviter certains erreurs que j’ai commises.

Prenez-vous du plaisir à retrouver le terrain, un an après, même si c’est avec des jeunes ?

C’est une volonté personnelle. J’avais besoin de faire un break avant de repartir sur autre chose. Que ce soit quand j’étais manager au RCT, ou même l’an passé avec les Bleus, j’avais perçu que Tignes était un endroit sensationnel pour accueillir les sports collectifs. J’ai voulu monter une académie du rugby tournée vers les jeunes anglo-saxons et français. Pour transmettre mon modeste savoir-faire, travailler sur la formation, la technique individuelle. On crée nos propres «spécimen». Je me suis souvent plaint du manque de technique individuelle et de temps de préparation des joueurs français, alors je cherche à inculquer ces exigences aux plus jeunes. à bientôt 50 ans, je retrouve donc une âme d’éducateur.

Le rugby français fait-il fausse route sur la formation ?

On s’est trompé sur pas mal de choses depuis une quinzaine d’années... On constate que, dans notre Top 14, il y a 70% d’étrangers et nos jeunes français jouent très peu quand nos meilleurs internationaux, eux, jouent trop. Alors, je mets concrètement mes idées en pratique. La technique individuelle, notamment, s’acquiert entre 7 et 14 ans. Selon moi, il est indispensable de la travailler au quotidien et ne pas se contenter de mouvement général. Faire 200 passes dans l’année ou en faire 200 chaque semaine, ce n’est pas la même chose. On aura réalisé un sacré bond en avant le jour où le ballon ne sera plus une contrainte pour le joueur, mais appréhendé comme une partie de son corps.

Que pensez-vous de la nouvelle convention FFR-LNR sur la disponibilité des internationaux ?

C’est une vraie avancée ! Je remarque que, sur les quinze mesures phares, il y en a une douzaine que je réclamais depuis le début de mon mandat. à l’époque, je passais pour un fou et je prenais des tirs de toutes parts. La convention va donner les moyens à Guy Novès de travailler à égalité avec les autres nations. Le système français ne devrait désormais plus cramer des joueurs comme il l’a fait avec Maestri et Fofana, par exemple. Avoir une vraie intersaison est primordial pour se régénérer, et progresser aussi bien techniquement que physiquement. Ce qui est proprement impossible avec des mecs qui jouent onze mois sur douze.

Ne regrettez-vous pas de ne pas avoir pu bénéficier d’un tel cadre de travail ?

Ce qui est horrible en France, c’est qu’il faut un échec ou une tragédie pour que l’on réagisse. Il était urgent de réformer la gestion des joueurs internationaux. Le rugby français est l’une des deux économies les plus importantes à l’échelle mondiale, aussi bien de par ses clubs que sa sélection. Or, jusqu’à présent, l’équipe de France fonctionnait comme la Roumanie, les Fidji ou les Samoa, je dis tout ça sans leur manquer de respect. Pendant quatre ans, le XV de France était la seule formation des 6 Nations à voir ses joueurs repartir en club pendant les week-ends de relâche du Tournoi. Par deux fois, quand j’étais sélectionneur, nous sommes parvenus à gagner nos deux premières rencontres du Tournoi (en 2012 contre l’Italie et l’Ecosse ; en 2014 contre l’Italie et l’Angleterre) mais après la troisième semaine, quand les mecs jouaient avec leur club, et je retrouvais ensuite des «serpillères» avec un match à préparer en quatre jours si on était appellés à jouer le vendredi soir. Je suis content pour le rugby français que cette problématique-là n’existe plus.

Et que vous disaient vos supérieurs, Pierre Camou et Serge Blanco, quand vous leur faisiez remonter vos doléances ?

Ils me répondaient de patienter, qu’une nouvelle convention allait être mise en place et qu’il n’était pas possible de changer celle qui courait jusqu’en juin 2016... J’enrage d’autant plus que nous avons des bons joueurs en France. Il faut privilégier les Français sur les feuilles de match pour qu’ils soient régulièrement titulaires en Top 14 alors qu’aujourd’hui, ils sont en concurrence avec des joueurs de classe mondiale.

La mise en place des deux groupes de 30 joueurs (élite et dits de développement) va aussi favoriser le XV de France, non ?

Et c’est très important. 80 à 90% des joueurs qui sont sélectionnés par le XV de France sont passés chez les jeunes par le Pôle France de Linas-Marcoussis. C’est la preuve que l’on y travaille bien. Des garçons comme Jedrasiak, on savait pertinemment qu’il allait postuler chez les grands. Sauf qu’il a perdu un an à Clermont, parce qu’il ne jouait pas... Il ne me semble pas illogique que la fédération ait un œil sur le parcours des trente meilleurs élément des moins de 23 ans. Quant à la liste «élite», il est indispensable de protéger nos meilleurs joueurs et que le sélectionneur ne subisse plus le calendrier du Top 14 comme nous l’avons fait depuis dix ans. L’équipe de France n’était plus la priorité, elle semble le redevenir avec cette nouvelle convention. Le fait de remettre l’église au centre du village va faire progresser le rugby français dans son ensemble.

Si vous deviez voter lors des prochaines élections fédérales, vers qui vous tourneriez-vous : Laporte ou Camou ?

J’ai eu l’impression de dire, pendant quatre ans, que le rugby français était comme notre pays. Tout le monde savait qu’il fallait faire des réformes mais personne ne bougeait le moindre orteil pour que l’on avance. J’ai l’impression que l’accident du Mondial va déboucher sur quelque chose d’enfin solide, que le XV de France va être à nouveau notre vitrine, notre tête de gondole. Le rugby a explosé depuis une dizaine d’années et nous n’avons pas suivi, notamment sur le travail de formation de nos éducateurs. Même si Top 14 est le plus gros championnat au monde, même s’il rassemble les meilleurs joueurs de la planète, il ne rivalise par avec les rendez-vous internationaux. Pendant la Coupe du monde, les Bleus rassemblaient 12 millions de téléspectateurs face à la Roumanie et le Canada... Si tu veux faire venir le plus de gamins possibles dans nos écoles de rugby, bien sûr qu’il faut des stars comme Carter ou Wilkinson, mais il faut aussi des grands champions qui gagnent des matchs avec le XV de France. Donnons donc des moyens à Guy Novès et arrêtons la politique politicienne.

Personnellement, un retour en Top 14 en tant que manager est-il envisageable ou avez-vous définitivement tourné la page ?

Je voulais prendre une année sabbatique avec le rugby, quelle que soit l’issue du Mondial. J’ai pris un bon « plaquage cathédrale avec commotion cérébrale » avec le quart de finale et il fallait que je récupère (rires). Pendant trois ou quatre mois, j’ai coupé complètement, j’en avais besoin. Mais le fait d’entraîner des jeunes a rallumé la flamme ; je me régale avec eux. J’ai eu des offres en provenance de l’Angleterre, de l’Italie ou du Japon. C’était trop tôt. J’ai suivi avec attention la fin de saison de Top 14 et la tournée en Argentine des Bleus. Je sens que l’envie revient peu à peu...

Pierre-Laurent Gou
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