Eddie Jones : « Je veux faire de l’Angleterre l’équipe de la planète »

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    Eddie Jones : « Je veux faire de l’Angleterre l’équipe de la planète »
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En attendant de tomber sur la maison de leurs rêves, le nouveau sélectionneur de l’Angleterre, Eddie Jones et son épouse Hiroko vivent toujours au Pennyhill Park Hotel, le palace jouxtant le centre d’entraînement du XV de la Rose, dans la lointaine banlieue londonienne. « Toute cette nature m’aide à réfléchir, je m’y sens bien ». Après avoir commandé une théière, le Zarathoustra du rugby anglais dépose les cahiers à spirales qui ne le quittent jamais et balaye les sujets d’actualité avec la faconde qu’on lui connaît, du shaker de protéines de Billy Vunipola aux brimades du racisme ordinaire…

Après le triomphe du XV de la Rose au bout du monde, un quotidien australien a titré : « Bravo l’Angleterre ! Maintenant, un autre continent te déteste ! » Comment l’avez-vous pris ?

(il éclate de rire) Comme le plus beau des compliments ! L’humour australien est assez corrosif…

Six mois, neuf matchs et autant de victoires. êtes-vous l’homme providentiel du rugby anglais ?

N’allons pas jusque-là. Quand j’ai pris en mains le XV de la Rose, cette équipe sortait d’un vrai cauchemar. J’ai alors jeté un œil dans le réservoir. C’était plein jusqu’à la gueule. Il y avait du talent à ne plus savoir qu’en faire. Je n’avais pas le droit d’échouer.

Comment avez-vous fait, au juste ?

Il a simplement fallu redonner confiance aux joueurs. J’avais besoin qu’ils croient à nouveau en leur histoire, qu’ils renouent avec leurs racines.

Lesquelles ?

Celle du jeu anglais, tiens ! Je voulais qu’ils se resserrent autour d’une bonne mêlée, d’une touche efficace et d’une défense agressive ! Leur ADN était là et nulle part ailleurs.

Avez-vous changé quoi que ce soit aux méthodes d’entraînement du XV de la Rose ?

Oui. Nous ne nous entraînons plus que deux fois par semaine. Le mardi, nous faisons un entraînement de cinquante minutes : très intense, sans temps mort et le plus souvent avec une grosse opposition. Dans l’idéal, il faut que la séance soit plus dure que le match qui suit. Même chose le jeudi, mais sur une séance cette fois-ci réduite à trente-cinq minutes. ça leur fait le cuir, croyez-moi…

Aviez-vous besoin d’un nouveau défi après votre aventure japonaise ?

Je pense, oui. Après la Coupe du monde, j’ai rejoint l’Afrique du Sud pour y entraîner les Stormers. J’étais bien, au Cap. Je me levais en même temps que le soleil, je prenais mon thé face à Table Mountain et il n’y avait quasiment pas de pression… Mais je ne pouvais pas dire non à la proposition de la RFU.

Pourquoi ?

à mon sens, il y a cinq jobs de rêve dans la vie d’un homme : être sélectionneur de l’Australie, de l’Afrique du Sud, de l’Angleterre, de la Nouvelle-Zélande ou de la France. Je ne pouvais refuser.

Quel monde avez-vous découvert, en Angleterre ?

Quand je suis arrivé à Pennyhill Park (le centre d’entraînement du XV de la Rose, N.D.L.R.), il y avait des slogans partout, plein d’affiches collées au mur et sur lesquelles Arnold Schwarzeneger racontait que « sans douleur, il n’y avait pas de plaisir »… Je ne suis pas fan du personnage ni de ce qu’il raconte. Je les ai donc enlevées moi-même.

Etait-ce vraiment important ?

à mes yeux, oui ! Dernièrement, Jürgen Klopp (l’entraîneur de Liverpool, N.D.L.R.) a voulu motiver ses joueurs en leur racontant l’histoire de Rocky Balboa. Ils l’ont tous regardé avec des yeux ronds, sans vraiment comprendre où il voulait en venir. Pour parler à des jeunes gens, il faut utiliser des images contemporaines.

Où voulez-vous en venir ?

Il faut que ces garçons réfléchissent ! […] Vous savez que je suis à moitié Japonais, n’est-ce pas ? Au Japon, les sumotoris boivent les paroles du maître entraîneur, sans jamais penser par eux-mêmes. Je veux au contraire que mes joueurs se prennent en mains et gambergent. Parce que je ne serai pas avec eux sur le terrain. Je ne suis ni assez grand, ni assez musclé pour cela.

Quel est votre but, avec le XV de la Rose ?

Je ne parle jamais de titre mondial. Je veux faire de l’Angleterre l’équipe de la planète.

Comment vous y prendrez-vous ?

Il ne faut jamais relâcher la pression, jamais enlever le pied de la pédale. Quand on respire, on devient faible. […] Je veux que nous soyons les numéros 1 et ce n’est pas encore le cas. Nous sommes encore à des kilomètres des All Blacks…

Selon vous, existe-t-il un fossé entre l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud ?

Non. Il existe juste un fossé entre les All Blacks et les autres. (il se penche sur un jeu d’échecs posé sur la table voisine) Il y a le roi, tout seul, devant les autres. Derrière lui, il y a la reine, le XV de la Rose. Aux côtés de celle-ci, je reconnais les chevaliers : la France, l’Argentine, l’Afrique du Sud, le pays de Galles, l’Irlande et l’Australie. Mais tout va très vite, aux échecs. (rires)

Avez-vous un secret pour tirer le meilleur de vos joueurs ?

Pas le moindre. Je leur expose juste des faits. Il y a trois ans, Marland Yarde (ailier des Harlequins, N.D.L.R.) part en Nouvelle-Zélande, casse tout et marche même sur Richie McCaw. Puis il disparaît du radar, devient un joueur quelconque. Qu’a-t-il fait pendant deux ans ? Rien. à mon arrivée, je les ai tous remis au boulot, à commencer par lui. Vous savez, les joueurs ne sont jamais que des projets. Aucun d’entre eux n’est un produit fini.

Etes-vous dur avec eux ?

Non, je suis franc. Je veux pouvoir compter sur des mecs frais, des mecs prêts. Tu es fatigué ? Tu ne veux pas aller en tournée ? Reste chez toi et mange de la télé réalité ! Achète-toi un maillot et va bronzer au Portugal ! En sélection, je veux compter sur des mecs qui pourraient crever pour ce pays.

A ce point ?

Mais oui ! Après le titre de 2003, l’Angleterre est devenue trop molle. Je me souviens avoir vu le XV de la Rose en tournée en Australie, un an après le Mondial. Les Anglais y avaient pris trois roustes. On aurait dit qu’ils étaient là-bas en vacances. Ils se baladaient dans Brisbane en bombant le torse. Ils se foutaient de perdre. Un vrai champion doit pourtant haïr la défaite. Dès lors que tu acceptes l’échec, c’est le début de la fin.

Vous parlez du titre anglais de 2003, à une époque où vous étiez le sélectionneur australien. Vous reste-t-il des souvenirs de cette finale de Coupe du monde ?

Oui, bien sûr. On m’a d’ailleurs longtemps reproché de ne pas avoir fait débuter Matt Giteau en finale. Sincèrement, je n’ai jamais douté du talent de « Gits ». Mais la règle numéro 1 en Coupe du Monde est celle-ci : quand tu as un grand buteur dans l’effectif, son nom est le premier à coucher dans ton 15 majeur. à l’époque, Elton Flatley était très régulier au pied et en numéro 10, j’avais déjà Stephen Larkham. J’ai donc dû me priver de Matt Giteau. Le sport est parfois cruel…

Et en Angleterre, le travail a-t-il payé pour tous vos internationaux ?

Je pense, oui. On parle souvent de la rush défense (la défense inversée, N.D.L.R.) des Gallois. L’avez-vous vu une seule fois à l’œuvre contre nous ? Non. Parce que nous étions plus forts, plus puissants, meilleurs sur tous les impacts. Nous étions les dominants.

Comment vous y êtes-vous pris, face aux Gallois ?

Nous les avons forcés à défendre en reculant. Les joueurs anglais sont plus forts qu’ils ne l’étaient par le passé. En travaillant, Dan Cole est redevenu le meilleur pilier droit du monde. Et quand ses coéquipiers boivent des bières, Billy Vunipola ne lâche pas son shaker de protéines. Je veux que les internationaux anglais soient différents. Si un extraterrestre débarque un jour sur terre, je veux qu’il puisse se dire : « Eux sont des êtres humains et eux sont des internationaux anglais ».

Quelle est la prochaine étape dans la construction de cette équipe ?

Je veux intégrer des jeunes, injecter du sang frais. Mon histoire favorite du Mondial 2003 raconte d’ailleurs que lorsque Jonny Wilkinson a fait son premier entraînement avec le XV de la Rose, il ressemblait à un bec bunsen. Un feu intérieur le consumait. Il était plein de colère. Je veux des jeunes gens tels que lui, des mecs capables de casser la zone de confort des autres. Le principe de base est celui-ci : d’un match à l’autre, il y a toujours quinze places à prendre.

Vous avez récemment suivi l’équipe australienne Orica sur le Tour de France. Pourquoi ?

Je suis curieux de toutes les formes de management. Sur le Tour, j’ai d’ailleurs été impressionné par la quantité de travail que les coureurs pouvaient abattre. Ils se levaient à 6 heures du matin, grimpaient sur leur vélo et enchaînaient neuf courses de 200 kilomètres…

Vous êtes-vous inspiré d’autres disciplines pour construire votre propre méthode ?

J’aime parler avec des gens plus intelligents que moi. Quand j’entraînais le Japon, j’ai rencontré Pep Guardiola, l’ancien entraîneur du FC Barcelone (aujourd’hui à Manchester City, N.D.L.R.). Pour compenser les lacunes physiques de ses joueurs, il avait carrément inventé une nouvelle forme de jeu, s’inspirant d’ailleurs du rugby et du hand pour la recherche d’espaces, la création d’intervalles… Avec les Japonais, j’étais confronté à la même problématique : nous rendions tous des entimètres et des kilos à nos adversaires. J’ai alors tenté, comme Pep, de déplacer le ballon plus que le joueur.

Pourquoi avez-vous choisi Dylan Hartley, l’un des enfants terribles du rugby anglais, pour capitaine ?

L’Angleterre n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle est agressive, dure au mal et détestée. Et puis, les plus grands capitaines sont souvent des avants, après tout. à la tête de cette équipe, je voulais un vrai mec, un mec qui parle aux gens.

Est-ce le cas ?

La première fois que j’ai rencontré Dylan, c’était dans un pub près de Northampton. J’ai tout de suite aimé la façon dont il s’adressait aux gens, du cuisinier jusqu’au plongeur. Il était ancré dans sa réalité, s’intéressait à leurs vies. Je l’ai trouvé profondément Anglais, profondément humain. Sur le terrain, Dylan est un peu comme Tarzan. Il joue avec son cœur.

On vous dit peu regardant sur les statistiques. Pourquoi ?

J’ai rencontré des coachs qui ne juraient que par les chiffres. Ils te disaient par exemple que si Richie McCaw touchait le ballon moins de 24 fois par match, tu avais 58,5 % de chances de gagner. Hey ! C’est du rugby ou du bingo ? Moi, je crois en deux statistiques. La première est celle-ci : combien de temps un joueur au sol met-il pour se replacer en défense ? La seconde est celle-là : combien de temps un joueur au sol met-il pour se replacer en attaque ?

Etes-vous sensible à la beauté du jeu ?

Oui, bien sûr. Mais j’ai une conception de la beauté du jeu différente de la vôtre. On pratique un beau rugby en déplaçant le ballon. Et pour déplacer le ballon, il y a trois moyens : la course, le jeu au pied ou la passe. Pratiquer un beau rugby, c’est juste prendre la bonne décision au bon moment. […] En Australie, nous avons marqué quarante-quatre points lors du dernier test. Avons-nous été spectaculaires ? Non. Mais c’était du bon rugby, pas du théâtre.

Vos opposants disent que vous capitalisez sur le travail de Stuart Lancaster, votre prédécesseur. Que leur répondez-vous ?

Ils ont raison ! Stuart a posé des fondations remarquables. Je vais être clair : je n’ai pas pris la décision de le licencier et j’ai toujours dit qu’il avait réalisé un superbe travail pendant quatre ans. Aujourd’hui, je souhaite tout le bonheur du monde à Stuart. Il réussira.

A Toulon ?

J’ai lu ça… Il formerait en tout cas une très belle équipe avec Marc Dal Maso ! Il est fou, celui-là…

Il dit la même chose de vous…

Oui, je sais ! Mais Marc est à mes yeux l’un des entraîneurs les plus pointus du circuit mondial. Avant qu’il ne me rejoigne au Japon, la mêlée nippone était nulle. Vraiment nulle, hein… Et elle fait aujourd’hui partie des huit meilleures au monde. Elle ne le doit qu’à lui.

Pourquoi n’avez-vous pas demandé à Marc Dal Maso de vous rejoindre en Angleterre ?

Un Français ? Ici ? Vous rêvez ! (rires)

Avez-vous suivi le XV de France en Argentine ?

Oui. L’équipe de France est dans la bonne direction. J’ai d’ailleurs l’impression que Guy Novès a des méthodes similaires aux miennes. On est de la même génération, après tout.

C’est-à-dire ?

Il est revenu à la nature profonde du jeu français. Ses prédécesseurs ne s’intéressaient qu’à la puissance, aux centimètres et aux kilos ; le mouvement du ballon n’avait à leurs yeux aucune importance. Guy Novès a changé d’approche. Il a aussi fait comprendre à ses hommes la signification profonde d’une sélection, le poids d’une histoire, d’un maillot… J’ai fait un peu la même chose, en Angleterre.

Connaissez-vous personnellement le sélectionneur français ?

Je ne l’ai croisé qu’à une seule reprise, lors d’un match des Wallabies contre les Barbarians français, à Bordeaux (en 2005, N.D.L.R.). Novès est un homme passionné. Je n’ai pas eu besoin de le voir dix fois pour comprendre.

Avez-vous constaté des progrès dans le jeu français, ces derniers mois ?

Ce que les Français ont accompli en Argentine, contre une équipe archi-préparée et avec des mecs qui ne se connaissaient pas dix jours plus tôt, c’est immense.

Est-ce une bonne nouvelle ?

Oui. Le monde du rugby a besoin d’une France forte et d’une Angleterre qui gagne.

Qui sont les meilleurs joueurs français, selon vous ?

Lors de notre dernier voyage au Stade de France (21-31), j’ai trouvé Machenaud très fort. Il joue juste, défend bien, utilise le pied à bon escient… J’ai aussi beaucoup d’admiration pour François Trinh-Duc. Il est brillant balle en mains. Son physique est une menace permanente pour la défense adverse. Pour moi, il est bien plus fort que Plisson.

Après le Mondial anglais, on craignait que le Top 14 ne prépare pas suffisamment les joueurs au niveau international. Qu’en pensez-vous ?

Où que l’on vive, on déprécie toujours le championnat que l’on côtoie au quotidien. D’un côté, vous avez le Super 18, rapide, spectaculaire mais dépourvu de combat, inconsistant en défense et peu fiable en conquête. De l’autre, le Premiership et le Top 14, très forts sur les bases mais parfois un peu lents. Aucun championnat n’est parfait ! Aucun championnat ne prépare au niveau international ! Rien ne ressemble plus à un test-match qu’un autre test-match !

Alors, comment fait-on ?

C’est au sélectionneur de combler l’écart qui existe entre son championnat domestique et le niveau international. Il est payé pour ça !

Mourad Boudjellal, le président du RCT, disait récemment que vous aviez contacté Steffon Armitage. Est-ce vrai ?

Le président de Toulon lit trop de bandes dessinées ! (rires) En quittant l’Angleterre, Steffon Armitage a fait une croix sur l’équipe d’Angleterre. Il s’est exclu lui-même. S’il veut jouer pour nous, qu’il traverse la Manche et signe en Premiership.

Ne changerez-vous jamais de politique ?

Non. Notre système est sain : 75 % des joueurs évoluant en Premiership sont aujourd’hui éligibles pour l’équipe d’Angleterre. En France, 50 % des joueurs du Top 14 sont sélectionnables. L’équilibre y est donc plus fragile et cela met la sélection en danger. Regardez ce qu’il s’est passé avec le onze d’Angleterre pendant l’Euro : l’équipe a perdu contre l’Islande ! L’Islande, vous rendez-vous compte ! En Premier League (Première division de football, N.D.L.R.), 25 % des joueurs sont éligibles pour la sélection nationale. Il n’y a pas de secret…

Vous êtes l’un des meilleurs amis de Jake White. Le coach du MHR vous a-t-il raconté l’épisode François Trinh-Duc ?

Dans les grandes lignes, oui. Les choix sont parfois difficiles. ça fait partie de la vie d’un coach…

Partagez-vous la même conception du rugby que lui ?

Non, pas du tout. Jake est très Sud-Africain dans l’âme, très attaché à la défense et au jeu au pied. Je suis Australien et davantage porté sur l’attaque. C’est la raison pour laquelle notre duo fonctionnait si bien à l’époque (en 2007, Eddie Jones et Jake White entraînaient les champions du monde sud-africains, N.D.L.R.).

Savez-vous que Jake White a envoyé un CV à la fédé anglaise lorsque Stuart Lancaster a été licencié ?

Oui, bien sûr. Nous voulions même travailler ensemble à la tête du XV de la Rose. Mais la RFU n’a pas voulu. Elle ne souhaitait qu’un seul patron.

Marc Dal Maso, votre ancien adjoint au Japon, dit que vous êtes un acharné de travail. à quoi ressemble une journée lambda, pour vous ?

Les gens ont du mal à comprendre que ce n’est pas du travail, c’est du plaisir ! Vous savez, j’ai joué au rugby parce que j’aimais ça. Puis j’ai entraîné parce que je ne voulais pas arrêter.

Vous ne répondez pas à la question initiale…

Je me lève à 5 heures du matin, je consulte mes emails, j’y réponds. Puis je file à la salle de gym, pour faire une heure d’elliptique. Ensuite, je travaille jusqu’à 20 heures, je dîne avec mon épouse et à 23 heures, je regarde des vidéos de rugby.

Et votre femme ne dit rien ?

Après vingt-quatre ans de mariage, elle me connaît… Elle sait aussi qu’après une semaine de vacances, je m’ennuie.

Vous avez eu une attaque cardiaque il y a deux ans. N’avez-vous pas peur de jouer avec votre santé ?

Non. J’ai changé de mode de vie. Je dors davantage, je ne touche plus une goutte d’alcool et je mange beaucoup de verdure. Ne vous inquiétez pas : je suis encore là pour très longtemps.

Vous avez joué en Angleterre, dans votre jeunesse. Que vous reste-t-il de cette époque ?

Il y a très longtemps, j’ai en effet passé quelques mois à Leicester pour découvrir le rugby européen. Je n’étais pas un talonneur très puissant. Mais j’avais une bonne lecture du jeu. Un samedi matin où nous jouions sur un terrain boueux, il m’a semblé judicieux de rapidement jouer une touche. Au moment où je l’ai fait, un gros pilier droit -je me demande si ce n’était pas Darren Garforth- m’a tiré par le maillot et m’a dit : « Fils, on ne fait pas ça ici. On prend la balle en milieu d’alignement et on fait un maul pénétrant ». J’ai dit ok… Bienvenue à Leicester…

On dit que vous jouez avec les médias anglais comme un artiste caresserait un violon. Qu’est-ce qui leur plaît tant chez vous ?

Je ne sais pas… Les choses changeront peut-être un jour… Je n’ai jamais fait partie de l’establishment. Ma mère était japonaise, mon père australien et, comme Michael Cheika (le sélectionneur australien est australo-libanais, N.D.L.R.), j’ai longtemps souffert d’une forme de racisme ou d’exclusion de la part du rugby australien. Les jours de match, ils me traitaient tous de « chinois » sans savoir que j’étais en réalité japonais. J’ai parfois dû me battre pour être respecté.

Comment ?

Je n’ai jamais baissé les yeux. L’honneur est un moteur, pas la gloire ou l’argent. Dans ma jeunesse, j’ai été professeur de géographie à l’International Grammar School de Sydney, une petite école multiraciale. Là-bas, il n’y avait pas d’argent pour me verser un salaire. Alors, j’enseignais bénévolement. Je crois que je me sentais responsable de l’image que renvoyait la communauté asiatique. Je voulais qu’on nous reconnaisse, qu’on nous respecte et qu’on nous aime.

Où se sont rencontrés vos parents ?

Mon père a été envoyé au Japon après guerre, pour reconstruire le pays. C’est là-bas qu’il a rencontré ma mère. Elle était alors traductrice dans un camp militaire australien.

Marc Duzan
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