92 ans de pénitence

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    92 ans de pénitence
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Le rugby fut inscrit au programme olympique en 1900, 1908, 1920 et 1924 via des mini-Tournois sans crédibilité pour cause de boycott britannique. La dernière édition tourna même au désastre à cause d’une certaine arrogance française. Bilan : 92 ans de pénitence.

Le rugby olympique n’est pas une nouveauté, il faisait partie du programme des jeux de 1900, 1908 1920 et 1924,mais chaque fois via des mini-tournois sans grande signification, organisés dans une certaine désinvolture. À Paris en 1900, il n’y avait que trois équipes, France, Grande-Bretagne, Allemagne mais les Allemands et les Britanniques avaient envoyé des clubs et les Français avaient mélangé des joueurs du Stade français et du Racing. En 1908 à Londres, il n’y avait que deux équipes, la Grande-Bretagne et l’Australasie (réunion des All Blacks et des Wallabies). En 1920 à Anvers, le tournoi se résuma au seul match France - États Unis organisé à la dernière minute après un pataquès assez incroyable, le Tournoi avait été annulé après les forfaits de la Roumanie et de la Tchécoslovaquie et les Américains ne le savaient pas. Pour que leur voyage ne reste pas vain, les organisateurs avaient demandé in extremis à la FFR d’envoyer une équipe alors que les joueurs étaient en pleines vacances. Les États-Unis l’emportèrent 8 à 0. Quatre ans plus tard, à Paris, le Tournoi accueillait trois équipes et la médaille d’or semblait promise à la France aux dépens des États-Unis et de la modeste Roumanie.

En fait, les jeux souffraient du boycott des Britanniques qui considéraient que le rugby était un sport d’hiver, incompatible avec la douceur du printemps. Cette édition 1924 disputée sur le nouveau Stade de Colombes sonna le glas du rugby olympique car les Bleus furent tellement violents, arrogants et gangrenés par la mauvaise foi que le CIO jugea préférable de se passer du ballon ovale. Le match France - États-Unis fut joué dans une ambiance détestable, il reste comme un sommet de jeu dur. « Ce qu’on peut faire de mieux sans couteaux ni revolvers », résuma Allan Muhr, dirigeant franco-américain de l’époque. Les Américains étaient les plus costauds, les plus malins et les mieux préparés et les Français ne voulurent pas l’admettre. D’entrée de jeu, broyés en mêlée, ils coulent à pic et le public venu pour la médaille d’or n’apprécie pas.

Un public odieux

Les supporters se laissent aller à la plus primaire des rages : sifflets, insultes, quolibets, et menaces quand Jean Vaysse et Adolphe Jauréguy sortent sur civière. La foule se convainc qu’ils ont été visés par Cleaveland et par Slater. Ce n’est qu’une méchante illusion, les deux plaquages étaient parfaitement réguliers, les Français ont été victimes de la malchance et de leur manque de préparation. La foule redouble de fureur alors que les Américains marquent cinq essais. Huit supporters américains enthousiastes sont rossés à coups de canne. Sur le terrain, ça s’énerve, Bioussa, Cassayet, Etcheberry ouvrent la boîte à gifles pour sauver les meubles, des échauffourées fusent. Les dirigeants français sont consternés par tant de médiocrité sportive et morale. Frantz Reichel, star des journalistes sportifs, se prend la tête à deux mains. Il sait que cent journaux étrangers sont représentés en tribune de presse. Les Américains s’imposent 17 à 3. Ils sont les meilleurs, c’est tout, par leur physique, mais aussi par quelques combinaisons astucieuses dérivées du foot américain.

Le public ose couvrir de ses lazzis la montée du drapeau étoilé et le « Star Spangled Banner ». Ils lapident même le cameraman qui tente de filmer la scène. 250 policiers se déploient pour couvrir la sortie précipitée des joueurs, de plus en plus inquiets. « Nous avons vraiment cru qu’ils allaient nous lyncher », témoignera Norman Cleaveland, le dernier survivant de l’aventure (il est mort en 1997). Les Français, si prompts à donner des leçons, comprennent que les Américains ont optimisé leur voyage en le transformant en stage de préparation intensive. Eux n’ont fait que se reposer en se regardant le nombril. Mais dans les jours qui suivent, la presse se confond en excuses, les journaux multiplient les articles à la gloire de ces héros venus de si loin et qui auront fait du rugby le sport le plus suivi des JO, devant l’athlétisme. « Après le match, nous avions été choyés. Il nous suffisait d’arriver dans un café pour être invités à boire gratuitement », poursuivit Cleaveland depuis sa retraite de Santa-Fé au Nouveau Mexique.

Les conséquences de ce match seront terribles : le rugby sera exclu du programme olympique. Il restera pour un siècle au moins un sport confidentiel et l’élan des Américains sera brisé net. Ils ne méritaient pas ça. Des années plus tard, l’arrière américain Charlie Doe (mort à 106 ans en 1995) déclara : « Notre succès de 1924 fut encore plus fort que la victoire de nos jeunes hockeyeurs de 1980 sur la grande équipe d’Union soviétique. Mais avant l’arrivée de la télé, les jeux Olympiques n’avaient pas énormément d’impact. Avec la couverture médiatique d’aujourd’hui, notre succès aurait fait du rugby un sport majeur aux États-Unis. »

Jérôme Prévot
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