Les 20 ans du Tournoi Sudiste

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    Les 20 ans du Tournoi Sudiste
Publié le , mis à jour

En 1996 se déroulait à Wellington le premier match des Tri-Nations. Retour sur une compétition née du professionnalisme et de la puissance des télés payantes.

Le contexte

Tout a commencé un 6 juillet 1996 à Wellington, sous la pluie et dans la boue. À la fin, les deux équipes semblaient porter le même maillot souillé d’une couleur indéfinissable. Les All Blacks avaient battu les Wallabies 43 à 6, six essais à zéro. Les marqueurs s’appelaient Justin Marshall, Jeff Wilson, Christian Cullen, Zinzan Brooke, Michael Jones et Jonah Lomu, bien sûr. On ne risquait pas de l’oublier, le tournoi s’était monté sur son nom ou presque, on disait même que le rugby était passé professionnel un an avant, rien que pour pouvoir conserver ce phénomène humain. Les pays sudistes avaient besoin d’argent pour financer le tout nouveau professionnalisme et ce tournoi des «Trois Nations» garantissait une nouvelle offre télévisuelle avec des matchs de haut niveau en plein été ou plein hiver austral. Du pain bénit pour les chaînes payantes, alors en pleine ascension. On découvrait que ces nouveaux médias avaient besoin de contenus exclusifs pour attirer les abonnés et la métamorphose du rugby tombait à pic. En France, Canal + se précipita sur l’occasion pour renforcer sa grille estivale. Pour la première fois, les trois nations du Sud s’affrontaient dans une compétition officielle qui leur était propre, une création de toute pièce financée par l’argent de la télévision. Une vraie première historique.

Pour quel coût ?

Les fédérations néo-zélandaises, australienne et sud-africaine s’étaient unies pour former un nouvel organisme : la Sanzar, qui avait tout de suite entamé les négociations avec News Limited, le groupe de Rupert Murdoch qui accepta de lâcher la somme énorme de 555 millions de dollars américains pour dix ans (l’équivalent de 495 millions d’euros). C’était un pari impressionnant pour des compétitions qui n’existaient pas encore. Mais il n’y avait pas que les tests internationaux dans cet accord si lucratif, il comprenait également les matchs du Super 12, la nouvelle compétition provinciale transnationale créée elle aussi pour les besoins de la télévision.

Combien ça vaut aujourd’hui ?

Les chiffres du dernier contrat n’ont pas été ouvertement annoncés. Mais depuis 1996, la manne a été en constante augmentation : + 17 % en 2005, + 35 % en 2010. Le phénomène s’explique par l’impact de la compétition en elle-même, évidemment, mais aussi par le fait que de nouveaux diffuseurs sont venus frapper à la porte de la Sanzar. Sont apparus Supersport (Afrique du Sud), Fox Sport (Australie), Sky Télévision du groupe Murdoch conservant les droits pour la Nouvelle-Zélande et pour la Grande-Bretagne (et Canal + pour la France). Si le dernier contrat global signé en 2015 n’a pas été révélé, les estimations portent sur une somme d’environ 760 millions de dollars américains sur cinq ans (680 millions d’euros).

Est-ce plus lucratif qu’en Europe ?

La comparaison est difficile car les contrats de la Sanzar comprennent à la fois la compétition provinciale et la compétition internationale (soit 141 ou 147 matchs). En France, par exemple, le contrat du Top 14 signé par la LNR est totalement indépendant de celui du Tournoi des 6 Nations, signé par la FFR et des droits télé de la Coupe d’Europe, paraphés par l’EPCR. Essayons quand même de faire un parallèle. Le Top 14 a récemment vendu ses droits pour 331 millions d’euros pour cinq ans, somme record. Le Tournoi a vendu les siens pour 320 millions d’euros pour quatre ans (à partager en six). À l’année, cela représente 83 millions d’euros qui se déversent sur le rugby français, auxquels il faut rajouter 12 millions d’euros de la Coupe d’Europe. On approche des 100 millions d’euros. La Fédération néo-zélandaise a reconnu que les droits télévisés lui rapportaient 45 millions d’euros par saison. Il faut aussi comprendre que les Sudistes ne font vivre que cinq ou six équipes d’élite, directement financées par leurs Fédérations. L’Angleterre et la France ont toujours basé leur système sur un rugby des clubs indépendant des Fédérations.

Un calendrier moins limpide

La première édition des Tri-Nations démarrait le 6 juillet pour s’arrêter le 10 août. C’était parfait pour occuper l’espace de l’intersaison nordiste. Mais au fil des années, la limpidité du calendrier a été mise à mal. Le passage à six matchs a repoussé la fin de la compétition à début septembre. L’arrivée de l’Argentine nous a amenés jusqu’à début octobre. Le « gonflement » du calendrier du Super Rugby et sa finale déplacée de mai à août ont participé à ce phénomène. Du coup, le « Quatre Nations » s’entrechoque avec les grands championnats européens, ce qui affadit son intérêt médiatique dans notre hémisphère. La question est devenue encore plus problématique avec la sélection de joueurs sudistes qui évoluent en Europe. En 1996, tout était plus clair, les Fédérations ne sélectionnaient pas leurs exilés. Mais la pression des clubs nordistes a fait sauter ce « cordon sanitaire », la Nouvelle-Zélande étant la dernière nation à refuser de sélectionner ses exilés.

Une formule qui a évolué

Trois nations, ce n’était pas assez pour fonctionner comme le Tournoi des Nordistes. Les Tri-Nations ont opté tout de suite pour un format avec des duels aller-retour (quatre matchs par nation). Puis en 2006, sous la pression des télévisions, on passa à six matchs, chaque pays rencontrant trois fois les autres (sauf les années de Coupe du monde). Franchement, cette formule-là avait quelque chose d’indigeste : trois Nouvelle-Zélande - Australie au cours du même été, c’était un peu lassant. Heureusement, en 2012, l’Argentine a fait son entrée. Et la formule est revenue aux duels aller-retour simple. Cela fait au total six dates et douze matchs.

Le Japon peut-il faire son entrée ?

C’est une possibilité. L’apparition des Sunwolves en Super 18 ressemble à un signe avant coureur. L’arrivée du Japon et de ses puissants médias pourrait apporter plus d’argent. Mais sur le plan sportif, la sélection nippone, même si elle a progressé, ne paraît pas encore en mesure de rivaliser avec les trois autres. Bernard Lapasset avait publiquement évoqué l’idée. Aucune date n’a été prévue. Steve Tew, le patron de la Fédération néo-zélandaise, a appelé à la prudence en expliquant que ce genre de spéculation était prématuré. Le Japon doit démontrer qu’il peut figurer honorablement. Une entrée pour encaisser déroute sur déroute ne serait bonne pour personne. À plus long terme, le marché nord-américain ne pourra être ignoré. Déjà, l’organisation de tests-matchs avec les All Blacks ou les Wallabies aux États-Unis est devenue une habitude qui commence à s’ancrer dans le calendrier pour des raisons financières et médiatiques. Reste à savoir quand une telle expansion pourra être mise en place.

Jérôme Prévot
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