La sueur des olympiens

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    La sueur des olympiens
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La préparation physique appliquée au rugby n’a jamais été aussi sophistiquée. Exemple avec le le Castres olympique qui nous a gentiment ouvert ses portes. Reportage.

Mardi après-midi, sur la plaine du Lévezou, à Castres. Au loin, l’on entend des cris, de boucliers qui claquent, des coups de sifflet. Pas de doute, les Castrais sont à pied d’œuvre, et se préparent en vue d’une longue saison qui les verra disputer championnat et Champions Cup. Leur exemple vaut pour tous et situe assez bien les progrès réalisés dans l’ordre de la préparation physique au fil du temps.

Tels des boxeurs, les joueurs du CO enchaînent les séquences de jeu de trois minutes à intensité maximale. Frédéric Charrier, l’entraîneur des trois-quarts qui conduit l’atelier court dans tous les sens et distribue des ballons de turnovers aux joueurs portant les chasubles bleues. Les jaunes, harnachés de boucliers ou de plastrons, doivent contenir les assauts incessants de leurs adversaires. « À Saint-Lary, nous avions imaginé le défi olympien : l’objectif était de travailler les montées défensives et les contre-attaques avec un système de points pour lancer un challenge aux deux équipes », raconte Christophe Urios. Mêler rugby, préparation physique et défi sportif pour optimiser les cinq petites semaines dont dispose le CO avant son premier match de Top 14 : tel est le leitmotiv de ce début de saison castrais.

« C’est ce que l’on appelle le travail physique intégré », explique Vincent Giacobbi, coordinateur de la préparation physique arrivé à l’intersaison des Saracens, où il a remporté deux titres nationaux et une Coupe d’Europe. Mais de quoi s’agit-il, au juste ? « Cela consiste à intégrer le rugby dans des exercices destinés à développer les qualités athlétiques qui composent la performance en rugby », éclaire le Corse dont le gabarit tiendrait en respect n’importe quel pilier de Pro D2. En clair, la vitesse, la puissance, l’explosivité, la résistance à l’acide lactique… Bref, toutes ces composantes qui font qu’un groupe de joueurs est performant ou non. « L’idée est aussi de se rapprocher au maximum des conditions d’un match de haut niveau », complète son collègue non moins robuste Grégory Marquet, arrivé à l’intersaison du Stade toulousain avec lequel il a également connu plusieurs titres. L’objectif de cette préparation physique condensée est simple : gagner le maximum de temps. « Nous n’avons que cinq semaines pour tout faire. Dans ces conditions, il faut aller à l’essentiel et prévoir méticuleusement chaque séance de travail », explique Urios. Certes, il faut reconnaître qu’à la différence des amateurs, les rugbymen pro disposent d’intersaisons si courtes qu’ils n’ont pas besoin de tout reprendre à zéro, sans compter qu’ils s’entretiennent physiquement pendant leurs congés. Mais le temps presse. Pour leur première semaine, les Castrais ont ainsi effectué un travail quantitatif de vitesse, de force et d’endurance tout en intégrant le rugby assez rapidement « Nous l’avons fait dès le deuxième jour de travail », ajoute Urios. Dès la seconde semaine, ils sont entrés dans une phase dite « qualitative », en ajoutant davantage de rugby, et en travaillant sur des cadences similaires aux efforts produits dans un match. « Ce fut également une phase d’observation pendant laquelle nous avons vu comment les joueurs réagissaient aux charges de travail », complète Giacobbi. Les semaines suivantes ont suivi ce modèle dit « intégré », mêlant rugby et préparation physique, avec une évaluation des progrès physiologiques sur les organismes des joueurs. Un programme si dense et si millimétré que l’on en viendrait à croire que cinq semaines sont suffisantes : « Non, cela reste court, mais je dois reconnaître que nous avons fait beaucoup, beaucoup de choses en cinq semaines », se félicite Urios.

Travail sous pression

Et un simple coup d’œil sur la séance le confirme. Constamment mis sous pression par les défenseurs, les joueurs enchaînent les mouvements offensifs, multiplient les combinaisons au centre du terrain et au bord des rucks. Problème, ils commettent de nombreuses fautes de main. Premier recadrage de Fred Charrier, puis second du manager Christophe Urios, avant le coup de gueule du capitaine Rodrigo Capo Ortega. Ecarlates et à bout de souffle, les Castrais sont dans le dur. Il faut dire que le matin même, les avants ont effectué une séance spécifique de deux heures sur les ballons portés et leur défense. Pour autant, pas question de pousser les joueurs trop loin : du haut de son perchoir, Julien Rebeyrol, préparateur physique en charge des GPS et du centre de formation scrute attentivement l’activité de chaque joueur : sa fréquence cardiaque, mais aussi sa distance totale, son nombre de sprints, et la distance parcourue à vitesse maximale. Vincent Giacobbi consulte régulièrement son collègue pour suivre l’état physique des troupes et éviter de les épuiser. Comme l’assure Rebeyrol, les GPS ont été une véritable révolution dans la préparation physique appliquée au rugby (lire ci-contre).

À ce moment, on se dit que l’on est bien loin des sempiternelles séances de « 30/30 » (trente secondes de course, trente secondes de repos), ces séances de tortures collectives obligatoires que les entraîneurs programmaient au petit bonheur la chance il y a 20 ans. « Je vais peut-être t’étonner, mais moi, j’adorais ça ! », se marre Christophe Urios, « J’adorais travailler dur, souffrir. Je me disais que cela me rendrait meilleur. » Le boss du CO ne nourrit pourtant aucune nostalgie et préfère mesurer le chemin parcouru depuis cette époque : « Aujourd’hui, on ne peut plus se permettre de ne faire que ça. Le rugby moderne est tellement intense, les temps de jeu effectifs tellement élevés et les bascules attaque/défense si fréquentes que le jeu moderne n’a plus grand-chose à voir avec celui du passé. »

L’approche de la blessure a aussi radicalement changé dans le rugby moderne. Aujourd’hui, elle est au centre des préoccupations des clubs. Dernièrement, le Lyonnais Benjamin Del Moral a publié un livre entier consacré à l’approche prophylactique et fonctionnelle, une méthode d’entraînement visant à réduire au maximum le risque de blessure tout en développant les performances du corps humain. Malgré tout, ces blessures demeures inévitables. Pour autant, les joueurs convalescents doivent continuer à travailler, à se réathlétiser. À Castres, c’est Mourad Abed qui est chargé de cet accompagnement : « Je suis un peu la nourrice des joueurs », plaisante l’intéressé, « Un joueur blessé n’est pas seulement fragilisé dans son corps, il l’est aussi dans sa tête. Il faut l’aider à traverser cette période tout en le faisant travailler pour qu’il conserve ses qualités physiques. » C’est le cas de Daniel Kotze, victime d’une petite déchirure musculaire lors du match amical disputé contre Aurillac, qui sera donc « couvé » par Mourad Abed pendant un mois. De l’autre côté du terrain, la séance de torture continue pour les valides. Les jeunes et talentueux centres François Fontaine et Florian Vialelle enchaînent les sprints en traînant derrière eux des chariots lestés de poids, histoire de développer leur explosivité. Le talonneur Brice Mach choisit lui de « s’achever » avec une séquence d’allers et retours entre la ligne d’en-but, celle des cinq mètres et celle des vingt-deux. Le talonneur sue à grosses gouttes, ses poumons le brûlent, l’acide lactique engorge ses muscles… Mais au fond de lui, il sait qu’il récoltera bientôt les fruits de son travail.

Simon Valzer
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