Jackman, l’œil du maquignon

  • Jackman, l’œil du maquignon
    Jackman, l’œil du maquignon
Publié le , mis à jour

D’emblée, il avait prévenu. « Les Irlandais ont la réputation d’être des gens sympas, fêtards. Mais depuis que je suis là, j’ai découvert que les Français sont davantage dans l’émotion que nous. Moi, j’ai plus de mal à me livrer. » Et pourtant, le successeur de Fabrice Landreau à la tête du FCG a finalement accepté de se raconter, dévoilant un personnage riche et touchant. pas du genre, en tout cas, à baisser les bras après la gifle parisienne...

Depuis la fenêtre de son bureau flambant neuf du premier étage de la tribune Liénard, au stade Lesdiguières, Bernard Jackman peut contempler sa maison, sise de l’autre côté de la rue Albert-Reynier. « Comme je viens très tôt et que je pars très tard, c’est plus facile pour ma famille que je sois juste à côté… » Il faut dire que le nouveau boss du FCG, qui a officiellement succédé à Fabrice Landreau à la tête du sportif cet été, n’est pas du genre à laisser sa part de job au chien. Travailleur insatiable, l’ancien talonneur international irlandais (9 sélections) n’a qu’un leitmotiv : mener à bien le projet sur les trois prochaines années, asseoir Grenoble dans le haut du tableau hexagonal tout en présentant 50 % de son effectif formé au club à l’horizon 2020. Une idée fixe qui n’en finit pas de faire bouillonner ce petit bureau à la décoration spartiate, dont les murs blancs sont à peine ornés, à même le sol, de la célèbre photo des Men at Lunch, ces ouvriers irlandais déjeunant sur une poutrelle lors de la construction du Rockefeller Center, en 1932, devenue symbole mondial de la Grande Dépression. « Mon grand-père était aussi sur ce chantier, sourit pudiquement Jackman. Je n’ai pas de photo de lui, celle-ci est juste symbolique, mais me rappelle ce qu’il a fait. Avoir ce cliché sous les yeux me stimule. Elle est là pour me rappeler que je ne dois pas partir d’ici sans avoir réussi. Je n’en avais jamais parlé avant, mais c’est une de mes premières motivations. Dans ma famille, il y a toujours eu des migrants : mon grand-père, mes oncles ont tous voyagé pour améliorer leur qualité de vie, car l’Irlande d’alors était très pauvre. Bizarrement, ils ont tous travaillé dans le bâtiment. Alors, même si je ne suis pas parti pour l’argent, je veux moi aussi m’inscrire dans leur héritage et bâtir quelque chose. Mon objectif, c’est de faire grandir encore plus ce club. Et tout est réuni à Grenoble pour y parvenir. »

Collection de carnets

Tout ? Les entraîneurs du Top 14 en doutent manifestement, les pronostics de ces derniers ayant placé le FCG dans la charrette pour le Pro D2 l’an prochain. Un sentiment que les cinquante points encaissés par le FCG à Paris, dans la droite lignée de la fin de saison dernière, ne va sûrement pas atténuer... Mais de cela, Bernard Jackman n’a cure, confiant en son projet, fruit d’une déjà longue expérience d’entraîneur. « Ma chance, c’est que je suis déjà passé par des équipes en difficulté. Et j’ai vu les sacrifices qui les ont conduits à devenir performantes. Je suis sûr que si on reste convaincu de notre projet, nous pouvons être la surprise de ce championnat. » Un credo forgé depuis plus de quinze ans, façonné par une expérience supérieure à ce que ses 40 ans pourraient laisser entendre. « J’ai commencé à entraîner à 23 ans dans un petit club. Lorsque ma carrière de joueur s’est terminée, j’entraînais depuis 11 ans ! C’était l’évidence pour moi de continuer dans cette voie. » Une obsession qui l’a mené, depuis ses débuts comme entraîneur, à constituer une bien étrange collection… « J’ai conservé tous mes carnets d’entraînement depuis le début de ma carrière, comme des croquis. Ceux antérieurs à 2008 sont restés en Irlande, mais j’ai emmené tous les autres à Grenoble… Pour moi, l’entraînement, c’est un mélange de science et d’art, parce que tu dois tout planifier, et pourtant t’adapter en permanence. Les plus grands artistes ont en commun d’avoir tous énormément travaillé, tâtonné, avant de maîtriser leur art. Michel-Ange n’a pas commencé par le plafond de la Chapelle Sixtine ! Je ne suis pas assez talentueux pour m’aventurer dans l’art, mais je veux m’inspirer de cette démarche dans mon boulot. Et mon boulot, c’est le rugby. »

Tout sauf une évidence pour celui qui, durant son enfance rurale à Tullow, village d’où est aussi originaire un certain Sean O’Brien, se destinait à une tout autre carrière… « Mon père était maquignon. À la maison, nous élevions des bœufs que mon père achetait puis revendait sur les marchés, ou destinait à l’abattoir. Comme j’étais l’aîné, j’ai beaucoup travaillé à la ferme : pendant que mon père était sur les marchés, je nourrissais et soignais les bêtes, parfois même je faisais les marchés de mon côté. Et j’adorais ça… Le problème, c’est que ma mère craignait qu’en embrassant la carrière de mon père, je reste bloqué ici toute ma vie ! Lorsque j’ai eu 12 ans, ils m’ont inscrit dans un internat, à Newbridge. Je ne rentrais plus à la maison qu’un week-end par mois, ce qui m’obligeait à faire mes devoirs. Et surtout, j’ai découvert le rugby, que je ne pratiquais pas avant… »

Et voilà comment le gosse de Tullow, dont l’avenir aurait pu se borner à négocier les bestiaux sur tous les marchés de l’Ouest irlandais, se retrouva à l’université de Dublin où il obtient un master en marketing international, ainsi qu’une licence en japonais. Toujours, dans un premier temps, dans l’optique de retourner à la ferme… « À l’époque, je raisonnais en fonction du business de mon père ! J’imaginais qu’au vu de la force économique du Japon, valider ces diplômes m’aurait facilité le commerce là-bas. » Las, un coup de fil devait tout changer… « Parallèlement à l’université, je m’étais inscrit au club de Lansdowne, où j’avais bien progressé. Au point qu’un jour, alors que je devais entamer un voyage au Japon dans le cadre de mes études, Warren Gatland m’a contacté pour devenir professionnel au Connacht. Je n’avais jamais connu de sélections de jeunes, le rugby devenait à peine professionnel en Irlande… J’ai sauté sur l’occasion. »

Rendez-vous manqué avec le Japon

Si bien que, pour l’heure, le rendez-vous de Jackman avec le Japon est demeuré ajourné… Ou presque. « Le plus drôle, c’est que quelques années plus tard, j’ai gagné ma première sélection avec l’Irlande. Et c’était pour affronter le Japon à Osaka ! Sur le terrain, je comprenais ce que nos adversaires se disaient, je traduisais leurs annonces en touche, parfois je leur répondais. Les Japonais ne comprenaient rien à ce qui se passait ! Mais aujourd’hui, il faudrait que je reprenne des cours pour le parler convenablement. Pour tout vous dire, j’ai même songé à une époque y partir pour entraîner. Seulement voilà, l’opportunité de Grenoble s’est présentée… »

On connaît la suite, de son arrivée sur la pointe des pieds comme entraîneur chargé de la défense à sa mise en pleine lumière cet été, renforcée encore aux yeux du grand public par le départ anticipé de Fabrice Landreau à la fin du mois. « Fabrice a été un vrai mentor pour moi mais son départ ne change rien. S’il était resté, nous aurions évidemment échangé, et d’ailleurs je ne m’interdis pas de l’appeler cette saison, car je sais qu’il sera toujours là si besoin. Mais c’est moi qui dois décider du destin de ce groupe. »

Un destin que Jackman rêve doré, claqué sur le modèle des provinces irlandaises, afin de faire du FCG le club-phare d’une région qui peine encore à se mobiliser derrière lui. « C’est pour cela que cette saison, nous voulons nous rapprocher des équipes de la région en nous entraînant sur leur terrain, en partageant des moments avec eux, assure Jackman. Quand on est pro, on peut oublier d’où l’on vient. Cela me paraît intéressant de le rappeler aux joueurs tout en leur permettant d’aller au contact des petits clubs, quel que soit le niveau. » Et l’Irlandais de conclure, au détour d’une métaphore digne d’un pur Isérois. « La ville de Grenoble est bâtie au pied de trois massifs, Chartreuse, Vercors et Belledonne. Nous avons construit notre projet sur ce modèle, avec trois piliers : culture de la gagne, coaching et préparation physique. Durant cette intersaison, j’ai bousculé les joueurs dans leurs habitudes. L’objectif, c’est que dans trois ans, nous soyons marmi les quatre équipes les mieux préparées. Car pour se préparer, il n’y a pas besoin de talent. » Le projet est posé, reste désormais à le construire. Cela tombe bien : dans le bureau de Bernard Jackman, une certaine photo est là pour le lui rappeler…

Digest

Né le : 5 mai 1976 à Tullow (Irlande)

Poste : talonneur

Clubs successifs : comme joueur, Connacht (1997-1999), Sale (1999-2002), Connacht (2002-2005), Leinster (2005-2010) ; comme entraîneur, Grenoble (depuis 2011).

Sélections nationales : 9, en équipe d’Irlande (2005-2008)

1er match en sélection : à Osaka, le 12 juin 2005, Japon - Irlande (12-44)

Point en sélection : 0

Palmarès : vainqueur de la H Cup avec le Leinster (2009), vainqueur du Challenge européen avec Sale (2002), vainqueur de la Ligue celte avec le Leinster (2008).

Nicolas Zanardi
Voir les commentaires
Réagir

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?