Villepreux : « On découpe le rugby en tranches »

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    Villepreux : « On découpe le rugby en tranches »
Publié le , mis à jour

L’ancien entraîneur de Toulouse et du XX de France nous parle de l’excessivité des staffs élargis dans le championnat de France.

Quel regard portez-vous sur ces staffs de plus en plus élargis ?

Cette multiplication me semble très largement excessive. Le rugby est un sport qui a besoin d’unité, tant entre les hommes que dans les discours. Voilà pourquoi un homme doit assurer cette gestion dans la globalité. Ça, c’est le rôle du manager. Après, je reconnais que le rugby dispose de secteurs qui demandent des compétences spécifiques, comme un entraîneur des avants et un des trois-quarts. Mais déjà, nous arrivons à un total de trois personnes. Et là, je m’interroge : ces trois techniciens possèdent-ils exactement les mêmes conceptions du jeu global que l’on veut mettre en place ? Pour moi, trois personnes est la limite. Au-delà, je trouve que l’on sépare trop les choses, et si on les sépare, on découpe le rugby en tranches et il perd de son unité. Or, cela le fragilise quand il est confronté aux conditions réelles de jeu, c’est-à-dire le match ou les entraînements en opposition, lesquels sont de plus en plus rares. L’important, c’est que l’on garde un langage commun. Si l’on multiplie les intervenants et que chacun travail dans son coin, on le perd.

Donc vous estimez que le staff idéal devrait se limiter à trois personnes ?

Après, j’accepte un préparateur physique, car c’est important, tout comme un préparateur mental qui crée une unité entre les joueurs à plusieurs niveaux du jeu. Mais après, je m’arrête là ! Je veux bien, de temps en temps et si besoin est, faire appel à des consultants pour travailler des secteurs spécifiques, mais ne pas avoir une armada de mecs présents là à l’année ! J’ai collaboré avec Wayne Smith ou Steve Hansen, ils m’ont beaucoup apporté mais ce n’est pas pour autant que j’ai absolument tout pris de leurs méthodes, et vice versa !

Tout de même, le rugby s’est sophistiqué, chaque secteur est devenu plus précis, plus pointu…

C’est vrai, et on me dit aussi que les joueurs ont besoin de voir des nouvelles têtes, d’écouter différents discours. C’est peut-être bon, mais dans une certaine mesure. Et puis si l’entraîneur est compétent, les joueurs ne lui tourneront pas le dos… Et puis plus on compte d’intervenants, plus on divise le temps d’entraînement en ateliers divers. Or, mon grand dada c’est l’entraînement collectif. Vous savez, on travaillait aussi les « skills » au Stade toulousain, seulement on appelait ça du travail à effectif réduit : du six contre six, en mélangeant les avants et les trois-quarts et le tout dans une opposition plus ou moins forte selon le niveau technique de la compétence travaillée.

Vous n’avez pas évoqué un poste devenu, depuis quelques années, incontournable, celui de l’analyste vidéo. Êtes-vous contre la vidéo ?

Non, du tout, l’analyse vidéo est utile tant qu’elle reste modérée. Elle doit par exemple donner des retours aux joueurs sur leurs performances, et les aider à identifier leurs axes de travail. L’important, c’est que cette analyse se traduise sur le terrain, et qu’on la mette en pratique par un travail d’opposition. Si le temps accordé à la vidéo empiète sur celui du travail collectif, cela ne va pas.

Les entraînements à huis clos sont également de plus en plus fréquents… Qu’en pensez-vous ?

Je suis un homme de liberté, donc je suis contre. Qu’il s’agisse du public, des journalistes ou même de l’adversaire. Je trouve que cette ambiance crispe tout le monde : joueurs, entraîneurs… C’est symptomatique de cette liberté que l’on retire de plus en plus aux joueurs : ils ne peuvent plus interagir avec l’extérieur comme ils le veulent, ils ne peuvent plus jouer au rugby comme ils le veulent… C’est regrettable.

Les entraîneurs subissent également une forte pression, beaucoup sont remerciés en cours de saison. Est-il plus dur d’entraîner aujourd’hui qu’à votre époque ?

Clairement, oui. C’est lié aux enjeux économiques qui sont de plus en plus lourds. Les entraîneurs sont tributaires de l’économie et des résultats immédiats. Souvent, ils n’ont pas le temps d’aller plus loin dans le projet qu’ils ont construit et qui pourrait être intéressant, mais qui est délaissé parce qu’il n’enregistre pas des résultats à court terme. C’est pour cette raison que je n’ai pas souhaité poursuivre ma carrière d’entraîneur après mon aventure avec le XV de France, en 1999. Déjà, à l’époque, cette dimension économique devenait oppressante et ingérable. Les entraîneurs ont besoin de temps : on construit une équipe dans le temps. J’observe aussi que les joueurs d’aujourd’hui ont parfois tendance à avoir une attitude de défiance vis-à-vis de l’entraîneur.

C’est-à-dire ?

Quand les résultats ne suivent pas, certains se dédouanent et renvoient la faute sur l’entraîneur. Et là, c’est toi qui paies les pots cassés… Il me semble que ce genre de comportements était beaucoup plus rare par le passé. Il faut aussi dire que les entraîneurs sont beaucoup plus exposés que par le passé. Certains le sont même plus que les joueurs. Là encore, il faut conserver une certaine mesure, sinon cela va se retourner contre eux. L’autre chose qui m’inquiète, c’est l’arrivée massive des techniciens étrangers. Les dirigeants français pensent aujourd’hui qu’ils sont la solution miracle, qui leur apporteront des résultats immédiats ! C’est faux. Dans combien de sports collectifs la France réussit avec un staff français ? Le handball, le volley, le basket n’ont pas eu besoin d’entraîneurs étrangers… Et puis cela permet de préserver une certaine culture du jeu qui est essentielle pour garder de la cohérence aux seins des équipes. L’inverse est aussi vrai pour les joueurs : combien d’étrangers ne se sont pas adaptés au contexte français ?

Simon Valzer
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