Tuisova, l’or dans les filets

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    Tuisova, l’or dans les filets
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Phénomène du Top 14 et récent champion olympique, le Fidjien profite aujourd’hui d’une vie « à la française » qu’il n’a pas toujours goûté. De son enfance de pêcheur, sur les côtes fidjiennes, à son ascension sur le toit de l’Olympe, il se raconte. En toute humilité.

Pour voir la médaille Olympique tant convoitée, il a fallu attendre. Au lendemain de la victoire face à Clermont, il y a dix jours, Tuisova avait d’abord donné rendez-vous au centre d’entraînement de Berg, où une quinzaine de supporters assistait au reflux incessant des joueurs qui s’en retournaient dans leur villa de la côte, après les soins du matin. Sur la pelouse, une maigre dizaine de joueurs s’entraînait. Les jeunes pas invités la veille (Yobo, Belleau, Fresia), Duane Vermeulen déjà bien affûté avant son retour à la compétition, ce dimanche, et Ayumu Goromaru drôlement anonyme pour un mec qui ne peut plus sortir de chez lui au Japon. Quittant les soins à son tour, Tuisova a d’abord traversé le parking en direction de Laurent Emmanuelli, l’homme qui l’avait fait venir au centre de formation toulonnais, il y a bientôt quatre ans. « Mon bébé, c’est toi la star des médias aujourd’hui ? » Tuisova a souri, murmuré un « oui » farouche et s’est replongé dans l’écran de son téléphone. « Jos, ce n’est pas le plus bavard de l’équipe », nous avait-on prévenus. Pour un Fidjien, on a vu pire. En revanche, on peut passer ses journées à côtoyer de près des êtres humains physiquement hors-norme, difficile de rester indifférent à la musculature irréelle de Tuisova. Marquant par sa vitesse quand il a débarqué sur la rade, le Fidjien est aujourd’hui un tank de presque 110 kg, aux biceps surnaturels et qui n’a plus dû perdre un duel depuis deux ans, sur un terrain de Top 14. Un champion Olympique, aussi, depuis bientôt deux mois. « Alors, la médaille ? » « Elle est chez moi. » En route. Et bienvenue chez « Jos ».

Gamin des marchés

Depuis son explosion au plus niveau, Tuisova s’est installé dans l’Est toulonnais, en direction de La Valette. Un de ces quartiers sécurisés qui poussent comme des champignons sur la côte varoise, une jolie maison sans prétention et pas mal d’animation à l’intérieur. « En ce moment, j’ai ma famille à la maison. Ma maman et ma nièce sont là. Mon père et mon frère (Nakosi, joueur d’Agen N.D.L.R.) aussi, mais ils viennent de partir en ville. » La famille n’est pas simplement en visite. « Ma première année ici, en 2013, a été très longue. Je n’aimais pas vivre en France. Je n’avais jamais quitté ma famille, j’avais toujours vécu avec mes parents. Très franchement, j’ai pensé plusieurs fois à repartir. Pour simplifier les choses, avec mon frère, nous avons décidé de faire venir nos parents au moins trois mois par an. Plus si possible. » En se racontant, sa jeune nièce accrochée à une jambe, Tuisova sort enfin la médaille olympique de sa poche. Il jette un œil dessus et la serre précieusement dans cette main de plomb où il serait suicidaire de venir lui arracher. Le joueur ne se dit pourtant pas matérialiste. « Aux Fidji, on n‘accorde pas beaucoup d’importance aux trophées ou à la possession. » Pour cette médaille, il a tout de même prévu une destinée. « Elle reviendra à mes parents. Ils la ramèneront avec eux, dans trois mois quand ils repartiront aux Fidji. Je ne leur ai pas encore dit, ce sera ma surprise. J’aimerais qu’ils la conservent dans un endroit précieux et je veux qu’elle leur revienne. Qu’elle soit leur. C’est une manière, pour moi, de leur rendre tout ce que je leur dois depuis l’enfance. »

Né à Ba, au Nord-Ouest de la principale île, Tuisova est un enfant de la campagne fidjienne, loin du fracas de Suva, au train de vie moins dépaysant pour les Occidentaux. La capitale, Tuisova n’y met d’ailleurs les pieds que pour ses obligations de voyage. « Déjà, il y a quatre heures de route, par des chemins. Ensuite, je trouve cela trop grand et trop bruyant. » Dans ses contrées reculées des Fidji, le Toulonnais a connu une enfance paisible. Pas nécessairement scolaire, selon ses propres dires. « Je ne suis pas allé longtemps à l’école. Je n’étais pas bon et je n’aimais pas ça. Très tôt, j’ai arrêté pour accompagner mon père à la pêche. Il fallait aider la famille à gagner de l’argent pour vivre. Nous partions tôt le matin pour pêcher au harpon, au bord des plages. Moi, je n’étais pas très bon, je n’attrapais pas grand-chose. Mais mon père attrapait de gros poissons ! Ensuite, nous partions les vendre sur le marché. Je sais qu’en France, les enfants grandissent différemment. Mais j’aime bien ces souvenirs. Nous avions du temps pour faire plein de choses. C’est comme ça que, les après-midi au village, j’ai commencé à jouer au rugby. » Du FC Eagle, le club local, aux Western Barbarians, Tuisova tape dans l’œil de quelques recruteurs de l’île. À 15 ans, il intègre les premières sélections à VII. « Quand j’ai commencé le rugby, j’avais deux objectifs : décrocher un contrat professionnel et jouer pour mon pays. Dieu m’a donné les deux et je l’en remercie chaque jour. » L’enfant de Ba est aujourd’hui une star du rugby européen. Il est, surtout, champion Olympique.

Une préparation calvaire

Ce titre Olympique, le premier décerné à une équipe de rugby depuis 1924, prend tout son sens quand il revient aux Fidjiens. Parce que le rugby n’est finalement le premier des sports que dans les îles du Pacifique. Parce que le VII, lui, ne tient réellement cette position qu’aux Fidji. La foule présente au retour des joueurs sur l’île en témoigne. « C’était incroyable. Il y avait du monde partout : à l’aéroport, sur notre route vers le stade puis dans le stade. Le peuple fidjien nous a offert un Isevusevu (cérémonie d’acceuil, N.D.L.R.) typique de notre tradition. C’était un événement énorme parce qu’il s’agissait des jeux Olympiques, aussi parce que c’était du rugby à VII. Les gens ne se rendent pas compte, en France, ce que cela peut représenter chez nous. Le VII est le sport le plus pratiqué aux Fidji, loin devant le XV. À mes yeux, ce sacre Olympique a plus de valeur qu’un titre de champion du monde à XV. Ce n’est pas seulement mon opinion, beaucoup de joueurs le considèrent ainsi aux Fidji. Nous ne pouvions pas faire autrement que de gagner. »

Pour toucher de l’or, Tuisova a consenti à de lourds sacrifices. Du moins, à ses yeux. « La préparation a été très dure pour moi. Cela faisait trois ans que je n’avais plus joué à VII, mon corps n’était plus construit pour ce sport. Les préparations sont très différentes entre le VII et le XV. Quand je suis arrivé au stage de préparation, on a commencé par m’interdire de musculation. (il grimace) Bon, ça, je n’ai pas trop aimé. Jouer au VII, oui, j’aime ça. Mais courir sans arrêt durant toute la préparation, beaucoup moins. Mais je n’ai pas eu le choix. Le VII est un sport de vitesse. Il me fallait perdre de la masse pour gagner en mobilité. Je me suis accroché pour rattraper le retard sur mes coéquipiers. Au final, j’ai perdu quatre kilos en trois semaines. »

Depuis son retour à Toulon, on constate que Tuisova a repris sa capacité de destruction en même temps que tous ses kilos. Sans compter le poids de l’or, qui pend autour de son cou.

Léo Faure
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