[ Dossier ] François Rivière : « On a vidé nos stades »

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    [ Dossier ] François Rivière : « On a vidé nos stades »
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Le président de Perpignan, qui a beaucoup investi de sa fortune personnelle pour sauver l’Usap, met en garde contre la mauvaise utilisation de l’augmentation des droits télévisuels et ses dérives.

Le rugby coûte-t-il trop cher ?

Je ne sais pas s’il coûte cher mais il coûte très cher. Surtout, la vraie question est de savoir quel est le rapport entre ce que coûte le rugby et ce qu’il rapporte au public. C’est ce qui me tracasse le plus. Depuis quelques années, on s’aperçoit qu’on a certes gagné de l’audience générale mais, en parallèle, on a plus ou moins vidé nos stades. Le deuxième point est que les droits télé étaient censés amener un retour à l’équilibre des clubs. Résultat des courses : ils ont favorisé une hausse des rémunérations des joueurs et n’ont pas conduit à la réduction ou l’absence des déficits. C’est l’histoire de la main et du gant de Keynes. Vous pensez que vous aurez le gant adapté à la main mais si vous augmentez la taille du gant, vous augmentez aussi la taille de la main… Le sujet principal, c’est de savoir ce que l’on veut faire du rugby français dans les dix ou vingt prochaines années.

 

Justement, que voulez-vous en faire ?

Perpignan est un exemple étonnant en la matière. L’Usap est la plus belle ou l’une des plus belles marques du rugby français. C’est un fédérateur et un intégrateur pour des dizaines de clubs de rugby du département et de la région. Par un recours à l’argent systématique, on risque de s’éloigner de ce modèle historique du rugby qui était celui de la proximité, de la famille et de la solidarité. Si cet argent supplémentaire était utile aux petits clubs… Mais non, il est capté par 1 % des sujets concernés pendant que 99 % continuent de se débrouiller avec leurs petits moyens. Si ça se poursuit dans ce sens, on va avoir de plus en plus un rugby à deux vitesses, mais avec un TGV d’un côté et une Micheline de village de l’autre. Même pour des villes de 10 000 à 50 000 habitants en Pro D2, il faut arriver à trouver des budgets de 4, 5 ou 6 millions d’euros. Il y a dix ans, les montants étaient les mêmes mais en franc ! Monter des budgets pareils devient très difficile. Certains ont pensé qu’on pourrait remplacer un rugby de supporters et de communauté par un rugby d’investisseurs et de partenaires. C’est possible mais, pour les clubs qui s’appuient sur des très grands groupes industriels, il y aura des conséquences. Pendant combien de temps souhaiteront-ils financer des clubs avec des déficits ou des difficultés d’équilibre de trésorerie ?

 

On a cru que l’augmentation des droits télé permettrait d’équilibrer les budgets, ce qui devait conduire à ce que les clubs soient moins tributaires des recettes guichet ou du marketing par exemple. On se rend compte qu’elle a surtout conduit à une course à l’armement dans les effectifs…

C’est vrai. À quoi est vraiment utilisé ce surcroît de chiffre d’affaires ? Si c’est uniquement à une course à l’armement avec notamment beaucoup de joueurs étrangers, tout ça ne profite pas à l’ensemble du rugby. Et je remarque aussi, même si nous avons encore 5 500 abonnés à l’Usap, la concurrence de la télé. Vu que Perpignan est une marque à forte notoriété nationale, nous sommes surtout retransmis le jeudi et le vendredi. Or, à ces dates, vous vous éloignez d’un rugby populaire car les gens travaillent et les jeunes ont école le lendemain. Nous avons bien plus perdu en baisse de fréquentation du stade qu’on a gagné avec la hausse des droits télé. Celle-ci nous a rapporté entre 150 000 et 180 000 euros mais, en contrepartie, nous avons perdu trois fois ça en baisse de fréquentation. Le rôle du rugby est pourtant d’être une fête. Par les temps qui courent et dans l’ambiance actuelle de notre pays, on a bien besoin de ces fédérateurs.

 

Êtes-vous choqué de voir aujourd’hui de jeunes joueurs recrutés avec des salaires à 40 000 ou 50 000 euros par mois ?

Le problème n’est pas que cela me choque car je suis un chef d’entreprise et nous sommes parfois habitués à travailler avec des sommes importantes. Par contre, le plus étonnant est la fameuse course à l’armement. Est-elle raisonnable ? Les exemples sont les mêmes pour le Pro D2 au sein duquel les salaires moyens pour les gros clubs sont passés de 2000 à 8 000 euros. La question n’est pas de savoir si cela est choquant à mes yeux. Je suis là pour prendre acte de ce qui se passe. Mais je regrette qu’on ait un rugby sans tête parce qu’on ne mesure pas à quel point les stades étaient l’essence du rugby. Il faut retravailler là-dessus. Si je prends l’exemple de Montpellier, je ne sais pas si préempter les meilleurs joueurs du monde, souvent étrangers, ne va pas éloigner le rugby de sa base. L’argent aligne tout et il n’y a plus de critères historiques sur le plan de la communauté. Ici, à Perpignan, on a une culture rugby qui est fondamentale. On parle beaucoup de l’argent que j’ai investi dans le club-et c’est vrai puisque, sans cet argent, il est probable que l’Usap existerait différemment-mais l’opération reconquête, que certains ont moquée, avait pour but de garder un public. Je crains que, si on ne prend comme seul critère que la hausse de l’argent dans notre sport, on va se rapprocher du foot et s’éloigner de ce qui est l’ADN du rugby.

 

Racontez-nous la lutte quotidienne que représente le fait d’être aujourd’hui un dirigeant de Pro D2…

C’est incroyable. Le plus dur pour moi, paradoxalement, cela n’a pas été mon investissement personnel puisque j’ai eu la chance de gagner des sous, mais ce fut l’énergie que cela réclame au quotidien. À mon arrivée, j’ai considéré que c’était un honneur pour l’Usap d’avoir des partenaires et non le contraire. Cela veut dire qu’on a rebâti toute la politique commerciale pour mettre à l’honneur les partenaires. Voilà pourquoi on a gardé nos hospitalités et nos réceptifs de Top 14 et pourquoi on multiplie les actions avec les partenaires. Que veulent-ils ? Ils ont besoin de profiter de la notoriété de notre marque car elle est un sésame d’ouverture et d’accès. Sur la dernière augmentation de capital, il y a encore vingt actionnaires supplémentaires qui sont entrés. Ce n’est pas pour la rentabilité mais parce qu’ils sont convaincus qu’au niveau régional, l’Usap est un fonds de commerce qui n’a pas d’équivalent. C’est en cela qu’il faut être très prudent sur l’évolution du rugby français parce qu’il reste une valeur excessivement attractive pour la population. Après, il ne faut pas être trop naïf. Il est vrai que le sportif tient l’économie. Le plus difficile pour un responsable de club est qu’il faut tout réussir. On a vu que le début de saison laborieux de notre équipe avait des répercussions commerciales, sur le public.Les grands clubs, comme le Stade français ou le Racing 92, sont allés chercher des mécènes très fortunés pour les reprendre. Mais il faut bien qu’ils aient un intérêt à agir. Moi, je me suis dit qu’à Perpignan, l’intérêt était le public.

 

Combien avez-vous investi personnellement pour cela ?

C’est toujours dur de chiffrer précisément mais j’ai mis entre cinq et sept millions dans les caisses de l’Usap.

 

Avec pour but de trouver un équilibre sans avoir recours à votre fortune personnelle…

C’est évident. Parce que je suis aussi un chef d’entreprise et que j’ai un patrimoine qui n’est pas illimité. Le but du jeu est de mettre en place les conditions pour que Perpignan ne perde plus d’argent et, par les produits dérivés, la commercialisation et autres, on trouve un équilibre de fonctionnement, voire une petite rentabilité.

Jérémy Fadat
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