[FRANCE - AUSTRALIE] Cheika : « Je n’entraîne pas pour garder mon boulot ! »

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    [FRANCE - AUSTRALIE] Cheika : « Je n’entraîne pas pour garder mon boulot ! »
Publié le , mis à jour

Après un été sous pression, contrebalancé par un automne plus clément, l’entraîneur des Wallabies, Michaël Cheika, retrouve l’Europe à la tête d’un groupe renouvelé. Confidences d’un homme qui aime la France et qui déteste le politiquement correct.

Vous sortez d’un été difficile, non ?

Pas vraiment. Je sais que beaucoup de monde juge notre bilan en fonction des matchs gagnés ou perdus. C’est une vision des choses. Mais moi, je sais que je m’étais mis d’accord avec ma Fédération pour entamer un nouveau cycle avec un effectif renouvelé. Après, le calendrier a fait son œuvre, nous avons joué quinze matchs contre des équipes du top 8, dont trois contre l’Angleterre et trois contre les All Blacks. Je sais que ce n’était pas l’idéal de faire tous ces changements à ce moment-là. Mais pour être plus fort sur le long terme, il fallait en passer par là.

En France, nous sommes restés sur l’image de votre énervement après l’essai refusé à Speight lors du match contre les All Blacks, une décision qui a fait basculer le match. On vous a senti marqué par ce moment cruel.

Je pense que l’arbitre s’est trompé sur ce coup, c’est vrai. Mais avec le recul, je sais aussi que nous n’avons pas perdu de sept points. Oui, on m’a dit, c’était le momentum, bla-bla. Mais, au final, nous avons perdu de vingt points. Nous étions donc loin des All Blacks. Ce que je retiens de ce match, c’est que nous avons joué avec neuf joueurs qui comptaient moins de dix sélections. Certains n’avaient jamais joué à l’Eden Park. Ce match était donc une étape dans une montée en puissance. Mon histoire comme entraîneur a toujours été celle-là : souffrir au début avant de reconstruire un collectif performant.

Vous avez pratiqué la nouvelle politique qui consiste à appeler les joueurs de l’étranger, les Mitchell, Giteau, Genia, Ashley-Cooper. N’est-ce pas finalement une perturbation ?

Nous avions appelé des exilés pour la Coupe du Monde, car nous savions que nous aurions assez de temps pour travailler avec eux et qu’ils seraient au point sur le plan physique. Le résultat fut positif. Mais cette année, quand je les ai appelés pour la Bledisloe Cup, il m’est apparu clair que nous n’avions pas eu assez de temps pour nous préparer avec eux, sauf avec Genia, qui lui, avait fait toute la préparation avec nous.

Bordeaux, par exemple, avait été assez surpris de voir Ashley-Cooper rappelé pour la Bledisloe Cup…

Mon idée était la suivante. Adam Ashley-Cooper a beaucoup donné pour les Wallabies, avec plus de cent sélections. Je voulais lui donner l’opportunité de gagner la Bledisloe Cup, à partir du moment où ce fut perdu, j’ai changé mon fusil d’épaule.

Dans un monde idéal, ne préfèreriez-vous pas travailler avec uniquement des joueurs de Super 18 ?

Oui, c’est sûr que je préfère travailler avec les joueurs qui sont au pays. Mais il faut nous comprendre, nous nous sentons sous la menace des grands clubs européens qui ont beaucoup d’argent. Il y a plus de cent joueurs australiens exilés en Europe. Si on en gardait la moitié chez nous, ça ferait plus de dix bons joueurs de plus par équipe de Super 18. Ça fait quand même une grande différence. Mais je n’appelle jamais un joueur contre son gré. Je rappelle toujours un joueur parce que je sais qu’il veut continuer à défendre les couleurs de son pays.

Venons-en à votre style. Vous ne cachez pas vos sentiments pendant et après les matchs comme si vous l’aviez joué. Ceci va à l’encontre de l’image d’Épinal des entraîneurs anglo-saxons, plutôt froids et aseptisés.

J’ai toujours été comme ça, même quand je jouais. Je ne suis pas doué pour cacher ce que je pense. Je préfère être moi-même, je fais les choses comme je les sens. Vivre mes émotions, c’est une façon de prendre du plaisir et puis, je pense que c’est une bonne chose pour les spectateurs. Ils ont envie d’être dans la vérité. Ils n’ont pas toujours envie du « politiquement correct ».

Quand on repense à votre jeune carrière comme entraîneur des Wallabies, une image nous revient en mémoire : l’essai de Bernard Foley à Twickenham en Coupe du monde, sur un renversement d’école. Parlez-nous en !

Il y a des moments comme ça, de grâce dans notre métier : quand on voit ce qu’on a préparé se réaliser sous nos yeux. Cet essai, c’était du tableau noir. Tout a marché, tout le monde a joué son rôle à la perfection, même ceux qui faisaient des leurres. Cet essai symbolise à mes yeux la confiance qu’avaient les joueurs les uns envers les autres, c’est ce qui a fait la différence.

Vous allez affronter le XV de France le 19 novembre. Vous avez été entraîneur pendant deux saisons en Top 14 (2010-2012). On dit que ce championnat est trop obsédé par les affrontements et le calcul, qu’il ne prépare pas assez à la vitesse du rugby international. Qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas ça, je ne l’ai pas ressenti comme ça en tout cas. Il faut dire que je suis arrivé en France avec l’admiration du rugby français offensif que j’avais connu dans ma jeunesse. C’est pour ça, qu’avec le Stade français, j’ai voulu gagner en pratiquant un jeu d’attaque. Mais peut-être, que, quand on sait quels sont les enjeux financiers, le poids d’une descente, d’une qualification ou pas en Coupe d’Europe, ça demande un certain courage. Mais Toulouse a su le faire pendant des années, non ? J’ai vu quelques matchs récemment, et il y a quand même plusieurs équipes qui mettent de la vitesse. Une équipe comme Bordeaux essaie de pratiquer un rugby d’attaque, non ? Personnellement, j’ai toujours privilégié mon style de jeu, quel que soit le contexte, en me disant qu’on verra bien où ça m’amènera. Mais vu les enjeux, je peux comprendre que certains entraîneurs deviennent plus conservateurs ; qu’ils prennent moins de risque pour préserver leur emploi.

Vous êtes donc au-dessus de ça ?

Je ne le dirai pas comme ça car ce serait prétentieux. Mais c’est vrai, j’entraîne pour le plaisir. L’argent, je suis content de le gagner quand on me le propose, mais ce n’est pas ma motivation. Je ne vais pas jouer un rôle qui ne me plaît pas juste pour garder mon boulot.

Et le XV de France actuel… Quelle vision en avez-vous ?

Je reste encore dans la peau du spectateur qui aimait voir les Français si brillant derrière et si agressifs devant. Je l’ai côtoyé quand j’ai joué pour Castres entre 1988 et 1991. Lors du dernier Mondial, ce fut un peu difficile peut-être, mais je ne savais pas ce que cherchait exactement l’entraîneur comme projet de jeu. Mais je fais confiance à Guy Novès pour revenir à un jeu plus brillant.

Quel souvenir vous a finalement laissé votre passage au Stade français ? Un sentiment de déception, non ?

Non pas du tout, ce fut une bonne expérience. J’ai connu les deux présidents, Max Guazzini puis Thomas Savare. Je suis toujours ami avec ce dernier.

Pourquoi l’aventure s’est-elle terminée aussi tôt ?

Parce que nous n’avions pas les mêmes idées avec Thomas Savare. Et un club ne peut pas fonctionner si le président et l’entraîneur ne sont pas d’accord. Je voulais faire partir certains joueurs pour reconstruire, lui ne voulait pas. Alors, nous nous sommes séparés. C’est normal, c’est lui qui amenait l’argent. Moi je n’avais pas huit millions d’euros à investir. Je n’avais pas mon mot à dire.

Le public français vous a découvert comme entraîneur quand vous étiez à la tête du Leinster et notamment quand vous aviez gagné à Toulouse en quart de finale de H Cup en 2006 (41-35) à la surprise générale. Parlez-nous de ce moment ?

Un souvenir fantastique. À cette époque, Toulouse c’était l’endroit où il était le plus difficile de venir gagner. Mais je me rappelle que j’avais souffert car nous avions eu l’impression de jouer à cent pour cent de nos possibilités contre un adversaire qui était dans un mauvais jour ; et pourtant, les Toulousains avaient failli revenir en fin de match. Un grand moment, vraiment. C’était très facile d’entraîner un gars comme Brian O’Driscoll, il voulait toujours apprendre. Il ne se prenait pas pour une vedette.

Aujourd’hui, nous avons suivi la séance d’entraînement des Wallabies. Elle était surplombée par un drone. Étonnant, non ?

C’est un accessoire très important, presque indispensable, pour régler les mouvements collectifs qui concernent l’équipe entière. Il nous permet de préciser au maximum la position des joueurs.

Quid de Mario Ledesma ?

Il faisait partie des changements que je tenais absolument à faire quand je suis entré en fonction. Rappelez-vous comme nous avions été mis en difficulté en mêlée en 2014 par la France et l’Angleterre. Mario a su améliorer ce secteur et en plus, il a su progresser dans sa fonction d’entraîneur.

Si vous aviez quelques jeunes talents australiens à nous recommander, qui seraient-ils ?

Le trois-quarts centre Rece Hodge qui vient de nulle part. Il est arrivé par chance dans notre groupe et il n’a pas arrêté de monter son niveau. Devant, je vous recommande nos jeunes piliers : Allan Ala’alatoa et Scott Sio. N’oubliez pas non plus, Adam Coleman en deuxième ligne. On reparlera d’eux.

En arrivant en Europe, vous avez parlé d’un grand chelem à l’instar de celui de 1984. C’est à ce moment-là que l’équipe d’Alan Jones a fait basculer l’Australie dans le camp des grandes nations. Est-ce toujours une référence pour vous ?

Oui, j’avais 17 ans et j’avais été marqué par la performance d’un joueur de mon club de Randwick, Mark Ella. Il avait inscrit un essai à chacun des matchs. J’ai parlé de ça comme ça, mais je n’en fais pas une obsession vis-à-vis de mes joueurs. Chaque match sera préparé pour lui-même. Mais cette génération, comme celle de 1999 a apporté quelque chose au jeu. C’est un peu notre marque de fabrique. Nous, les Wallabies, voulons apporter quelque chose de nouveau, nous mettons la créativité au centre de nos préoccupations, comme lors de l’essai de Foley dont nous parlions tout à l‘heure.

Jérôme Prévot
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