Goosen, l’homme qui n’aimait pas la France

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    Goosen, l’homme qui n’aimait pas la France
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Elu meilleur joueur de la saison, le Sud-Africain, Johan Goosen, a littéralement explosé l’an dernier sous le maillot francilien. Au point d’être rappelé avec les Boks, avec qui il a disputé samedi le test contre les anglais (un essai inscrit). Une renaissance pour le joueur de 24 ans, qui a connu des débuts pour le moins contrariés dans le rugby français.

Il fait froid depuis quelques jours. L’automne laisse tomber ses dernières feuilles pour faire place aux courtes et glaçantes journées d’hiver. Et c’est une catastrophe. Pour Johan Goosen en tout cas : « Je déteste l’hiver en France. C’est terrible, on ne voit jamais le soleil ! Dans mon pays, il fait un peu plus froid aussi, mais toujours beau. Ça me déprime, ce temps. Je ne m’y suis toujours pas habitué. » Plus de deux ans après son arrivée chez nous, à l’été 2014, le Sud-Africain a encore du mal avec certains aspects de la vie dans l’Hexagone. On pourrait pourtant le croire à Paris comme un coq en pâtes : utilisé à 26 reprises (dont 20 titularisations) la saison passée, il a littéralement explosé, voyant ses performances récompensées par un Bouclier de Brennus en juin, un retour chez les Springboks en juillet et le titre de meilleur joueur du Top 14 lors de la Nuit du Rugby, décerné par les votes des autres joueurs, il y a un mois. « Je ne m’attendais pas à ce que ce soit moi. Josua Tuisova et Daniel Carter avaient réalisé une excellente saison et, pour être honnête, je pensais que Dan allait gagner. Il gagne tout ! (rires) Je suis très honoré et heureux d’avoir reçu ce titre. Ça prouve quelque part que j’ai fait le bon choix en quittant l’Afrique du Sud. La première saison, je me suis dit : « Quel enfer ! ». Mais je suis heureux de l’avoir fait. »

L’enfer, rien de moins. C’est exactement à ça que ressemblait la France pour Johan Goosen lors de ses premiers pas au Racing 92. « Ce qui ne me plaisait pas ? Tout ! J’avais du mal à apprendre la langue, à me faire au temps. Je vivais à Antony, dans un appartement de 90 m2. C’est minuscule pour moi qui viens d’une immense ferme dans les montagnes, à deux ou trois heures de Bloemfontein. Mes parents ont des moutons et des chevaux, je chasse beaucoup quand je suis là-bas. Ces grands espaces me manquent énormément. Je sais que je ne suis pas le premier Sud-Africain à débarquer en France mais les autres viennent de grandes villes. C’est dur à expliquer, il faudrait que vous voyiez Burgesdorp pour comprendre… C’est une toute petite ville. Et puis j’aime être seul. Je n’aime pas les gens (sourire). Je n’aime pas les médias, je n’aime pas faire des photos, je n’aime pas parler en public. » Alors âgé de 21 ans, le joueur vivait alors un véritable choc culturel. Au point de faire un rejet de tout ce qui était français. « C’est vrai, reconnaît-il. Mais j’avais besoin de me relancer en quittant l’Afrique du Sud. Juste avant de signer, j’avais été opéré à sept reprises (trois fois d’un genou, d’une cheville, de l’appendicite, d’une épaule et d’un bras, N.D.L.R.). Je crois que j’aurais arrêté ma carrière si je m’étais encore blessé là-bas. J’avais fait une très bonne saison avec les Cheetahs avant d’être stoppé par ces pépins physiques alors il fallait que je parte. Et puis l’aspect financier était intéressant, évidemment, même si je ne m’attendais pas à ce que ce soit si dur. »

Des débuts difficiles, peu appréciés par le staff. Un match par-ci, par là. Johan Goosen, malgré ses qualités hallucinantes, ne parvenait pas à convaincre ses entraîneurs : « Il était jeune, à tous les sens du terme, confie le coach des trois-quarts franciliens, Laurent Labit. Entre-temps, il s’est marié, a eu un petit garçon, il a grandi et compris beaucoup de choses. Son rugby était intéressant mais il ne faisait pas trop d’efforts d’intégration, au niveau de la langue, puisqu’il n’allait pas aux cours de français dispensés par le club, mais aussi de la vie avec les autres joueurs. » D’où un avertissement, très ferme, de la part de l’entraîneur à son joueur en juin 2015 : « On lui a laissé le temps de s’intégrer les six premiers mois mais il y a des choses qu’un professionnel doit faire et assumer, avait-il alors déclaré dans la presse. Il doit se mettre sur les bons rails s’il veut jouer. Il a encore deux ans de contrat avec nous. Il sait qu’il doit rectifier le tir, sinon il y a de grandes chances qu’il ne soit plus là la troisième année. » Au vrai, le Racing n’a « jamais pensé le laisser partir, bien au contraire, révèle le technicien. Mais nous avions voulu lui mettre la pression en lui laissant entendre qu’il serait difficile de continuer comme ça ».

« Bip Bip », le fou génial

Bingo. À son retour en Afrique du Sud, à l’été 2015, le joueur a décidé de se prendre en mains : « Lolo a dit dans les journaux que je ne me comportais pas comme un joueur professionnel et il avait raison. Je prenais des cours de français avec une personne extérieure mais c’est vrai que je n’allais pas à ceux du club… À l’issue de la première saison, je suis rentré chez moi, j’en ai discuté avec mon père et il m’a dit : « Attends, tu as signé trois ans alors tu dois te montrer à la hauteur de ton engagement. Et leur prouver qu’ils ont tort. » J’ai décidé de rentrer et d’être positif. Et tout est allé beaucoup mieux. » Dans une nouvelle et grande maison, au Plessis-Robinson, avec un beau jardin. Avec sa femme et son fils, Stean. Avec ses coéquipiers aussi : « J’ai changé de mentalité, commencé à apprécier la vie en France, je me suis mis à sortir un peu plus avec les autres, à faire des barbecues et boire des bières avec eux. Je me suis fait des amis et j’ai trouvé un bon équilibre là-dedans. » « Johan a beaucoup évolué », confirme l’un de ses plus proches coéquipiers, son compatriote Antonie Claassen. « Il est beaucoup plus ouvert aujourd’hui. Il était très renfermé à son arrivée car l’Afrique du Sud lui manquait. Nous sommes devenus amis et je lui ai dit de ne pas se prendre la tête. Il a eu un déclic. » En dehors et donc sur le terrain. « En colère » de ne pas être sélectionné pour la Coupe du monde avec les Boks, il a profité des absences de Dulin, Tales et Carter pour saisir sa chance et se rendre indispensable au sein du groupe ciel et blanc. À l’arrière, à l’ouverture ou au centre. « J’ai enfin pu enchaîner les matchs, cela a tout changé. »

Compétiteur hors pair, Johan Goosen a finalement trouvé sa place. Au point de signer un nouveau contrat avec le club francilien : « Nous l’avons fait prolonger à long terme, pour cinq ans, afin qu’il puisse prendre la suite de Rémi Tales et Dan Carter quand ils arriveront en fin de contrat, explique Laurent Labit, qui souhaite le fixer à l’ouverture dans les années à venir (lire ci-dessous). L’héritage sera lourd mais Johan en a tout le potentiel. Il a, et je le lui ai déjà dit, les moyens de devenir l’un des meilleurs joueurs du monde. » Armé de son coup de pied de mammouth, mais aussi de sa rapidité et de sa vista. De son caractère hors du commun aussi : « Si vous posez la question à Lolo, il vous dira que je suis fou ! » Le technicien acquiesce : « Ce n’est absolument pas péjoratif. Johan est un fou génial. Il fait tout à 200 à l’heure : soit il dort, soit il sprinte. C’est très intéressant parce qu’il faut être capable de le temporiser sans aller contre sa nature. » « Et encore, je me suis calmé depuis l’arrivée de mon fils. Je suis trop crevé, on ne dort plus quand on a un bébé ! », sourit le joueur, surnommé « Bip Bip » par son coéquipier Brice Dulin, qui le traite régulièrement d’hyperactif.

La France, finalement, ne va pas si mal à Johan Goosen. « Et puis il y a quand même de la bonne viande et de superbes coins, dans le Sud-Est ou au Pays basque. L’été, aussi, est très beau ici. » Il devra donc y vivre quelques hivers encore, avant de repartir chez lui et de reprendre la ferme familiale : « C’est mon rêve et ce que je ferai en rentrant. En attendant, j’ai choisi de rester parce que si j’étais rentré en Afrique du Sud, je ne serais jamais revenu. » Malgré la grisaille, malgré la pluie, c’est à Paris que Johan Goosen veut continuer à jouer au rugby : « Je me verrais bien finir ma carrière ici. »

Emilie Dudon
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