Le phénomène Dupont

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    Le phénomène Dupont
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De son enfance haut-pyrénéenne aux Barbarians en passant par Castres, club qui l’a révélé, voici l’histoire de l’étoile montante du rugby français, Antoine Dupont…

Une « duponade ». Voilà en quel terme le manager du CO, Christophe Urios, a qualifié la fulgurance de son joueur, Antoine Dupont, qui fut à l’origine de l’essai qui scella la victoire historique des Barbarians français sur l’Australie il y a deux semaines. À l’heure où nous écrivons ces lignes, on ignore encore si le néologisme du boss tarnais entrera dans le Petit Larousse comme le fit l’ex-attaquant du Paris Saint-Germain Zlatan Ibrahimovic à force de « zlataner » ses adversaires… L’hypothèse tient, tant le minot de 20 ans prend chaque week-end un malin plaisir à transpercer les défenses adverses. Mais la « duponade » vue le 24 novembre dernier au stade Chaban-Delmas de Bordeaux fait certainement partie des plus belles de la saison. Flash-back. à moins de quatre minutes du coup de sifflet final, les Baa-baas ne mènent que d’un petit point. Dupont hérite alors d’un ballon sur ses 40 mètres. Et là, le festival commence : cad-déb, accélération, Dupont dépose tout le monde et résiste au plaquage du dernier défenseur Koroibete. Deux relais plus tard, Raphaël Lakafia s’écroule dans l’en-but. En neuf secondes, Dupont a battu cinq défenseurs et zlatané les Wallabies. Avouons-le : son coup de reins phénoménal vaut bien un retourné acrobatique claqué en dehors de la surface de réparation par la grande gueule du foot mondial.

La métamorphose

« Toto » n’a pourtant rien de Zlatan. Ni sa taille (il culmine à 1,72 m), ni son bagout. Croyez-en Olivier Magne, son ancien entraîneur avec les moins de 20 ans tricolores : « Il est réservé, humble et très discret. » Gilles Rousse, son grand-oncle qui joua arrière pour Castelnau-Magnoac ne dit pas autre chose : « En société, il ne parle pas ! Il faut presque lui sortir les mots de la bouche… » Difficile à croire, tant le joueur est si spectaculaire et culotté sur un terrain : « Il est comme ça Antoine, une fois qu’il est sur le terrain, il se transforme : il devient agressif, expansif », reprend Magne. Un comportement qui rappelle à son frère aîné Clément, ouvreur de 23 ans à Lannemezan (Fédérale 1) leurs jeunes années : « Ne vous fiez pas à son caractère en société ! Petit, il était très turbulent, à la limite de l’hyperactivité. En tant que frères, nous jouions souvent ensemble, mais à un moment donné j’ai fini par lâcher ! » Pierre Berbizier, son illustre aîné lannemezanais se souvient aussi de ce côté puncheur, vu lors de sa première rencontre : « C’était il y a six ans, lors d’un Tournoi à VII de minimes à Notre-Dame de Garaison, non loin de Castelnau-Magnoac, le village où je me suis marié. Il n’avait que 14 ans et n’était pas aussi solide, mais on voyait qu’il avait un truc en plus. Il se proposait partout, avec ses qualités de finisseur et d’explosivité. »

Castelnau-Magnoac. Derrière le nom de cette commune de 768 âmes qui fleure bon le Sud-Ouest se trouve l’endroit où tout a commencé. C’est là, à 25 kilomètres sa ville natale que le jeune Dupont a fait ses premiers pas de rugbyman. à ses débuts, l’enfant des Pyrénées n’avait rien du « taureau furieux, fort comme un âne » décrit aujourd’hui par Christophe Urios. « Je me souviens d’un garçon frêle, qui était même en difficulté dans les sélections de jeunes », se souvient Olivier Magne. « Frêle oui, même s’il était tonique du haut du corps », nuance Gilles Rousse. Olivier Magne a assisté à sa métamorphose : « En l’espace de deux ou trois ans, il a rattrapé son retard, et il suffit aujourd’hui de le voir torse nu pour comprendre pourquoi il rebondit sur ses adversaires. » « Le pire, c’est qu’il n’a même pas forcé sur la muscu !, s’exclame son frère, Mais le fait que Serge Milhas, qui l’avait repéré à Auch, l’intègre rapidement avec les pros du CO lui a permis de se développer physiquement. » Sous la houlette de Milhas et des Castrais, Dupont a fait bien plus que rattraper son retard. « Arrivé en moins de 20 ans, il était dominant. Il dominait physiquement ses coéquipiers et ses adversaires » raconte Olivier Magne. Au risque de s’enfermer dans un registre physico-physique qui l’aurait desservi : « à ce moment, j’ai eu une sérieuse discussion avec lui : je ne voulais pas qu’il se repose sur son physique. Je lui ai dit : « Ton modèle, c’est Aaron Smith. Je veux que tu éjectes, que tu cours, que tu évites. Pas que tu fonces dans le tas. » Aujourd’hui il a cette qualité que j’admire chez les grands demis de mêlée comme Carbonneau ou Mignoni : celle d’initier une action et de la conclure tout seul. » Ou presque, à l’image de sa dernière « duponade » contre les Wallabies.

Magne : « je rêve d’une charnière dupont-serin »

Le talent est là. Indéniable, mais brut. En fin connaisseur, Pierre Berbizier prévient : « Son potentiel est en train de s’affirmer. Mais il faut le préserver à son âge : il n’a que 20 ans, et a encore besoin de beaucoup d’expérience à haut niveau. » Au regard de son jeune âge, il est logique que Dupont possède encore un côté poulet sans tête. Fin octobre, à l’issue d’un match où il avait inscrit un essai en solitaire qui avait scellé la victoire du CO contre l’UBB (33-27), son manager temporisait à juste titre l’enthousiasme débordant des journalistes : « À la fin du match, il s’affole pour rien dans notre zone critique, part tout seul à l’abordage et perd le ballon. On est à deux doigts de prendre un essai et de perdre le match. C’est pour ça que je dis attention. » Le défi majeur du futur Toulousain sera donc d’apprendre à ne plus confondre vitesse et précipitation.

Ce défi, il devra le relever d’ici à la fin de saison avec le CO, puis à Toulouse, où il s’est engagé pour les trois saisons à venir. Un choix qui, de toute évidence, n’a pas été facile à prendre : « Ce fut dur, oui, confirme Clément Dupont. Dur car cela a duré longtemps. La première rencontre avec le Stade remonte à décembre 2015. « Toto » a longtemps hésité, mais il a fait son choix. Il a toujours été supporter du Stade toulousain, c’est un club à part dans son cœur. Et puis cela le rapproche de nous, ainsi que de sa fac. » Inscrit en deuxième année de Staps à Toulouse, Dupont n’aura plus une seule excuse pour esquiver le calvaire des cours magistraux de biomécanique…

Son avenir s’écrira donc en rouge et noir, avant peut-être de tirer à nouveau sur le bleu… Un bleu qu’Olivier Magne connaît bien pour l’avoir porté à 90 reprises, où il l’associerait un partenaire pour le moins inattendu : « Je rêve d’une charnière composée d’Antoine Dupont à la mêlée et de… Baptiste Serin à l’ouverture. Les deux joueurs ont été formés au poste d’ouvreur. Cela donnerait une charnière totalement interchangeable, capable de faire jouer en permanence. Le punch d’Antoine, associé à la classe et au jeu au pied de Baptiste… Ce serait pour moi idéal. » Son frère confirme : « Nous ne sommes pas complémentaires dans la famille, nous jouons tous au même poste ! C’est en cadets qu’Antoine a été décalé au poste d’ouvreur. De toute façon, il aime jouer derrière. Petit, il marquait un paquet d’essais tous les week-ends, et il aurait adoré jouer centre… » Peu importe la position, l’enfant de Lannemezan a toujours été attiré par la ligne d’en-but. C’est d’ailleurs pour s’y rendre le plus souvent possible qu’il a inventé ses fameuses « duponades ».

Simon Valzer
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