Kevin Gourdon, l’atypique

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    Kevin Gourdon, l’atypique
Publié le , mis à jour

L’enfant de La Voulte, révélation de la tournée de novembre avec les Bleus, étonne et détonne, à 26 ans. Par son parcours, singulier. Et par son profil, aux antipodes des standards modernes.

Juin 2010, à Rosario. La cité argentine, théâtre de la Coupe du monde des moins de 20 ans, vibre au rythme du festival de Cannes de Brice Dulin, des percussions de Romain Taofifenua, des raffûts de Rémi Lamerat ou des coups de reins de Eddy Ben Arous et de Xavier Chiocci. La génération tricolore 1990, prometteuse mais encore tendre, s’éveille dans le lointain Ouest sud-américain. Et Kevin Gourdon, pendant ce temps ? Le natif de Valence, sélectionné à deux reprises au cours du Tournoi précédent, se retrouve privé de ce premier relatif moment de gloire. La suite logique d’une éclosion pour le moins contrariée. À l’époque, ses mentors n’en prédisent pas moins un avenir bleuté à leur protégé, déniché en Ardèche : « Je me souviens d’une discussion sur un coin de table avec Fabrice Ribeyrolles et Alex King à Clermont, raconte Sam Cherouq, un de ses entraîneurs espoirs en Auvergne. Le jeu était de pronostiquer quels espoirs allaient finir en équipe de France. Kevin avait été placé sur la liste… » Ironie de l’histoire, la cape suprême sera reçue en Argentine, six ans après le rendez-vous manqué.

En 2010, cet augure des formateurs clermontois tient lieu de véritable pari sur l’avenir. Kevin Gourdon avait déjà commencé à épouser une trajectoire surprenante, voire déroutante. « Atypique », décrivent en chœur Fabrice Ribeyrolles et Philippe Boher, entraîneur des équipes de France jeunes. Tout en paradoxes, assurément. Dès le point de départ de l’histoire, le personnage se révèle dans sa complexité. « Ses débuts à Clermont ont été délicats, se remémore Sam Cherouq. Il avait une hygiène de vie moyenne, était un peu grassouillet et ne s’étirait pas correctement. Son talent était indéniable mais il ne consentait pas les efforts nécessaires. Du coup, il était tout le temps blessé aux ischios, ne pouvait ni enchaîner ni bien s’entraîner. » « Il était très doué mais avait un physique plutôt quelconque. En fait, il n’aimait que le jeu, pas tout ce qu’il y avait autour », complète Fabrice Ribeyrolles. Philippe Boher, son éphémère entraîneur à Marcoussis, retrace les contours de son portrait-robot d’alors : « Joueur avec des qualités très intéressantes. Capacité à exprimer ces points forts. Sait être décisif dans ses interventions. Doit progresser en défense et augmenter son aérobie. » La même dualité, toujours. à 20 ans, le troisième ligne centre se pose en sujet de rêverie. De craintes. De longues réflexions, aussi. Doit-il être repositionné trois-quarts centre, comme son aîné Thomas Combezou ? Franchira-t-il physiquement le pallier pour exister dans la cour des grands ? Le déclic du haut niveau se produira-t-il ? Et si oui, à quel moment ? Nul ne doute de ses capacités mais les belles promesses ne garantissent rien. « Hugues Miorin, à Toulouse, avait tout de même dit que c’était le meilleur joueur qu’il avait vu dans la catégorie espoirs », se souvient le spécialiste des trois-quarts. En Auvergne, son enthousiasme est partagé avec modération : « Il ne se conformait pas aux exigences de Vern Cotter. Il lui était reproché son manque d’investissement et sa façon de travailler. Disons que ce n’était pas l’élève parfait. La musculation n’a jamais été sa partie préférée. L’entraînement, de manière générale, peut-on même dire. » « Quand il est monté avec les pros, il n’a peut-être pas eu la bonne attitude, poursuit Sam Cherouq. C’est pourquoi ça n’a pas pu coller avec Vern, à mon avis. » Question de tempérament. De profil, aussi, pour ce joueur considéré comme trop fluet à son poste : « Ce n’était pas le troisième ligne type sur le papier même si son talent était de nature à faire la différence. » « Il était en retard par rapport à un Alexandre Lapandry qui avait vite percé », compare Philippe Boher.

« C’est ridicule de ne raisonner qu’en termes de poids… »

En 2012, le troisième ligne de 22 ans se retrouve en fin de convention. Avec trois titres de champion de France espoirs en guise de consolation et de faits d’armes. Parti un an auparavant au Stade rochelais, Fabrice Ribeyrolles saisit la belle opportunité : « Dès que j’ai appris qu’il n’allait pas être conservé, j’ai immédiatement repris contact. En Pro D2, je savais qu’il ferait largement l’affaire. J’avais confiance en son potentiel. » L’arrivée de Kevin Gourdon, un an après la venue en prêt de Loann Goujon, est accueillie avec une pointe aiguisée de scepticisme à Marcel-Deflandre : « Les gens se posaient des questions. Qui est-il ? Pourquoi n’a-t-il pas encore de feuille de match à son actif ? S’il n’a pas encore de carte visite, ça ne peut pas être dû au hasard ? Je me souviens de la première réaction du président quand il l’a rencontré. Après lui avoir serré la main, il m’a demandé : « Tu es sûr que ce gars en vaut la peine ? » » Au cours des semaines et mois suivants, Patrice Collazo soumet fréquemment la question à son adjoint. Avant de voir ses doutes balayés par l’évidence : « Patrice s’arrachait régulièrement les cheveux. à la fin des entraînements, il me demandait : « Tu l’as vu, aujourd’hui ? Il n’a rien fait. » Je répondais : « Oui, certes, mais c’est un joueur de match, tu sais… » Disons que quand il n’avait pas envie, ça se voyait. Je comprends qu’il y ait pu avoir de l’agacement du fait de sa nonchalance. Je me suis moi-même interrogé. Il a fallu le faire accepter, le faire connaître. Si je ne l’avais pas côtoyé avant, peut-être ne l’aurais-je pas autant soutenu. » La coïncidence de leurs retrouvailles a aidé : « Je me suis efforcé de le mettre sur la bonne voie mais tout le mérite lui revient. » L’enfant de la Voulte, baptisé à 22 ans en Pro D2, a su procéder à son autocritique. Afin de hisser son niveau d’exigence à la hauteur de son talent, de sa technique et de son intelligence. « Il a consenti de gros efforts qui ont été récompensés », souligne Fabrice Ribeyrolles. « Il s’est forgé sa carrière en développant des ressources qu’il n’avait pas à l’origine », reprend Philippe Boher. L’actuel entraîneur des moins de 18 ans l’érige en modèle. Taille patron : « Il est devenu acteur de son projet et a pris sa carrière en mains. Son choix de partir en Pro D2 a été très pertinent. Plutôt que de s’entasser dans des effectifs pléthoriques, les espoirs feraient bien de s’en inspirer. Rien ne remplace la compétition. » Une option singulière pour un joueur différent, par essence. Aux antipodes des standards modernes. Les considérations chiffrées auront retardé d’une poignée de mois son accession au niveau international : « Ça me paraît ridicule de ne raisonner qu’en termes de poids comme ça a pu être le cas à son sujet, tranche Fabrice Ribeyrolles. Ce n’est pas ça qui fait la qualité. En tout cas, ça ne fait pas tout. Le voir percer est un beau message : il n’y a pas que le physique qui compte. Tu peux faire une belle carrière sans faire 2 m et 140 kg. De même, ne pas être le meilleur chez les jeunes n’empêche pas d’être bon plus tard. » Avocat patenté de Kevin Gourdon, l’ancien entraîneur de La Rochelle n’en livre pas moins, au passage, cet aveu aux allures de mea culpa : « Je croyais en lui mais il a réussi à me surprendre. Il réalise un parcours qui me semblait impossible. » Le technicien est tout pardonné : la réalité est partie pour dépasser la plus optimiste des prédictions, livrée, un beau jour, sur un coin de table à Clermont.

Vincent Bissonnet
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