Ibanez : « Je m’arrange avec mon ego ! »

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    Ibanez : « Je m’arrange avec mon ego ! »
Publié le , mis à jour

Raphaël Ibanez nous a reçus pour faire le point sur les sujets du moment : le bon parcours de l’UBB, les événements qui ont rythmé son parcours, le niveau des recrues, les dernières sorties du XV de France, le fait de ne pas avoir été choisi comme sélectionneur.

Franchement, cette année, l’UBB vit une saison inespérée… Nous avons encore dans l’oreille le message de Laurent Marti de l’intersaison qui brillait par sa modestie. Tout le monde s’attendait à une saison piégeuse…

Oui, c’était logique de penser ça. Le Top 14 est de plus en plus concurrentiel. Et chaque saison, nous nous demandons comment notre club peut continuer à exister au milieu des autres armadas. Nous avons en plus réussi ces bons résultats avec plus de blessures qu’à l’accoutumée, des blessures inexplicables, uniquement dues à la fatalité.

Comment donc expliquez-vous ce parcours ?

Je pense que le recrutement nous a réservé de bonnes surprises, elles sont le fruit du travail approfondi de notre président, qui s’occupe de ça à partir des profils définis par le staff technique. Je pense à notre pilier droit Vadim Cobilas, au deuxième ligne Luke Jones aux deux revenants Simon Hickey et Jayden Spence, pas forcément des joueurs très connus. Ils ont créé une dynamique et un nouvel élan collectif. Nous l’avons vu en novembre, le mois de tous les dangers. Nous avions des blessés, des sélectionnés et les joueurs qui étaient encore là ont su créer un nouvel élan collectif. Ils ont su se rassembler, c’est ce qui m’a plu.

Cette victoire à Exeter constitue-t-elle le sommet de cette période ?

Oui, c’est même la meilleure performance de la saison pour l’esprit affiché. Mais il faut y voir la récompense du boulot que nous faisons d’une semaine sur l’autre. Le boulot d’un manager c’est de planifier les échéances à long terme, mais c’est aussi d’orchestrer les remises en question entre deux matchs. À Toulon, nous avions perdu trois de nos quatre premières touches. À Exeter, nous avons fait cent pour cent en touche, cent pour cent en mêlée, nous avons proposé une très grosse défense. On pourrait s’arrêter-là.

Et le changement de première ligne à la cinquantième minute qui a fait basculer le match, était-il prévu ?

C’était un coup de poker qui a marché… Cette fois-ci. Parfois, ce genre de truc peut très bien se retourner contre soi. Mais en effet, nous avions l’idée de commencer avec une première ligne dynamique et de finir avec une première ligne plus expérimentée et plus forte dans les impacts.

Vous n’étiez pas sur place pour assister à cet exploit puisque vous commentiez un autre match sur France Télévisions. Comment avez-vous vécu ce moment ? N’avez-vous pas été privé d’émotions ?

Je vis cette situation depuis quatre ans, alors j’ai appris à la vivre intensément… Avec du recul. À vrai dire, je l’ai vécu sereinement, je savais que mes joueurs répondraient présent. Je savais aussi que mes coachs prendraient les bonnes décisions au bon moment. Je suis resté beaucoup plus serein devant cette victoire que devant tous les commentaires qui ont été faits sur cette situation (lire ci-dessous).

Revenons sur cette bonne série de 2016. Voyez-vous ça comme une validation de vos compétences de technicien ? Certains pouvaient en douter en 2012. Vous apparaissiez comme un néophyte. Avez-vous souffert de ça ?

Je me dis que je suis peut-être trop discret parfois vis-à-vis de l’extérieur. J’aime le travail… Dans le vestiaire. J’aime la communication dans… Les vestiaires. Je ne cours pas après les grandes déclarations. Ce qui compte pour moi, ce sont les discussions avec les joueurs dans les bureaux. Je suis un homme de l’ombre. Ce côté discret suscite des interrogations, mais au fond de moi je sais quelle énergie je déploie pour cette équipe.

L’annonce de l’arrivée de Jacques Brunel en avril dernier en tant qu’adjoint avait suscité quelques commentaires. Certains imaginaient qu’il allait prendre le prendre le pas sur vous. On vous avait senti vraiment vexé sur le coup.

(Il coupe) En tant que manageur, il est normal que je sois un point d’ancrage et que je sois la cible des critiques. J’essaie de l’assumer. À ce moment-là, nous étions en manque de résultats. Je devais protéger les intérêts de l’équipe.

En septembre, vous aviez surpris tout le monde avec des propos très virulents à l’issue de Bordeaux-Bayonne. On vous avait senti vexé là aussi… (Bayonne est entraînée par Vincent Etcheto, son ancien adjoint, N.D.L.R., limogé en 2015…).

Je n’avais pas aimé une sorte d’orchestration médiatique. On avait beaucoup interrogé des joueurs partis du club pour parler de ce match. J’avais pris ça comme un manque de respect vis-à-vis de l’UBB. Après, c’est vrai, je suis un peu comme un boxeur. J’encaisse des coups, dans les cordes et tout d’un coup, ça sort, j’explose, on ne sait pas pourquoi. Ça n’arrive pas si souvent. Mais d’une certaine façon, je pense être un garçon plutôt bien éduqué.

Justement, comment s’articule votre relation avec Jacques Brunel ?

Il amène sa sagesse, sa patience, un travail de fond. Il a pris le temps de découvrir les qualités et des défauts du groupe à l’issue d’une phase d’observation que nous avions défini ensemble. Désormais, il amène toute son expérience. Il est en charge de la conquête et du jeu d’avant spécifique. Ses prérogatives sont clairement définies, mais dans notre staff tout le monde a le droit de donner son avis sur le système de jeu général.

Quid de l’influence de Joe Worsley ?

Je suis très fier de son travail. Je le connaissais pour avoir joué avec lui. Je voulais qu’il transfère son instinct de compétiteur au sein de notre staff technique. Et justement, même si on peut nous critiquer sur tel ou tel point, ce qui caractérise le staff actuel de l’UBB, c’est son esprit de compétition. Il a progressé énormément dans sa façon d’entraîner, dans les contenus, dans ses orientations. Parfois ça a marché, parfois ça a un peu moins bien marché. Je lui attribue une part essentielle dans la victoire à Exeter.

Êtes-vous satisfait de votre collaboration avec Emile Ntmack ?

Oui, il joue un peu ce rôle de grand frère auprès des trois-quarts. C’est un affectif qui s’ignore. Il a tendance à toujours vouloir comprendre les joueurs. Il trouve sa place en duo avec Joe, ils sont le yin et le yang. Le passage rapide de l’attaque à la défense, c’est à l’image du rugby moderne.

Cette saison, vous avez vécu l’apparition des internationaux dans le groupe de l’UBB ? Nous pensons évidemment à Jean-Baptiste Serin. Est -ce une difficulté ?

C’est une tâche qui me plaît car j’ai quand même une petite expérience au niveau international. Il entre de plain-pied dans un futur qui s’annonce brillant. Je prends du plaisir à échanger avec lui et il me le rend bien. Je le sens solide. Il aime ses coéquipiers, il aime vraiment le club. C’est ce qui en fait un leader. Évidemment, je reste vigilant à son sujet, mais lui aussi, il sait qu’il sera de plus en plus sollicité.

On a beaucoup parlé de l’élection de Bernard Laporte, d’une possibilité de changer de sélectionneur. Si Guy Novès devait partir, postuleriez-vous à nouveau pour cette fonction ?

La page est tournée. Le dossier est refermé. Je ne pense pas que ce soit le moment d’y réfléchir. Si j’ai bien compris, le staff est reconduit pour le Tournoi. L’équipe de France pratique un rugby plaisant, tout va bien. Pourquoi me poser cette question ? Cette histoire se traite au niveau de la Fédération. Je n’ai pas de commentaire particulier à faire.

Si on vous pose la question, c’est justement parce que vous aviez déposé un dossier…

Oui, j’avais déposé un dossier et je n’ai pas gagné. Et comme tous les compétiteurs, je déteste perdre, même si la défaite paraissait annoncée. Sur le moment, j’ai eu très peur de subir le contrecoup de cette déception et de me retrouver démoralisé. Je crois que j’ai une force intérieure en moi, assez obstinée qui m’a permis de me replonger tout de suite dans la réalité de mon club et d’aller chercher une qualification en Champions Cup. Je m’arrange donc avec mon ego. Ne vous inquiétez pas pour moi.

Vous avez donc apprécié les matchs du XV de France…

Ce fut un rugby plaisant, avec du déplacement, du volume. Ma seule réserve c’est qu’à un moment donné, les joueurs vont avoir envie de gagner, pour eux. Après, les All Blacks nous ont donné une leçon de pragmatisme. Ils étaient froids, presque agaçants. Je les ai sentis méprisants sur un fait de jeu, quand ils n’ont pas tenté une pénalité face aux poteaux pour choisir une mêlée comme s’ils voulaient jouer avec l’équipe de France. Ils ont refusé de sceller le sort du match et ça a failli se retourner contre eux. Franchement, je l’aurais souhaité. L a reconduction de Guy Novès me semble donc logique à l’heure actuelle.

Revenons à l’UBB. Vous avez réussi le recrutement de joueurs méconnus. Mais au niveau des têtes d’affiche, c’est peut-être plus mitigé. Sekope Kepu fut une déception, non ?

Sur le plan du jeu et du comportement humain, pas du tout. Il est parti uniquement parce que son épouse ne se sentait pas bien en France.

Adam Ashley Cooper ?

Je l’avais recadré la saison dernière. Cette saison, c’est un joueur très différent. L’an passé, il se défendait face à moi de ses contre-performances en parlant de la fatigue de la Coupe du monde. Et il avait sans doute raison. Cette saison, il a le sourire à l’entraînement. Il est très facile à manager.

Ian Madigan ?

Je viens de lui parler. Nous sommes en droit d’attendre plus, c’est clair. Il a été moyen à Exeter. Je suis persuadé qu’on peut retrouver un Ian Madigan talentueux : la preuve, il l’a fait en début de saison. Je m’accroche à ça. Il sait qu’il est face à ce défi. Il est aussi à un poste tellement stratégique que les défauts se voient tout de suite.

Le facteur X de l’automne 2016 de l’UBB, n’est-ce pas Luke Braid ?

Oui, c’est un gladiateur. C’est la preuve qu’il faut toujours laisser une chance supplémentaire aux joueurs. L’an passé, je le trouvais à côté de la plaque. Je me demandais s’il pouvait s’adapter au Top 14. Physiquement, il piochait. Désormais, il est indispensable au groupe.

On a aussi noté l’émergence d’un jeune deuxième ligne français à qui vous avez donné énormément de temps de jeu…

Cyril Cazeaux, oui, il est très bon, même s’il ne paie pas de mine, il a l’air nonchalant comme ça. C’est une histoire de « langage du corps ». Il a au fond de lui des ressources insoupçonnées, quel gros batailleur ! C’est l’une des bonnes surprises de la saison. Son père que je connais bien peut-être fier de lui.

Quand on pense aux Hickey, Spence, maintenant Edwards. On se dit que l’UBB a réussi quelques coups avec des jokers qui se sont imposés. Comment est-ce possible ?

Il n’y a pas de secret sinon le temps passé devant la vidéo. Le président le fait et c’est un boulot de longue haleine. Et c’est très frustrant. Car on ne peut pas se tromper. Nous, nous ne pouvons pas appeler des joueurs, les laisser en suspens pendant deux mois et laisser tomber l’affaire. Nous sommes en concurrence avec des clubs qui prennent certaines initiatives. On ne peut pas rivaliser. C’est dur de séduire.

Depuis quatre ans, quelles ont été vos plus grosses découvertes à ce poste de manager ?

La première année, j’ai appris la patience. Ce que j’ai découvert c’est le besoin qu’ont les joueurs actuels d’avoir une écoute attentive. On se dirige vers des garçons de plus en plus autocentrés. Il faut être là pour eux, c’est vrai. Je le fais, c’est mon job.

Au moment où nous nous parlons, comment vous sentez-vous ? à la veille d’un sprint décisif ?

Au moment, où je vous parle, je me dis surtout que tout est possible. Mais je me dis qu’il reste pas mal de choses à construire dans ce club. Je pense à la structure d’entraînement. Ça joue beaucoup. Un club, c’est une identité et une identité ne peut exister que si on peut se rassembler. Des travaux vont être entrepris ici pour que la partie sportive et la partie administrative soient réunies dans la même structure. Les joueurs ont besoin de sentir l’esprit famille qui va en découler. C’est très important.

Sur la deuxième partie de la saison, quels sont vos objectifs ?

En Coupe d’Europe, nous nous accordons une petite chance de qualification. C’est un pas important que nous avons franchi à Exeter mais il risque d’être annulé par le parcours de ceux qui ont un club italien dans leur poule. Eux, ils ont dix points assurés d’emblée. Ceci ne nous empêchera pas de jouer à fond jusqu’au bout. En Top 14, nous allons nous déplacer plus souvent que nous allons recevoir. La tâche s’annonce rude pour conserver notre sixième place si convoitée. Je regrette vraiment de ne pas avoir vraiment pu me tester face à Toulon à cause de notre carton rouge. Mais nous avons notre destin entre nos mains puisque nous allons recevoir les gros bras.

Avez-vous peur qu’on vous embête avant le prochain Bayonne-UBB ?

Non, ce n’est qu’un match de rugby…

Vous êtes-vous reparlés avec Vincent Etcheto ?

Oui, oui, nous avons échangé… Correctement.

Jérôme Prévot
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