Au royaume de la rouille

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    Au royaume de la rouille
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Alors qu’il cherche un livre à offrir à sa compagne, un homme est troublé par quelques mots lus au hasard d’une quatrième de couverture. Troublé au point qu’un souvenir d’enfance le submerge peu à peu.

Récemment, j’ai lu quelque part- je ne sais plus exactement où. Dans quel livre, moi qui ne lit que la presse sportive, et encore ? A moins qu’il ne s’agisse d’une de ces quatrièmes de couverture parcourue à la sauvette au moment des achats de Noël alors que je cherchais un roman pour ma femme qui, elle, s’est remise à la lecture, après une longue période d’hospitalisation. Mais c’est une autre histoire et je ne me sens pas trop d’étaler ses souffrances au grand jour. Je sais bien que « la santé par les plaintes » est un truc assez vogue. Et qu’à l’approche de l’automne de sa vie, on est parfois tenté de s’en remettre au don des larmes qu’on suppose chez son prochain. Et voici déjà que, sans même y prendre garde, cette touche maladroite de vert timide dont on a cru utile de teinter son petit récit tire-larme a fini par prendre la teinte même de la mort. Les yeux implorants, on voudrait rendre son existence plus digne d’intérêt aux yeux d’un monde déjà borné de malheurs en tout genre et que fait-on à part exhiber sa propre fragilité…

Oui, il me semble que c’est bien à l’occasion des dernières courses de Noel, que j’ai lu, probablement au dos d’un de ces livres dont la couverture avait du me faire de l’œil, cette phrase. Une phrase, et ça je m’en souviens exactement, qui évoquait un rideau de montagnes, et puis, en arrière-plan, les riches teintes de l’hiver se déployant sous le soleil en train de se lever. L’hiver et ce pouvoir qu’il a de repousser les rousseurs de l’automne et toutes les rouilles de nos existences sous le linceul bien commode de l’oubli. Pour un temps seulement. Mais quand même. L’hiver donc. Et un rideau de montagnes. Il n’en fallait pas d’avantage. Oui. Il n’en fallait pas plus pour qu’un souvenir aussitôt me submerge. Un souvenir venu du plus loin de l’enfance…

Et j’étais reparti au pays de neige. Et je me suis souvenu de cette fois. De cette fois où le chemin du retour vers Belcaire était entièrement recouvert de neige. Alors...Quelques mètres après l'embranchement qui menait au col de Trassoulas, Papa -je revois encore son pantalon de velours à grosse cotes et l’anorak maculé de gasoil-, Papa en toussant m'a fait un clin d'œil et je savais ce que ce clin d'œil voulait dire. "Tu pourrais pas nous changer un peu la musique?" Voilà ce que ce clin d'œil voulait dire. Alors, j'ai avancé mon petit doigt- il se tenait déjà prêt au cas où- au-dessus de la touche stop du magnéto K7, la seule "marquée au fer rouge" disait Papa. Depuis le départ -il faisait encore nuit quand nous avons quitté le village. Juste avant, nous avions déjeuné à la fourchette. Et comme ça, lentement, une bouchée après l'autre. Parce qu'ensuite, il faudrait aller vite, sans quoi les vaches…-, depuis le départ, Cat Stevens miaulait en boucle et ce bon vieux Cat n'était pas exactement réputé pour ses façons de chat sauvage. Voilà...J'étais sur le point d'enclencher une nouvelle cassette - King Crimson. Oui, il me semble que c'était une cassette de King Crimson. Cette cassette-là.- lorsque j'ai entendu un son. C'était un son juste au-dessus de ma tête avec mon petit doigt qui s'avançait juste au-dessus de la touche lecture du magnétophone. Le son lointain d'une tempête de neige s'éloignant dans la bruyère...

Plus loin, quelques heures plus tard…Les bêtes enfin à l’abri et les bâches tirées à la hâte sur les balles de regain entassées dans le hangar de derrière dont le portail fermait mal, nous roulions cette fois sous une violente tempête de neige et le rideau des montagnes s’estompait peu à peu comme nous amorcions la descente vers la haute-vallée, où les flocons ne tarderaient pas à se changer en grosses gouttes d’une eau sale et lourde, et Papa toussait à ne pas croire, le rhume à venir n’étant plus qu’une question d’heures. Mais au diable ce genre de crainte. Oui. Au diable ce genre de considérations un peu trop pusillanimes. Papa avait son entrainement et puis c’était tout. Papa jouait deuxième ligne. Il approchait de la trentaine et bientôt arriverait l’heure de raccrocher les crampons. De rejoindre « le royaume de la rouille » comme il le répétait de plus en plus souvent avec ce sourire un peu forcé. Je le revois encore- toujours le même anorak un peu pourri et, cette fois, son flottant blanc et ses grosses chaussettes rayées de rouge et de bleu qui venaient mourir juste au-dessus des mollets-, je le revois me faire un autre de ces clins d’œil qui voulait dire : « Tu pourrais pas nous changer un peu la musique ? » Alors, comme à chaque fois que nous laissions derrière nous le pays de neige et le rideau des montagnes, oui, comme à chaque fois que nous roulions vers le stade de la haute-vallée, à l’instant d’avancer mon petit doigt vers une nouvelle KZ, je savais quelle genre de musique choisir. Du rock épais et solide. Du rock largement saturé de guitares épiques. Hendrix presque à coup sur. Les Who, aussi. Parce que, bien sur, ce qui l’attendait sur le terrain…Mais c’est une toute autre histoire.

benoit_jeantet
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