Des montagnes de questions

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    Des montagnes de questions
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Alors qu’il sèche devant la page blanche, un écrivain se laisse glisser sur les pentes de la mélancolie. Quelques fantômes reviennent momentanément le visiter. Des images de jeunesse qui défilent, percent la brume des souvenirs…

Supposons que je décide tout à coup de sortir de ce corps- celui d’un homme de quarante six ans et des poussières-, de quitter ce peignoir où ma carcasse molle s’engonce chaque matin un peu plus. Aurais-je la ressource de descendre jusqu’à la bouche de métro la plus proche et là…à la suite de plusieurs correspondances…me lier à la foule…les mots qui se bousculent dans toutes ces conversations anonymes…le couloir de la station Stalingrad -« une ville de Russie, non ? Je disais. Et j’entends encore ce rouquin qui occupait le poste d’arrière, celui qu’on surnommait La Rougne, me répondre « Non ! Une bataille ! »-…et puis direction Fort d’Aubervilliers…après quoi, de retour à l’air libre, je pousserai à nouveau la porte de chez Momo ? Mais ce bistrot existe-t-il toujours ? Un vieux complice de jeunesse- l’ancien talonneur du club, il me semble. Oui, c’est ça...-, croisé au hasard de mes errances noctambules- lorsqu’il m’arrive de repartir « circuiter dans la vallée », comme on disait à l’époque de ces troisièmes mi-temps qui ne voulaient pas mourir, mais seul à présent et ça fait toute la différence.- oui, ce vieux complice ne m’a-t-il- pas parlé du départ récent de Momo pour sa Kabylie natale ? N’était-ce pas plutôt l’une de ces visions comme il y en a devant le verre de trop? Momo doit bien avoir dans les soixante dix ans, aujourd’hui ?  Son fils a-t-il décidé de prendre la suite ? Il venait quelquefois courir avec nous, parce que son père n’aimait trop le voir trainer en ville avec les autres gamins du quartier. Pas loin de deux mètres. Il aurait fait un sacré deuxième ligne. Je crois qu’il a fini par se mettre au basket. A moins que…
 Oui, l’Edelweiss existe-t-il toujours ?  L’équipe avait pris l’habitude de s’y réunir avant et après chaque rencontre, lorsque nous jouions à domicile. C’était- c’est peut-être encore, qui sait ? Parfois, je me dis que certains souvenirs ont tellement la vie dure qu’ils s’accrochent encore et encore, oui, une dernière fois, dans un ultime sursaut, avant de se résoudre à disparaitre -sans faire forcément «  de vilains vieux ». Pourquoi ai-je toujours cru qu’on devait cette expression à Jean-Pierre Rives, alors que ? La Rougne, toujours lui, me reprenait à la volée « C’est Crauste qui a dit ça, enfin ! »  -, oui, c’était une brasserie kabyle-  le meilleur couscous pour rugbymen de tout l’hémisphère Nord,  répétait Momo au moment de nous resservir et il nous resservait souvent.- et puisqu’elle jouxtait le stade, nous en avions fait  une sorte d’extension de notre club house…
Oui, supposons que je ne sois pas occupé à écrire ce texte...Irais-je m’accouder au comptoir de L’Edelweiss – entre nous, on disait l’Edel -, un comptoir en Formica jaune, en piochant, par-ci par-là, les dernières nouvelles dans la feuille de chou locale sans d’ailleurs en attendre grand-chose, puisque même la rumeur du monde ne réclame plus, désormais, qu’on s’y attarde ? Est-ce qu’un café maure, comme avant,  saurait enfin me réveiller ? Est-ce qu’au lieu de me laisser glisser sur la mauvaise pente de toutes ces montagnes de questions, je trouverais, enfin, la ressource de pousser jusqu’au stade où je n’ai plus remis les pieds depuis…Oh, allez, ça suffit…

benoit_jeantet
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