[ DOSSIER FIDJI ] : Esclaves du rugby

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Publié le , mis à jour

Les joueurs fidjiens, souvent timides et effacés, sont trop souvent considérés avec une forme de dédain par les dirigeants de clubs. Souvent sous-payés ou mal payés, ils sont loin de partager les salaires de leurs homologues anglo-saxons. Pour éviter les suicides et dépressions enregistrés ces derniers mois, les joueurs fidjiens entendent aujourd’hui se fédérer.

Ils sont 88 Fidjiens à être venus chercher l’Eldorado en France sur le double front du Top 14 et du Pro D2. Ce chiffre monte à près de 300 joueurs, si l’on y ajoute l’ensemble des divisions amateurs. Un paradis qui s’est très vite transformé en enfer quotidien pour la grande majorité de ces joueurs. « On ne peut pas se mentir. Nous sommes à la limite de l’exploitation humaine. Ce que nous faisons avec les joueurs fidjiens, c’est comme avec les travailleurs étrangers sur les chantiers. Au départ si on les engage, c’est parce qu’ils sont extrêmement bon marché », avoue sans détour le président du Rugby club toulonnais, Mourad Boudjellal, qui a lui aussi cédé à la mode polynésienne en engageant ces dernières années plusieurs joueurs originaires de Suva ou de ses iles périphériques. Selon lui, et la somme nous a été confirmée par plusieurs agents, ils débarquent en France avec un salaire avoisinant les 2 000 euros mensuels, souvent comme joker médical dans des clubs professionnels. Ceux qui grossissent les rangs des équipes amateurs s’engagent pour des sommes encore inférieures. « Ils sont dans une grande précarité quand ils arrivent », poursuit Boudjellal qui, depuis quelques mois, a quelque peu changé de méthode, mettant de côté les seules considérations économiques du chef d’entreprise et laissant la place à plus d’humanisme et de justice. « Nous avons même revu à la hausse dès l’an passé, le contrat de Josua Tuisova quand il est devenu titulaire. Cela aurait été indécent de ne pas le faire. » Et encore, dans les deux divisions professionnelles, les joueurs fidjiens ne sont pas les plus à plaindre, économiquement parlant. « Je connais d’autres Fidjiens qui ne touchent que quelques centaines d’euros par mois dans des petits clubs au fin fond de la France. On leur a fait miroiter des mensonges. Ils se retrouvent déracinés, désemparés », témoignait ce vendredi le Briviste Sisa Koyamaibole qui depuis début 2016 est devenu le président de la French Fijian Support Association, organisation à but non lucratif dont l’objet est de défendre les intérêts des joueurs de rugby fidjiens sur le territoire français. « L’accident de voiture et le décès de Samueli Naulu en 2013, nous a mobilisé. J’ai réalisé qu’il fallait que l’on fasse quelque chose pour nos compatriotes qui débarquaient dans votre pays avec des étoiles plein la tête, mais inconscients des réalités. On s’est structuré. Aujourd’hui, il y a trois coordinateurs en Top 14, avec moi, Sivivatu à Castres et Vulakoro passé par le Racing, deux en Pro D2 avec Sukanaveita à Montauban et Delai à Biarritz et deux chargés des Fédérales, Tuni et Lasagavibau qui sont devenus entraîneurs. » L’association essaye d’organiser des rencontres afin de faciliter leur adaptation, mais aussi les éduquer et les prévenir qu’une fois en France, ils auront des frais à engager. « Notamment les impôts sur le revenu et la déclaration qui va avec », développe Koyamaibole. Les Fidjiens s’organisent ainsi pour limiter « l’exploitation ».

« C’est clair que même dans les équipes pros, les polynésiens sont rétribués souvent à 50% de leur valeur. Les clubs, au moins dans un premier temps, font de grosses économies sur leur dos. Il vaut mieux engager un ailier fidjien à 3 000 euros par mois qu’un jeune français qui, a 23 ans, demandera au moins quatre fois plus », avoue un agent. Tant et si bien que trop souvent l’Eldorado se transforme rapidement en miroir aux alouettes. Ainsi, Rupeni Caucaunibuca ou encore Timoci Matanavou sont retournés au pays guère plus riches qu’ils ne l’étaient à leur montée dans l’avion.

Pierre-Laurent Gou
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