[ DOSSIER FIDJI ] : Joe Rokocoko : « Émerveillés devant 1000 euros »

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    [ DOSSIER FIDJI ] : Joe Rokocoko : « Émerveillés devant 1000 euros »
Publié le , mis à jour

L’ailier du Racing 92 à 33 ans, est devenu l’un des papas de la communauté fidjienne en France. Entre agents peu scrupuleux, différences de cultures et miroir aux alouettes, il décrit des expériences inquiétantes dont les clubs professionnels profitent.

Avez-vous, à votre départ des Fidji à 17 ans, vécu comme un déraciné ?

En Nouvelle-Zélande, j’ai été éduqué dans un système, comme un homme. On m’a donné des cours, appris des choses, expliqué ce qu’était une carrière, quels seraient mes droits et mes devoirs. On ne m’a pas arraché à ma famille pour me jeter sur un terrain. Je n’ai jamais été dans la situation que vivent beaucoup de jeunes Fidjiens en arrivant en Europe.

Quelle est-elle, ici ?

Elle est préoccupante… Les clubs européens se sont lancés dans une course à l’or et les mines se situent toutes aux Fidji. Les joueurs fidjiens sont émerveillés devant 1 000 euros. Les clubs européens se marrent…

Comment les aider ?

Depuis trois ans, nous avons constitué en France un groupe de joueurs s’occupant des jeunes Fidjiens débarquant en Europe. Dès qu’ils posent le pied ici, on les accueille, on leur montre la vie, les pièges à éviter… Le président de l’association est Sisa Koyamaibole ; ses bras droits se nomment Sitiveni Sivivatu et Julian Vulakoro (ancien joueur du Racing, aujourd’hui à Lormont, N.DL.R.). Nous avons le devoir de protéger la jeune génération des requins qui pullulent dans le rugby pro. Certains agents - attention, tous ne le sont pas - n’ont aucun scrupule et profitent de la faiblesse des joueurs. Les Fidjiens ne doivent pas être les esclaves modernes du rugby pro.

À ce point ?

Souvent, les intermédiaires faisant venir les Fidjiens en Europe ne sont même pas agents. Ils appellent le joueur, lui payent le vol, organisent un rendez-vous avec un club et signent un contrat bidon où ils promettent des choses qu’ils ne tiennent pas. Le joueur ouvre de grands yeux et se dit : « Waouh, c’est génial ! C’est la vie que je vois sur Facebook ! » Mais tout ça n’est qu’un mensonge. Personne ne leur parle du loyer à payer, des notes d’électricité, du coût de la vie. Le conte de fées dure un mois puis les gosses sont perdus. Certains, dans les divisions amateurs et professionnelles, sont même dans une situation très précaire. Parce qu’il n’y a pas eu de transition entre les deux mondes. Les gamins ont été arrachés à des champs où ils étaient ouvriers pour deux dollars de l’heure ; puis on les a jetés dans des stades.

Comment détecter le mal-être ?

C’est bien le problème. Il est impossible de lire dans l’esprit d’un Fidjien. Chez nous, les hommes masquent leurs sentiments, leurs faiblesses, sourient pour échapper aux questions embarrassantes et ne savent pas dire non. Cette carapace est très difficile à percer. Pour en avoir dernièrement parlé avec Votu, Ratuvu et Vatubua (les Fidjiens de Pau, N.D.L.R.), ils étaient par exemple estomaqués par le suicide d’Isireli Temo (pilier de Tarbes, N.D.L.R.). Dix jours plus tôt, il leur disait que tout allait bien. Il rigolait. Nous autres utilisons trop souvent des couvertures.

Qu’avez-vous fait, personnellement, pour aider vos compatriotes les plus inexpérimentés ?

J’ai organisé plusieurs repas, chez moi, avec les garçons du Stade français : Raisuqe, Waisea et Ratini. J’ai d’ailleurs essayé d’aider Alipate (Ratini). Je sentais bien que quelque chose n’allait pas. Après le barbecue, je lui ai dit que ma porte serait toujours ouverte, qu’il ne devait pas rester seul, qu’il referait tôt ou tard des conneries. Il ne m’a plus jamais sollicité. Je n’avais pourtant pas eu l’impression de lui parler comme un grand-père acariâtre… Vous savez, on ne peut pas tout contrôler. Les papas de la communauté ne peuvent avoir l’œil partout. Alipate a choisi un autre chemin, c’est tout.

Ces jeunes joueurs, que font-ils de leurs premiers salaires ?

Ils sont soumis à d’énormes pressions de la part des familles. Il n’y a ni malice ni méchanceté dans leurs comportements mais les proches croient que le rugby européen a subitement rendu leurs fils millionnaires. C’est faux mais les joueurs n’osent pas dire non et envoient tous les mois la moitié de leur salaire au pays. Que leur reste-t-il, après ? Pas grand-chose… Je le sais car j’ai vécu la même situation avant que mon épouse ne me demande de freiner tout ça, parce que j’avais désormais ma propre famille à nourrir.

Comment enrayer l’engrenage ?

Il m’a suffi d’expliquer à maman que la vie était dure, à Auckland. Que je devais payer un loyer, des taxes, des impôts, l’essence de la voiture. Et elle a compris ! Parce qu’elle m’aime ! Il faut juste que les joueurs placés dans cette position disent la vérité à leurs proches.

C’est irréel…

(Soupir) On en vient parfois à des situations ridicules. Pour satisfaire leurs familles, certains joueurs font un prêt à la banque avant de partir en vacances, arrivent au pays avec les poches pleines, gâtent tout le monde et lorsqu’ils rentrent, ils ne peuvent payer ni leur crédit ni leur facture. Alors, ils s’isolent…

Tous les mômes fidjiens rêvent-ils doncde jouer en Europe ?

Avant, ils étaient exclusivement tournés vers le Super Rugby. Désormais, le Fidji Times (le quotidien national, N.D.L.R.) raconte les matchs du Racing parce que Leone (Nakarawa) y joue, de Toulon parce que Josh (Tuisova) en est la star, de Montpellier parce que Jim (Nagusa) est très apprécié des gamins fidjiens… La cible a changé, ces dernières années. L’Eldorado, c’est l’Europe.

Comment résoudre le problème de l’exil des joueurs fidjiens ?

L’an passé, Ben Ryan (l’ex-entraîneur de Fidji Sevens, N.D.L.R.) a convaincu des gros entrepreneurs néo-zélandais d’investir dans son projet et une franchise du Super Rugby pourrait bientôt voir le jour à Suva, la capitale. Ce pourrait être une solution à l’exode. Je suis également très admiratif de ces anciens pros rendant à leur pays ce qui leur a donné. Quand Sireli Bobo (aujourd’hui à Strasbourg, N.DL.R.) est en vacances aux Fidji, il consacre plusieurs jours à faire le tour des villages et parler aux enfants du rugby européen. Je ferai la même chose à ma retraite, d’ici peu. L’éducation, c’est la clé.

Marc Duzan
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