[DOSSIER ANGLETERRE] Génération dorée, mode d’emploi

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    [DOSSIER ANGLETERRE] Génération dorée, mode d’emploi
Publié le , mis à jour

Le réservoir de talents semble infini en Angleterre et vient titiller la référence suprême que constituent les All Blacks. En Angleterre comme en Nouvelle-Zélande, c’est la construction d’un système de formation optimisé qui est à la base de toute la réussite sportive.

On peut s’extasier à l’infini du coup d’œil de George Ford, de la réussite agaçante d’Owen Farrell, du pouvoir massif de destruction des frères Vunipola et de tout cela réuni en un seul homme, concernant le phénomène Maro Itoje. On peut surtout y voir les bienfaits du championnat anglais qui laisse de la place à ses jeunes talents, le coup de bol d’une génération dorée ou le savoir-faire des entraîneurs locaux pour développer ces jeunes talents... On peut aussi, tout simplement, y apposer une réflexion plus pragmatique : l’hégémonie de cette génération anglaise est finalement tout sauf un hasard. Elle est même programmée de longue date, par le travail effectué dans les catégories de jeunes. Une statistique, pour bien saisir le bien-fondé du propos et résumer toute la situation ? Les jeunes Anglais sont finalistes de sept des neuf éditions que compte le championnat du monde junior (réservé aux joueurs âgés de moins de 20 ans) depuis sa création. Ils en sont aussi champions à trois reprises ces quatre dernières années. Les bénéfices individuels de cette formation à succès sont aujourd’hui pléthores : les frères Vunipola, Kruis, Itoje, Farrell, Ford, Nowell, Yarde, Wade, Launchburry, Joseph... La surprise aurait finalement été que ces jeunes ne connaissent pas, tôt ou tard, leur avènement au plus haut niveau.

 

Des joueurs développés techniquement

L’homme à l’origine de cette abondance de biens se nomme Rob Andrew, qui a, depuis, quitté ses fonctions à la RFU (Fédération anglaise de rugby). Il décryptait pour nous la méthode, il y a plusieurs mois. « Pour en arriver là, il a fallu se poser les bonnes questions. Physiquement, nous n’étions pas compétitifs. En rugby, si vous êtes battu physiquement, vous n’avez pas la moindre chance. De 2006 à 2008, nous avons essentiellement travaillé sur les programmes de préparation physique de nos jeunes. La fin de ce travail correspond à nos premières finales mondiales, chez les U20. Mais lors de ces finales, nous étions encore assez largement battus.»

La Fédération anglaise est alors entrée dans la seconde phase de son plan de réforme de sa formation. « Nous étions alors parvenus à rivaliser physiquement avec les meilleurs mais dès que nous perdions le ballon il y avait quasi systématiquement essai pour l’adversaire. Nous avons donc axé l’entraînement de nos jeunes sur la prise de décision, et sur la technique individuelle. Là encore, les choix et le travail ont été payants ; nous disposons aujourd’hui de joueurs plus à l’aise techniquement. Même au plus haut niveau, quand tout va très vite... La différence ne se fait pas ailleurs, avec des joueurs mieux armés physiquement et surtout capables de prendre les bonnes décisions au bon moment, en effectuant le geste juste...»

La construction intellectuelle paraît simple. « à mettre en place, elle ne l’est pas, croyez moi. C’est un effort quotidien », tranchait Rob Andrew. En tout cas, elle fonctionne. Et lorsque les fruits dorés de ce système de formation ont rencontré le talent d’Eddie Jones, l’Angleterre s’est réveillée. Cela a donné treize victoires en treize matchs.

 

Qui pour remplacer les frères Vunipola ?

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé… C’est ce que doit se dire le sélectionneur Eddie Jones, qui sait depuis belle lurette qu’il devra se passer des services de son puissant troisième ligne centre Billy Vunipola, sacré joueur du Tournoi 2016. Véritable tracteur des Saracens et du XV de la Rose, capable de faire avancer son équipe de façon consistante pendant 80 minutes, le cadet des frères Vunipola pourrait revenir sur la seconde moitié de la compétition. Rien n’est moins sûr. En son absence, c’est le joueur d’origine fidjienne Nathan Hughes qui a la lourde tâche de le remplacer… Le frère aîné de Billy Vunipola, Mako, le pilier gauche des Saracens, manquera aussi le début de la compétition. Opéré d’un genou, il devait être remplacé par Joe Marler… Mais le sale gosse des Harlequins est lui aussi sur le flanc en raison d’une fracture de la jambe. Le joueur des Wasps, Matt Mullan, le jeune pilier des Tigers, Ellis Genge (21 ans), et celui de Bath, Nathan Catt, seront donc en concurrence pour tenir le flanc gauche de la mêlée du XV de la Rose. En deuxième ligne aussi, Eddie Jones connaît des problèmes. George Kruis sera opérationnel mais il n’a que peu joué ces derniers temps en raison d’une fracture du plancher orbitaire. Heureusement que Joe Launchbury s’est enfin débarrassé d’une blessure au mollet… En troisième ligne, le sélectionneur devra se passer de celui qui fut son titulaire indiscutable l’année dernière, Chris Robshaw, opéré de l’épaule et forfait pour le Tournoi. En revanche, plus de peur que de mal pour James Haskell, victime d’une commotion, il y a deux semaines. À l’image d’autres internationaux, le flanker des Wasps risque de manquer cruellement de temps de jeu. Gêné depuis le début de saison par une blessure récalcitrante au pied, il ne compte en effet qu’une feuille de match. Même problème pour le talonneur Dylan Hartley qui, entre méforme et suspensions, compte moins de 200 minutes de temps de jeu cette saison.

 

L’apport du XIII, un gisement à disposition

C’est un atout anglais méconnu. Son voisinage avec un autre rugby, celui du XIII, qui représente quand même 60 000 licenciés outre-Manche environ et trois divisions professionnelles depuis plus d’un siècle. C’est donc un sacré gisement de talents et d’innovation qui est à la disposition de la RFU et de ses clubs pour peu qu’ils sortent les carnets de chèques (parfois de concert sur certains dossiers, c’est aussi l’une des facettes du pragmatisme de la Fédération, lire ci-contre).

Les passerelles sont de plus en plus fréquentes. Depuis les années 2000, ce sont surtout les treizistes qui passent à quinze quand, auparavant, c’était le contraire. Les treizistes apportent une expertise, une technique et une vision du jeu qui ont fait progresser l’autre rugby, longtemps plus frileux offensivement que son cousin et moins exigeant athlétiquement. Le pionnier fut sans doute Jason Robinson, transféré de Wigan à Sale en 2000. Trois ans plus tard, il était sacré champion du monde avec le XV de la Rose. D’autres ont suivi : Andy Farrell, Chris Ashton, Lesley Vainikolo, Shontayne Hape, Kyle Eastmond, Joel Tomkins ou Sam Burgess. Tous ont été internationaux à quinze, même si certains n’ont pas été des réussites éclatantes. Mais le treize a fourni aussi des entraîneurs qui sont venus régénérer la pensée et les ambitions des grosses écuries quinzistes. Ils ont beaucoup apporté dans les systèmes défensifs, entre autres. L’actuel manager toulonnais, Mike Ford, fut joueur professionnel à treize pendant dix-huit ans avant de passer à quinze comme entraîneur adjoint de l’Irlande en 2002, et de l’Angleterre quatre ans plus tard. Shaun Edwards fut une grande vedette treiziste (capitaine de l’équipe d’Angleterre) avant d’inspirer les Wasps des années 2000 (et la fameuse Rush Defense) puis de rejoindre le staff gallois. Andy Farrell fut aussi l’adjoint de Stuart Lancaster (2011-2015) avant de rejoindre l’Irlande.

 

Dossier par Léo Faure, Simon Valzer, Jérôme Prévôt

Léo Faure
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