Eddie Jones : « Les romantiques ne durent pas »

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    Eddie Jones : « Les romantiques ne durent pas »
Publié le , mis à jour

Début décembre, le coach le plus sollicité de la planète rugby nous avait promis une interview avant le Crunch. Et un dimanche, aux abords de 18 heures, le téléphone a sonné : « Ça va ? c’est Eddie ? Il fait bon à Paris ? ». Entretien.

Un nombre incalculable de blessés décime actuellement votre squad. Serez-vous assez fort pour battre les Bleus à Twickenham ?

C’est de la provocation ! (rires) Nous sommes assez forts pour battre l’équipe de France, oui. Mon groupe a des ressources. à Londres, vous pourriez découvrir Ellis Genge (Leicester, N.D.L.R.) ou Matt Mullan (Wasps) en première ligne, Nathan Hugues (Wasps) en numéro 8. Je pourrais aussi replacer Maro (Itoje) en troisième ligne. Tiens, c’est une bonne idée ça ! (rires)

Qui sont les joueurs clés de l’équipe de France ?

Guirado, d’abord. C’est un quatrième troisième ligne. Il charge, plaque, gratte des ballons au sol. Superbe joueur. J’apprécie Machenaud, aussi. C’est un garçon sérieux.

Quel joueur français pourrait être titulaire en Angleterre ?

Bonne question… Fofana est un des meilleurs joueurs du monde à son poste. Je suis un grand fan de ce joueur. Mais il ne sera pas à Twickenham, n’est-ce pas ?

Quel avis portez-vous sur les Bleus ?

L’équipe de France est dans la bonne direction. J’ai d’ailleurs l’impression que Guy Novès a des méthodes similaires aux miennes. On est de la même génération, après tout.

C’est-à-dire ?

Il est revenu à la nature profonde du jeu français. Ses prédécesseurs ne s’intéressaient qu’à la puissance, aux centimètres et aux kilos ; le mouvement du ballon n’avait, à leurs yeux, aucune importance. Guy Novès a changé d’approche. Il a aussi fait comprendre à ses hommes la signification profonde d’une sélection, le poids d’une histoire, d’un maillot… J’ai fait un peu la même chose, en Angleterre.

Connaissez-vous personnellement le sélectionneur français ?

Je ne l’ai croisé qu’à une seule reprise, lors d’un match des Wallabies contre les Barbarians français, à Bordeaux (en 2005). Novès est un homme passionné. Je n’ai pas eu besoin de le voir dix fois pour comprendre.

Vous n’avez jamais été un grand fan de Mathieu Bastareaud. Avez-vous revu votre jugement, depuis le Mondial ?

Il joue un peu mieux, ces derniers mois… Je pense qu’il a travaillé ses skills.

La technique individuelle des rugbymen actuels est-elle suffisamment aboutie ?

(il soupire) Ça dépend des joueurs, en fait… Pour moi, la technique individuelle est plus importante que la puissance, le poids, la vitesse ou même ces trois données réunies. Tel est le message que j’ai livré à toutes les équipes que j’ai fréquentées, au cours de ma carrière.

De quelle manière ?

Tous les joueurs doivent travailler leur technique individuelle, quel que soit l’âge ou le niveau. Il faut en manger tous les jours, même les dimanches avant le repas de famille ! Avec l’Australie, les Springboks (il fut l’adjoint de Jake White en 2007), au Japon et aujourd’hui en Angleterre, j’organise trois fois par semaine des entraînements exclusivement dédiés aux « skills ». Quinze minutes pour la passe, autant pour le plaquage, le lancer, le lift, la réception de balles hautes… Tout le monde y passe. Mais pour que ce soit bien réalisé, il faut que les joueurs aient en face d’eux des défenseurs.

Pourquoi est-ce si important ?

Je me dois de créer une atmosphère de compétition entre eux. Ça les stimule. Les jeunes gens aiment se mesurer, se bagarrer, se comparer et moi, je leur en donne toujours l’occasion. Vous aimez, vous, plaquer des boudins de mousse ?

Heu… Non…

Et courir autour d’un plot en faisant des passes ?

Non plus…

Vous voyez ! Ils sont comme vous et moi, j’ai plein de jeux dans mon cartable ! Un jour, je leur donne une tarte au fromage avec de la sauce tomate. Le lendemain, j’échange la sauce tomate contre une pointe de menthe. L’important, c’est de ne pas lasser. Quand l’esprit frétille, le reste suit.

Est-ce seulement avec de la technique individuelle que le Japon a battu les Springboks ?

Bien. Quand le Japon a battu l’Afrique du Sud à Brighton (34-32), on m’a demandé : « Comment de si petits mecs ont pu vaincre les géants sud-africains ? » En fait, c’est simple. Les Springboks voulaient nous enfermer dans un jeu resserré - touches, mêlées, mauls - pour nous broyer. Moi, je voulais que le jeu soit le plus déstructuré possible. Je voulais que les Springboks ne sachent plus où donner de la tête, doutent et s’étouffent.

Avez-vous un idéal de jeu ?

On a tous un idéal de jeu. Mais avec l’âge, vous apprenez que l’important est de gagner. C’est la seule façon de développer une équipe, au départ. Une équipe qui joue bien et qui perd ne pourra pas grandir. Je ne suis pas un romantique. Les romantiques ne durent pas, au rugby.

Les rugbymen anglais sont-ils différents de ceux que vous avez côtoyés ailleurs ?

Ils sont plus obéissants que les Australiens, c’est sûr ! Moi, j’aime le voyage parce qu’il me sort de ma zone de confort. Les Wallabies étaient un peu caractériels, détestaient qu’on leur donne un cadre de vie : mais ils auraient donné leur sang pour un coach qu’ils apprécient. Guus Hiddink (ancien entraîneur de Chelsea et de l’équipe australienne de football) me disait d’ailleurs la même chose, l’autre jour. Les Japonais ? Ils sont polis à l’extrême et détestent le conflit. Les problèmes, chez eux, se règlent en tête-à-tête, jamais en public. Sinon il le prendra comme une humiliation suprême. Finalement, je dirais que les Anglais sont un peu à mi-chemin de ces deux cultures. Ils sont très respectueux de la hiérarchie, m’appellent « boss » plutôt qu’« Eddie ». Ils me trouvent dur, des fois. Mais je ne suis pas là pour être le bon vieux pote australien. Je suis là pour donner à l’Angleterre une équipe qui gagne.

Vous n’avez pas parlé des Boks, que vous avez entraînés en 2007…

Quand Jake (White) m’a appelé, j’ai bizarrement découvert des gens dépourvus de confiance en eux. Ils sortaient d’une longue période d’isolement (après l’apartheid) et le pays dans son intégralité était encore mené par la force. Les joueurs et les coachs manquaient de certitudes et se réfugiaient donc dans les choses qu’ils avaient toujours su réaliser. Ils ne voulaient pas casser leur routine. En arrivant, je leur ai d’abord donné confiance en leur parlant de leur potentiel, de leur force, de leur vitesse. Puis je leur ai dit : « On va essayer quelque chose d’autre, maintenant. »

Vous considérez-vous en quelque sorte comme un citoyen du monde ?

Je crois, oui. J’ai de la curiosité pour l’étranger et je le dois à ma mère. Dans les années 1960, mon père Ted servait dans l’armée australienne, au Vietnam. À cette époque, je vivais donc seul avec ma mère, à Sydney. Un jour, maman (Nelly, d’origine japonaise) a eu besoin de faire appel à un ouvrier pour débroussailler le jardin. Quand maman lui a ouvert et qu’il a vu son visage, il a dit : « Je ne ferai rien pour vous, désolé. » Et il est parti. Ma mère aurait pu crier au racisme, hurler à la mort. Elle m’a juste dit qu’on devrait couper l’herbe nous-même, ce jour-là. Si elle avait stigmatisé l’attitude de ce Monsieur, ce serait resté ancré en moi. J’aurais grandi en m’isolant, habité d’un profond ressentiment.

Qu’est-ce qu’un bon coach, pour vous ?

Vous savez que je suis un grand fan de football. J’aime beaucoup ce que professe Marcelo Lippi (entraîneur de l’équipe d’Italie championne du monde en 2006) : « Mon travail, en tant que coach, est d’injecter ma personnalité dans l’équipe. Mais en même temps, je ne dois pas écraser les individualités. » L’équilibre est difficile.

On vous dit très dur avec vos joueurs. Est-ce vrai ?

Non. Certains joueurs ont besoin d’un bras autour de leurs épaules, d’autres réclament des coups de pied au cul. Longtemps, je n’ai pas compris que les gens pouvaient être plus fragiles que je ne l’étais, moi. Longtemps, je n’ai eu la moindre tolérance envers les gens que j’entraînais. S’ils ne répondaient pas à mes attentes, je leur tournais le dos. J’ai beaucoup travaillé là-dessus.

Vous avez été particulièrement compréhensif avec votre capitaine Dylan Hartley, dernièrement suspendu plusieurs semaines pour un déblayage appuyé. Pourquoi ?

Dylan a, ce jour-là, laissé tomber son pays et il ne peut en tirer aucune fierté. Mais j’apprécie l’homme. Il est important pour notre groupe. Dylan Hartley n’est pas le plus grand joueur de la planète mais il a cette qualité rare de donner aux autres l’envie de jouer pour lui.

Après avoir passé une année aux commandes de l’équipe d’Angleterre, vous êtes toujours invaincu. Où en êtes-vous, concrètement ?

Nous n’avons pas encore joué aussi bien que nous le pouvons. La marge de progression est encore énorme et c’est ce qui m’excite. Notre jeu d’attaque, par exemple, n’en est encore qu’à ses prémices. Je suis pourtant bien pourvu, en Angleterre. Nos trois-quarts ne sont pas monstrueux mais nos avants peuvent l’être. En cela, nous pouvons avoir un jour l’avantage sur la Nouvelle-Zélande.

On veut bien vous croire. Mais comment battre les All Blacks, au juste ?

Ces trente dernières années, les Néo-Zélandais ont pratiqué un jeu d’une extrême rapidité, préférant au jeu structuré un désordre où seuls leurs joueurs peuvent vraiment s’épanouir. Ces situations déstructurées, ils les créent de leurs propres mains. La seule façon de les battre est donc de minimiser ce bazar.

De quelle manière ?

Il ne faut laisser traîner le moindre ballon de récupération et les harceler dans le jeu au sol. Contre eux, vous n’êtes pas obligé de trouver vos touches ; il est en revanche indispensable de chasser leur triangle du fond, en meute. […] Quand j’entraînais le Japon, nous avons affronté les Maoris à deux reprises. J’ai alors décidé de mener une petite expérience.

Comment ça ?

Au premier match, j’ai dit : « OK les gars, on va jouer tous les ballons et leur faire tourner la tête. » Ils nous ont battus 60 à 15. La semaine suivante, j’ai dit aux joueurs : « On oublie les longues séquences et, dès le premier temps de jeu, on joue au pied et on chasse. »

Vous avez gagné ?

Non. Mais nous n’avons perdu que d’un point (19-18).

Que voulez-vous dire aux supporters français, avant le Crunch ?

Venez à Londres, asseyez-vous dans un pub, commandez un thé vert ou une bière et prenez du plaisir devant ce match qui s’annonce extraordinaire.

Marc Duzan
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