Laurent Marti: « Ce sera plus long que prévu ! »

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    Laurent Marti: « Ce sera plus long que prévu ! »
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Son club, deuxième en novembre, a marqué le pas depuis, le président de l'Union Bordeaux-Bègles s'est confié avant le match de dimanche. Face à Castres, budget, tactique, recrutement, staff, internationaux, il a passé tous les sujets en revue, en toute liberté. 

L’UBB traverse clairement une période difficile. Vous affrontez dimanche un concurrent direct, Castres, juste après un match nul à domicile concédé face à Clermont (23-23) après avoir mené largement. Avez-vous toujours la gueule de bois depuis cette contre-performance ?

Non, ce n’est pas du tout la gueule de bois. Il y avait même une assez bonne ambiance pour la reprise. Oui, nous nous sommes faits rattraper par Clermont à la dernière minute, mais la première mi-temps s’était plutôt bien passée. les joueurs sont plutôt bien dans leurs baskets, car nous avons vécu nos dernières performantes comme encourageantes.

 

Mais, l’UBB n’a plus gagné en Top 14 depuis le 19novembre. Ne sentez-vous pas un regard insistant sur vous ?

Non, et je n’ai aucun problème pour en parler. Je lis depuis un an que tout va mal, que l’UBB échoue toujours à la septième place et que c’est un échec. Mais c’est exactement le contraire. C’est magnifique que l’UBB en soit là…

 

Ah bon, magnifique ?

Oui, je rappelle à ceux qui sont si impatients qu’il y a neuf ans, l’UBB était au fin fond du Pro D2, et que ce club s’est construit parce que des gars ont travaillé très dur en mettant leur argent. Je dis bien des gars, pour ne pas tout ramener à moi. Je rappelle aussi que ce club s’est élevé sans l’aide d’une multinationale, sans aide exagérée des collectivités locales et sans un président mécène. Mais je suis conscient d’une chose : j’ai été sans doute naïf, trop tôt, j’ai dit : « On vise le top6. » Nous n’avions pas le moteur pour ça.

 

Parlez-vous du budget ?

Je voudrais que les clubs du Top 14 publient leur masse salariale réelle, qu’ils aient ce courage et l’on se rendra compte que nous n’avons que la huitième ou neuvième puissance de feu financières du championnat et que nous sommes plus proches de Bayonne que des six premiers. Dans ces conditions, je dis que c’est même un exploit que notre club ait pu terminer à la septième place. Qu’on vienne m’expliquer le contraire.

 

Mais on se souvient de certaines de vos colères en fin de championnat, c’est bien que vous étiez déçu ne pas être dans les six premiers…

Oui, en 2015, nous avons été devancés par Oyonnax qui avait moins de moyens que nous et qui a fait un parcours admirable. Cette saison-là, il y avait une vraie opportunité que nous n’avons pas su saisir (victoire contre Oyonnax, justement en lui laissant le bonus défensif en fin de rencontre, défaite in extremis à Toulouse, N.D.L.R.). Alors oui, j’ai parlé d’échec à ce moment-là. Mais depuis, je n’emploie plus ce terme. Si nous terminons huitièmes ou neuvièmes en 2017, ce ne sera pas un échec. Nous serons à notre place tout simplement. En fait, nous souffrons d’une situation paradoxale. Depuis sa naissance, ce club « surperforme », et on voudrait nous reprocher maintenant d’être simplement à notre niveau.

 

Mais à Bordeaux, vous êtes dans une grande ville, vous avez trouvé un gros public, vous avez reçu un stade 34 000 places presque en cadeau. Cela fait pas mal d’avantages comparatifs, non ?

Mais nous sommes dans une ville où il y a les Girondins de Bordeaux, où il y a le Bassin d’Arcachon quand il fait beau, et s’il suffisait d’être dans une grande ville pour faire de grosses recettes, alors les deux clubs parisiens seraient en tête du Top 14 et leurs présidents ne seraient pas obligés de mettre aussi souvent la main à la poche. Et puis, il faut savoir que Chaban nous est cédé de moins en moins gratuitement et que nous avons une politique de prix assez généreuse, ce qui signifie que notre gros public ne nous donne pas beaucoup plus de moyens que d’autres clubs qui vendent leurs places beaucoup plus cher.

 

Le fait d’avoir le meilleur public d’Europe n’est-il donc pas un avantage si décisif que ça ?

C’est une fierté. Cela nous a permis de nous rapprocher des meilleurs mais ça ne compense pas le fait de ne pas être soutenu par une multinationale et d’avoir un mécène hyper généreux. Il faut que le grand public comprenne cette réalité économique.

 

Revenons à la question de la masse salariale. Êtes-vous en train de nous dire que certains présidents connaissent certaines ficelles et en abusent ?

Ce que je sais, c’est que certains présidents dépassent le plafond salarial en utilisant les droits à l’image. Les droits à l’image ne sont pas interdits par la loi. Ils peuvent être justifiés dans certains cas. Mais on peut être en règle avec l’Urssaf et en contradiction avec les règles internes de notre championnat, le fameux Salary Cap. Toute la question est là.

 

La série de contre-performances ne vous conduira-t-elle pas à remettre en question votre staff technique ?

Je commence à avoir un peu d’expérience, c’est ma dixième saison dans le rugby professionnel, alors je m’amuse de voir comment les staffs sont tout à tour montés au pinacle puis descendus au gré des résultats. Alors, je vous réponds : non !

 

Pas de coup de Trafalgar à craindre en cas de mauvais résultats ? Pas d’ultimatum ? Vous pensez bien que les gens ont ça en tête avant un duel contre un concurrent direct.

Non, je le répète.

 

Donc pas de date butoir à évoquer avant ce match face à Castres ?

Mais non, absolument pas. Si nous avions une masse salariale parmi les plus fortes du Top 14, je serais beaucoup plus exigeant avec mon staff, croyez-moi. Mais ce n’est pas le cas, dont on peut accepter de vivre une saison sans « super performance ».

 

Comment avez-vous vécu la défaite à domicile en Coupe d’Europe face à Exeter ? Elle avait un peu désorienté le public car c’est une équipe assez remaniée qui avait été alignée ce jour-là alors que la qualification restait possible.

Oui, je pense que ce match a été mal appréhendé. Mais je rappelle que ça ne s’était pas joué à grand-chose. Nous avions subi un carton rouge de Nans Ducuing assez tôt dans la partie pour un plaquage dangereux et au final, le score n’a pas été écrasant contre nous. C’est vrai, j’ai pensé que le staff était allé trop loin dans sa composition d’équipe, il y eut un ou deux changements de trop. Je l’aurais dit même si nous avions gagné. Mais, tout le monde fait des erreurs et les gens du staff sont assez grands pour se rendre compte qu’ils n’ont pas pris ce match comme il le fallait. Ce fut un petit coup d’arrêt, je le reconnais.

 

Ensuite, vous avez vécu ce match perdu contre Pau à la surprise générale le 20 décembre (16-18). Celui-là, vous allez le traîner comme un boulet. Y a-t-il des regrets particuliers sur cette rencontre ?

C’est typiquement le match que subissent toutes les équipes dans une saison. Un match médiocre, qu’on finit par gagner quand même. L’an passé, nous avions vécu ça contre Agen qui aurait très bien pu gagner à Chaban-Delmas. J’ai souvenir que cette saison, Clermont a battu Grenoble d’un point, 21 à 20. Nous avons subi un mauvais concours de circonstances, un adversaire qui s’accroche, qui marque à la dernière minute alors que nous, nous manquons trois pénalités. Une seule aurait suffi pour nous faire gagner.

 

Plus généralement, on entend beaucoup parler de lacunes dont souffrirait l’UBB, notamment une conception du jeu inadaptée à la réalité du Top 14… 

C’est vrai, le Top 14 est culturellement, une compétition de défi physique, le jeu fondé sur la rapidité et la vitesse n’y est pas récompensé, je le pense de plus en plus. J’en suis arrivé à cette conclusion après avoir étudié les statistiques. Nous sommes donc en droit de nous demander comment notre jeu doit évoluer. Après, rechercher le défi physique ne signifie pas faire uniquement des pick and go… Le défi physique consiste à affronter plus directement l’adversaire ne se faisant, malgré tout, quelques passes. Il faut donc bien constater qu’il y a le Super Rugby d’un côté et le Top 14 de l’autre. Nous réfléchissons à tout ça, vous le pensez bien.

 

On imagine que c’est le genre de choses que vous évoquez avec vos entraîneurs…

Je suis là pour parler à mes entraîneurs de ce que je vois, de ce que j’entends, des analyses que je fais. Mais, ne vous méprenez pas, ce sont eux les boss, et quand je revois notre première mi-temps contre Clermont, j’ai quand même envie de les féliciter, car notre jeu fut de grande qualité. Mais j’estime que la remise en question, c’est une forme d’intelligence. Nous sommes en droit de nous demander pourquoi certaines équipes y arrivent mieux que nous. C’est de l’humilité, finalement, rien d’autre. On regarde, on observe et l’on se demande ce que l’on peut faire. Mais nous ne renierons pas certaines convictions car il est hors de question qu’à l’UBB, on se cantonne à un jeu fait de mauls, de pick and go et de chandelles. Le rugby, ce n’est pas ça, en tout cas ça ne nous intéresse pas.

 

Finalement, ne vous êtes-vous pas laissés griser par ce « fameux » jeu spectaculaire des années 2010-2012 qui avait enchanté le rugby français ?

Si, un peu. Le jeu hyper offensif mis au point par Marc Delpoux a fait beaucoup de bien. Mais j’ai l’impression que tous les entraîneurs et les joueurs qui ont suivi se sont sentis obligés de faire aussi bien que lui. Et ça nous a empêchés de prendre le recul nécessaire.

 

Tout ça signifie-t-il que vous allez axer votre recrutement vers des joueurs très puissants ? C’est l’une des raisons que vous avez avancées pour expliquer le départ d’Adam Ashley-Cooper par exemple.

Cela va même plus loin que ça. En regardant avec attention les statistiques, nous nous sommes rendu compte qu’en nombre de brèches créées, nous sommes plutôt dans le top6, ce qui tend à dire que nous nous créons des situations, mais que nous ne concrétisons pas. Nous sommes en train de faire la balance entre l’apport des franchisseurs et des finisseurs. Vous savez, dans notre équipe, nous avons compté l’un des meilleurs ailiers du monde, Metuisela Talebula. C’est lui qui marquait les essais qui faisaient basculer les matchs et depuis quelque temps, il est moins performant. S’il revenait à son niveau, ça pourrait peut-être suffire, qui sait ? Si je parle de ça, c’est parce que le rugby moderne recèle une vérité : les équipes qui l’emportent par rapport à celles qui gagnent de peu le font parce qu’elles ont des joueurs capables de réussir des exploits individuels. Elles ne jouent pas forcément un meilleur rugby mais quand elles créent de situations pour aller marquer, elles marquent. Et il faut arrêter de se mentir, avec un Nadolo, un Nagusa, un Caucaunibuca sur le terrain, on marque davantage d’essais. On peut franchir par l’explosivité, par l’intelligence de jeu, c’est vrai, mais pour franchir le deuxième rideau et finir l’action, la puissance pure fait souvent la différence.

 

Vous nous donnez donc des indications sur votre recrutement…

Nous voulons des finisseurs derrières, des « tueurs » serais-je tenté de dire.

 

Que retenez-vous du jeu de Clermont, qui est celui qui fait référence en ce moment ?

Justement, en observant les statistiques, je me rends compte que nous faisons plus de off loads qu’eux et que nous battons davantage de défenseurs, et que nous nous faisons aussi plus de passes. J’en conclus qu’ils sont meilleurs que nous, car ils marquent plus vite que nous, à l’issue d’actions plus courtes mais plus efficaces. La conservation du ballon n’est pas un gage de réussite.

 

Les délocalisations au Matmut Atlantique pour lequel vous devez payer une location onéreuse, ne sont-elles pas contre-productives au final ? On a vu des sièges vides contre Clermont et l’on sait qu’à moins de 30000 spectateurs, il n’est pas évident d’y gagner de l’argent…

Non, j’ai toujours soutenu ce projet qui est très important pour Bordeaux. Dans la vie, on ne peut pas parler que pour son petit intérêt personnel. C’est une enceinte magnifique et la saison dernière pour notre première, nous y avions mis 38 000 personnes. Les circonstances nous ont ensuite été défavorables avec des affiches qui ne tombaient pas au bon moment. Vous faites référence au dernier match de Clermont, mais il était diffusé en même temps que la finale mondiale de hand-ball et il nous opposait à un adversaire que nous avons affronté huit fois en deux ans. Oui, nous espérions mieux mais nous avons quand même dépassé la barre des 20 000 spectateurs. Laissons passer nos deux futures affiches contre Toulouse et Toulon pour tirer des conclusions définitives. Mais j’espère bien que nous allons faire de grosses affluences pour ces deux rendez-vous.

 

L’actionnaire que vous aviez trouvé à Hong Kong l’an passé, ne pourrait-il pas vous aider ?

Louis Vincent est un passionné, que j’aime beaucoup. Il nous aide, mais il ne fera pas de miracles.

 

Au sujet du staff, quid du rôle de Jacques Brunel ? L’an passé, les gens avaient été surpris qu’il vienne travailler sous l’autorité de Raphaël Ibanez. Presque un an après, certains le trouvent trop discret. Qu’en est-il ?

Mais c’est fou. En fait, les gens sont déçus parce qu’il n’y a pas d’histoires, c’est ça ? En fait, il fait ce pourquoi il est venu l’été dernier. Il entraîne les avants, participe à la reconstruction du jeu offensif et assiste Raphaël dans son rôle de manager. Je suis donc au regret de confirmer que Jacques Brunel est un homme droit, que les deux hommes s’entendent très bien et Raphaël est un buvard, il est ravi de s’appuyer sur l’expérience de Jacques.

 

Une autre question suscite beaucoup d’interrogations. Le rôle de Raphaël Ibanez comme consultant pour les matchs internationaux. On en a encore beaucoup parlé à l’automne….

Je vais vous donner le fond de l’affaire. Raphaël Ibanez est payé moins cher que la moyenne des managers du Top 14. Quand je l’ai recruté, il m’a dit que son rôle à la télévision lui plaisait qu’il ne se forçait pas à faire ça. Ensuite, c’est, pour lui, une source de revenus. Alors, j’ai accepté, ce n’est peut-être pas l’idéal, mais nous n’avons pas un budget illimité, donc je trouve que c’est un bon équilibre et que, finalement, ça n’a rien de dramatique. Alors, c’est vrai, qu’une fois ou deux dans l’année, ça tombe mal. Mais enfin, est ce que les joueurs sont traumatisés ? En plus, la plupart du temps, nous avons gagné. Alors, si les gens ont besoin de se défouler parce qu’ils sont mal dans leur vie, qu’ils le fassent. Je ne dis pas que si l’on doit continuer avec Raphaël, ça se poursuivra éternellement, mais pour l’instant, c’est comme ça. Personne n’a forcé personne.

 

Autre question assez épineuse, les joueurs sudistes toujours sélectionnables. Kepu est parti, Ashley-Cooper ne restera pas. Kitshoff est obligé de commencer le Top 14 avec plus d’un mois de retard.

Oui, ça ne marche pas, je le reconnais. J’ai l’impression que c’est le cas partout. Peut-être que Richie Gray, l’Écossais de Toulouse, est une exception.

 

Mais pour un Nordiste, les voyages sont moins longs…

J’inclus même les Britanniques dans mon analyse. Jonathan Davies avec Clermont n’a pas été une réussite éclatante, les Gallois du Racing n’ont pas spécialement brillé non plus. Je me rends compte que pour un international français, c’est déjà difficile de trouver le bon équilibre entre le club et la sélection, alors avec les étrangers, c’est encore plus dur, même avec les Celtes. Et Clermont et le Racing sont plutôt des clubs bien structurés, non ?

 

Les sélections des Serin, Goujon, Maynadier, Poirot n’expliquent-elles pas aussi votre mauvaise passe ?

Non, nous avions anticipé ces probables sélections, à la mêlée nous n’en avons pas souffert. En troisième ligne, ce fut un peu plus chaud, à cause des événements. Mais je remarque que dans le même temps, Saili, Talebula, Marais et Poirot n’ont pas fait beaucoup de matchs sur blessures. C’est ce qui pèse et c’est là qu’on voit que nous n’avons pas l’effectif de Clermont par exemple.

 

Et pensez-vous que la situation va changer au niveau du statut des internationaux. La FFR voudrait imposer des contrats fédéraux. Va-t-on vers des bouleversements ?

J’ai le sentiment que d’ici 2020, les choses ne changeront pas. Ce projet des contrats fédéraux  reste très flou. Et puis, je voudrais bien faire comprendre que la LNR a fait beaucoup d’efforts pour l’équipe de France. Nous en sommes à quatre mois et demi de mise à disposition sans contrepartie, c’est quand même pas mal non ?

 

Mais l’UBB touche de l’argent quand un Serin, ou un Goujon part chez les Bleus…

Oui, 50 à 60 % de leur salaire, mais cet argent d’où vient-il ? De la Ligue et pas de la FFR. Le grand public doit comprendre que c’est la LNR qui nous dédommage avec de l’argent que les clubs auraient touché d’une autre manière. La FFR verse zéro centime pour l’instant. Alors, j’attends que ses projets se clarifient pour estimer que ça pourrait changer.

 

En résumé, si vous prenez acte que l’UBB n’a pas les mêmes armes que les meilleurs, comment allez vous maintenir la flamme dans les mois et les années qui viennent ?

J’ai envie de dire aux supporteurs, nous allons garder un jeu offensif, nous allons essayer d’être toujours plus visionnaire dans le recrutement et nous allons essayer de renforcer toujours plus notre tissu de partenaire. Mais la construction sera un peu plus longue qu’on ne l’a pensé.

Jérôme Prévot
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